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clarera que les g^rands chefs-d'œuvre ont Vair beie, en ce sens qu'ils ignorent les malices des petits talents, qu'ils sont souvent g-auches, maladroits, qu'ils déconcertent toutes les finesses denos esthétiques, et. surtout, qu'ils déçoivent noire manie dexpHquer et de conclure.
Que sont, en effet, nos systèmes ? La réalité est formidahle. La vie est partout. La matière et l'esprit s'entrepénètrcnt : « N'y a-t-il pas des choses inertes qui sont comme animales, des âmes vég^étatives, des statues qui rêvent et des paysag:es qui pensent'?... » Saisir la vie multiforme dans sa poussée et sa floraison perpétuelle est une tiiclie qui délie l'intelligence. La vie déhorde sans cesse la contemplation de la pensée et la représentation de l'ai-l. Pour essayer de la traduire, l'artiste doit mettre en œuvre une autre faculté, plus emhrassante et plus pénétrante que la pensée logique.
Et d'ahord. en face de cette force écrasante qu'est la réalité, il convient qu'il soit lui-même une /orce, capahle de lui faire équilihre, de sympathiser avec elle, et. jusqu'à un certain point, de la dominer.
1. La Tentation de saint Antoine (18.j6), éJit. Charpentier, p. 167.
L'ESTHÉTltjrE DE FLAUBERT 25
Il doit être ce qu'on appelle un ((tempérament-»., un conir robuste et gaillard qui batte à l'unisson du pouls universel. Flaubert écj'ivait à Louise Golet, à propos de Lecontc de Lisle : « Il n'a pas l'instinct de la vie moderne, le cœur lui manque : je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle^ ou humanitaire, non, mais le cœur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle. C'est une Muse qui n'a pas assez pris l'air. Les cheoaiix et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et courir depuis l'oreille jusqu'aux sabots K »
Le cerveau pense, le creur aime. C'est avec l'amour de son cœur que l'artiste ira au-devant de la vie, qu'il tàcliera de la pénétrer et de s'unir à elle : « L'amour, l'amour î Ce qui ne se donne pas ! Le secret du bon Dieu, Vdme, sans quoi rien ne se comprend -. » Cette compréhension du cœur et de l'amour, qui embrasse toutes les choses et tous les êtres, elle est la moralité de l'artiste, elle est une forme supérieure de la pitié. Rappelant l'immense labeur que lui avait coûté 5a/a//^/u6o, Flaubert disait à Sainte-Beuve : (( U amour qui m'a
. Correspondance, II* série, p. 211.
!. Id., 11« série, p. 314.
poussé vers des religions et des peuples disparus a quelque chose de moral en soi et de sympathique, il me semble ^.. » Et ailleurs, à Louise Colet : (( J'ai été humer des fumiers inconnus. J'ai eu compassion de bien des choses où ne s'attendrissent pas les gens sensibles... Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de cœur -. » C'est parla, par cette sympathie intuitive du cœur, que le grand écrivain, l'écrivain complet, se distingue des petits talents et des simples amateurs. En revanche, le dilettante « a un avantage sur ceux qui voient plus loin et qui sentent d'une façon plus intense, c'est qu'il peut justifier ses sensations et donner la preuve de ses assertions. 11 expose nettement ce qu'il éprouve, il écrit clairement ce qu'il pense, et, dans le développement d'unr théorie, comme dans la pratique d'un sentiment, il écrase les natures plus engagées dans Vinfini^ che2 lesquelles Vidée chante et la passion rêve ^ . . » Flaubert était éminemment une de ces natures-là. Lui qu'on accuse d'avoir fait l'impassible, il écrivait à Jules Fevdeau. au moment où il com-