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voilà ses villes de prédilection. Dans ces pays de ilespotismes ou d'oligarchies féroces, le type humain, avec tous ses vices et toutes ses vertus, atteint à son complet épanouissement. L'individu surgit, triomphal, au-dessus dt's viles multitudes qu'il écrase. Au fond, c'est lOrient qui fascine Flaubert, l'Orient antique, avec sa couleur et ses passions violentes, ses conflits de races, de religions et d idées, ses obscurs instincts de cruauté, de superstition, de luxure et de mysticisme.
Au prix de cette réalité antique, la réalité moderne lui paraît piètre. Celle-ci n'est plus que hi parodie misérable et grotesqin* de celle-là. Il la déteste vigoureusement, et, parce qu'il la déteste, il va la peindre dans toute sa laideur. Ainsi, les romans modernes de Flaul)ert représentent la partie négative de son (euvre. Bouvard et Pécuchet parodient la Tentation de saint Antoine comme Madame Bovary et V Éducation sentimentale parodient Hérodias et Salammbô. Pour lui, l'histoire de rhumanité se divise en trois périodes descendantes : Paganisme, cliristianismc, rnuflisme. Dans ses Trois contes, il a confronté ces trois époques, en trois récits symboliques.
Ici se trahirait peut-être le fléchissement de ses
l'esthétique de FLAUBERT 39
théories d'art. Maigre son parti pris d'impersonnalité, il ne s'affranchit pas assez de ses haines et de ses préjug^és, lorsqu'il aborde les temps modernes. Il les a trop méprisés; or, l'art complet, selon luimême, n'est pas seulement œuvre de critique, mais aussi œuvre d'amour.
Quoi qu'il en soit, Flaubert a profondément renouvelé, chez nous, la conception de l'art. Plus radicalement que tous ses devanciers, il l'a séparé de ce qu'on appelait autrefois la littérature courtoise, celle des poètes de cour et des romanciers pour gens du monde, — la seule au fond qu'on admette. C'est pourquoi il aimait à répéter qu'o/i a la haine de la littérature : « on veut dire tout le monde. » Divertir les honnêtes gens, c'est encore aujourd'hui, comme au temps de Molière et de La Bruyère, Tunique objet de la littérature courante, dans ce qu'elle a de plus social et de plus estimable.
Flaubert, lui, a inauguré un art qui est en quelque sorte la religion de ceux qui n'en ont pas. Re- j présentation intégrale du réel, il est une forme de j
la connaissance, une méthode pour parvenir à la vérité et môme à la vie bienheureuse, — autant qu'on peut être heureux sans la possession de la vérité et dans un monde qu'il considérait lui-même comme abominable.
Quoi qu'on en ait dit, Flaubert, en somme, a beaucoup voyag^é, pour un homme de son temps et de son tempérament.
A cette époque-là, entre 1840 et 1850, les voyages n'étaient ni fréquents ni commodes. En outre, Flaubert, cela est trop certain, avait le tempérament casanier. Son ami, Maxime Du Camp, — d'ailleurs la nature la moins faite pour le comprendre, — nous l'a amicalement représenté comme une espèce de rond-de-cuir, muré dans des besognes fastidieuses d'écriture et de compilation et incapable de bouger de son cabinet de Croisset. Avant qu'il se mît en route pour la Bretagne, ou
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pour l'Orient, ce furent, paraît-il, des terg-iversations sans fin. Et, de ces terg-iversations. Du Cam}> s'empresse de conclure que son ami Gustave était le plus rencogné, le plus irrésolu, le plus mou, pour ne pas dire le plus peureux des bourgeois. En réalité, ce n'est pas si simple que cela. Quand on sait lire entre les lignes de la correspondance de Flaubert, quand on a présent à 'l'esprit certain passage de la première Éducation senti mentale, on soupçonne que si Gustave hésitait à partir avec Maxime, c'est, tout simplement, que cela ennuyait Gustave de voyager avec Maxime. Celui-ci était déjà, pour lui, un ancien ami, dont il se détachait de plus en plus, qui le contrecarrait sans cesse, qui n'avait ni les mêmes goûts, ni les mômes idées, ni les mêmes admirations.
Traité en poule mouillée par Du Camp, intrépide voyageur, Flaubert, de son côté, protestait bien haut contre ces façons injurieuses. Dans les lettres qu'il écrit d'Orient, au cours de leur voyage. il ne manque pas une occasion de se représenter comme au moins aussi endurant que Maxime. Et même il se plaît fréquemment à l'écraser de sa vaillance. Ainsi, sur le bateau d'Alexandrie, il triomphe de son ami abattu par le mal de mer :
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« Tout le temps de la traversée, — écrit-il à sa mère, — j'ai été un des plus gaillards, si ce nest le plus gaillard des passagers. Il n'en fut pas de même de Maxime, m de Sasselti (leur domestique), qui ont piqué une assez grande quantité de renards. Quant à moi, promenades sur le pont, dîners avec l'état-major, stations sur la passerelle entre les deux tambours, dans la compagnie du commandant, où je me piète dans des attitudes à la Jean- Bart, la casquette sur le côté et le cigare au bec. Je m'instruis en marine, je m'informe des manœuvres. Le soir, je contemple les flots et je rêve, drapé dans ma pelisse, comme Childe-Harold. Bref, je suis un gars! »
Plus tard, quand il voulait ahurir le bourgeois, il aimait à répéter qu'il y avait en lui un commisvoyageur turbulent et braillard, avide de courir les grandes routes. Ou bien, pour donner de sa personne une idée avantageuse à ses correspondantes, il leur disait que, dans une existence antérieure, il avait été cocher de cirque à Rome ou à Byzance, ou encore soldat dans les armées des Croisades et qu'il était mort en Syrie, pour avoir trop mangé de raisins. Mais, en dépit de toutes ces fanfaronnades, je crois bien que le vrai Flau-
bert est celui qui écrivait à madame Louise Golet : « L'action m'a toujours dégoûté au suprême degré, elle me semble appartenir au côté animal de l'existence. » Le vrai Flaubert, c'était l'homme de cabinet, « l'homme-plume » (le mot est de lui), qui citait avec complaisance le proverbe arabe : « Il vaut mieux être assis que debout et couché qu'^assis » — celui, enfin, qui répondait aux bonnes âmes qui l'exhortaient à prendre de l'exercice ; « Le mouvement est délétère. »
Quoi qu'il en soit, dès l'instant où il se met pour de bon à la besogne littéraire, il ne sort presque plus, sinon pour aller, comme il disait, se « décongestionner » au bord de la mer, ou sur les montagnes, — ou pour vérifier quelques détails de documentation. Mais, entre 1840 et 1858, il a fait au moins cinq grands voyages. D'abord, après son baccalauréat. — c'était une récompense paternelle, — un voyage aux Pyrénées, dans le midi de la France, et enfin en Corse. Cinq ans plus tard, nouveau voyage dans le Midi, en compagnie de son père et de sa famille. Cette fois, il parcourt la côte de Provence, après un séjour à Marseille; il visite l'Italie du Nord, Gènes, 3Iilan, Turin, revient par la Suisse et le lac de Genève. En 1847,
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Maxime Du Camp l'entraîne sur les bords de la Loire et en Bretagne. C'est de là qu'est sorti leur livre écrit en collaboration : Par les champs et par les grèves. Enfin, en 18i9, leur grand voyage en Orient : il dura environ dix-huit mois. Les deux amis étaient partis avec les plus ambitieux projets. Non seulement ils devaient visiter l'Orient classi- que, la Grèce, l'Anatolie, la Syrie, l'Egypte, mais pousser jusqu'à la Perse et peut-être jusqu'à l'Inde. Or, comme ils commencèrent par passer huit mois en Egypte, il leur fallut restreindre ce magnifique programme, non point tant par lassitude que parce que leur bourse se vidait. Ils se bornèrent donc à faire le tour de la Méditerranée, en terminant par Rome et l'Italie du Sud, que Flaubert ne connaissait pas encore.
Après cela, l'ère du « mouvement » est close pour lui. Désormais, il va travailler, et Dieu sait ce qu'il entendait par ce mot ! En voilà pour jusqu'à sa mort. Il ne s'interrompra sérieusement qu'une seule fois, au printemps de l'année 1858, lorsqu'il s'agira d'aller contrôler sur les lieux, à Tunis et dans la province de Constantine, la topographie de son roman carthaginois.
De tous ces voyages, le seul qui ait eu une in-
fluence vraiment profonde et décisive sur son œuvre et son esprit, c'est le voyage en Orient, — celui de 1849. En effet, lorsqu'en 1840 et en 1845 il vit le midi de la France, l'Italie du Nord et la Suisse, il n'était pas seul. Sa famille le gênait, l'empêchait d'aller et de venir à sa guise. « Voilà deux fois, écri^•ait-il à son ami Alfred Lepoittevin, que Je vois la MéditeiTanée en épicier. » Ce n'était pas flatteur pour les siens, mais c'était vrai en grande partie. Qu'on lise sa correspondance de cette époque, on constatera qu'à part les arènes de Nîmes rien ne l'a extraordinairement ému. Les parties descriptives de ses lettres ne contiennent guère que les variations prévues sur la limpidité du ciel méridional et sur le bleu de la Méditerranée. J'ai eu en main ses carnets, tant pour le voyage de 1840 que pour celui de 1845. Il s'y rencontre évidemment des notes de peintre, qui indiquent, chez Flaubert, un sens étonnant de la cou-, leur. Mais ce sont les notes littéraires ou les considérations générales qui dominent. Et, pour ce qui est du voyage en Bretagne, il ne paraît pas non plus qu'il y ait éprouvé de bien grands enthousiasmes. Malgré la beauté, le rehef et l'éclat de certaines de ces descriptions, le livre qu'il en
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rapporta, — Par les cliamps et par les grèves, — est un livre triste, nostalgique et en quelque sorte négatif. On sent qu'il aspire à un autre ciel, à des pays plus éclatants et plus joyeux, moins gâtés de civilisation moderne.
En Orient, au contraire, il exulte, il se sent chez lui — il se retrouve. Tandis que son compagnon n'est occupé, en vovage, que du livre à écrire, Flaubert se laisse aller à la douceur de la vie orientale, sans autre souci que d'observer et de bien voir. Maxime, qui était un arriviste fervent, entendait être décoré, à son retour. Pour cela, il se donnait beaucoup de mal, prenait des clichés photographiques, compulsait des bouquins d'archéologie, en vue d'un savant ouvrage sur l'Egypte. Gustave, lui, se déclarait « paresseux comme un curé » et jurait de ne jamais publier une ligne. Et c'est justement pour cette raison, parce qu'il était parti sans idée préconçue, sans arrière-pensées ambitieuses, qu'il a si bien vu les pays du Levant.
Si l'on songe que son voyage ultérieur en Algérie et en Tunisie n'a été que documentaire, on estimera donc que le plus fécond, le plus profitable pour son génie, ça été celui d'Orient. En tout cas, ce fut l'événement capital de son existence.
Il est clair qu'une partie considérable de son œuvre en procède. Si l'on songe enfin que Flaubert n'est plus guère sorti de son cabinet de travail après 1848, on verra, — moitié dans ses impressions de jeunesse, moitié dans ses impressions d'Orient, — la matière sur laquelle il a vécu littérairement jusqu'à son dernier souffle.
On pourrait môme prétendre que l'œuvre tout entière de Flaubert, — Madame Bovary, r Éducation sentimentale y voire Bouvard et Pécuchet, — s'est ressentie, d'une façon plus ou moins lointaine, de son séjour en Orient. Il est évident, du moins, que la date de IBoO marque un changement profond dans ses procédés de style et de composition. Le lyrisme échevelé du premier Saint Antoine cède, alors, à une ordonnance plus rigoureuse. La phrase se dépouille de ses redondances oratoires et du foisonnement de ses métaphores : elle devient plus sobre, plus précise, plus exactement moulée sur le détail extérieur. Ce ne serait qu'un jeu de démontrer que, cette nouvelle manière, il la doit aux habitudes d'observation scru-
puleuse qu'il prit en Orient, bien que àéjk, dans la relation de son voyage en Bretagne, il se révèle un observateur très pénétrant et très minutieux. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il doit à l'Orient la netteté et la splendeur de l'image comme de la description. Dans aucun de ses livres antérieurs, — même dans le premier Saint Antoine, — cette qualité-là n'est arrivée à un pareil deg^ré de perfection.
Mais plutôt que de fausser cette idée en l'exagérant, en l'appliquant de parti pris à l'œuvre entière de Flaubert, tenons-nous-en à ceux de ses livres qui sont directement inspirés par l'antiquité orientale : la Tentation de saint Antoine , Salammbô, HérocUas,
On n'y voit généralement que des fantaisies d'archéologue et de romantique, des œuvres livresques bâties à coups de textes et de conjectures et aussi, il faut bien l'avouer, par une prodigieuse imagination. Or, quand on connaît un peu l'Orient moderne, on s'aperçoit bien vite que, dans ces romans antiques, bon nombre d'épisodes et de descriptions ont été suggérés à Flaubert, soit par le spectacle des ruines anciennes, soit par les analogies probables que la vie des Orientaux mo-
dernes a conservées avec celle de leurs ancêtres. Ainsi pour Salammbô : le lac sacré qu'il a placé dans les jardins d'Hamilcar n*est très probablement qu'une réminiscence du lac sacré de Karnak, qu'il visita, en descendant le Nil. Les couloirs et les petites chambres du temple de Tanit, les peintures murales qui les décorent, avec leurs figures d'animaux et de divinités, — tout cela, on peut le conjecturer d'après ses lettres, il en a pris l'idée dans les nécropoles de Thèbes et, plus spécialement, dans les tombeaux de la Vallée des Rois.
Constantinople même lui a fourni. Il se peut que je me trompe, après tout; cependant, lorsque je pénétrai dans le trésor du Vieux-Sérail, à la pointe de Stamboul, j'eus l'intuition très précise que le souvenir d'une visite pareille avait inspiré à Flaubert sa célèbre description du trésor d'Hamilcar. J'y reconnus, outre Abdalonim, a le maître des splendeurs profondes », les plumes d'autruches liées en bouquets, les dents d'éléphants entre-croisées au-dessus des portes, les pierreries brutes amoncelées dans des jattes ou dans des soucoupes, les tapis, les coussins, les housses cousues de perles fines.
Mais où Ton sent surtout des réminiscences de
iiaiwma-Mu
FÉgypte moderne, c'est dans la description des costumes, des parures, des objets familiers. Les vêtements noirs des femmes, les pagnes bleus des esclaves, les boutons de corail, comme ceux que Taanach, la nourrice de Salammbô, porte sur sa narine, on les rencontre, aujourd'hui encore, du côté d'Assouan et de Wàdi-Halfa, sur les confins de la Nubie. De même, les colliers de verroterie qui pendent au cou des chevaux et des ânes, les amulettes, les sacoches de cuir multicolore, les réchauds d'argile, les éventails en feuille de palmier pour allumer le feu. Enfin, les parfums dont il inonde Salammbô, et que préparent les esclaves d'Hamilcar, sous la haute direction du 3Iaître des odeurs suaves, c'est au Caire qu'on lui en a donné la recette. J'ai retrouvé dans ses papiers, soigneusement recopiées de sa main, des notes abondantes sur les parfums orientaux, tels qu'ils se vendent toujours dans les souks.
Flaubert heureusement ne s'est point borné a ces détails superficiels. Rappelons-nous qu'il resta près d'une année en Egypte, qu'il y séjourna, tandis que, dans les autres régions du Levant, il ne fit que passer. 11 s'y imprégna de l'atmosphère africaine, si bien que. huit ans plus tard, lorsqu'il
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partit pour Philippeville et Tunis, afin de s'y documenter sur Salammbô, il se retrouva tout de suite en pavs de connaissance. Tout Jui était familier, les gens, les mœurs, les paysages et le climat. Sa grande imagination fit le reste. Sous cette Afrique moderne, il sut découvrir l'Afrique ancienne, dans sa réalité concrète et toujours vivante.
En sonniie, l'influence de l'Afrique a été prépondérante sur toute une partie de l'oHivre do Flaubert et c'est à travers elle qu'il a vu toul l'Orient.
Comment sen étonner? De tous les pays du soleil, celui qu'il a le plus aimé, c'est l'i^frique. Deux de ses livres ont été inspirés par elle, et, s'il n"était pas mort prématurément, il lui aurait encore demandé le sujet d'un grand roman moderne, (jui aurait été comme le couronnement de toute son <X5uvre.
Trois ans après son voyage d'Egypte, lorsqu'il était plongé dans la Bovary, l'obsession de l'Afrique le poursuivait toujours. 11 terminait ainsi un(*
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,1e ses lettres à Louise Colet : « Pourquoi celte phrase de Rabelais me trotte-t-elle dans la tête : « l'Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau »? .le la trouve pleine d'autruches, de craies, d'hippopotames, de nègres et de poudre
d'or... * »
Ce qui fait le prix de ces lignes jetées comme en post-scriptum au bas d'une page, c'est qu'elles expriment, d'une façon toute naïve et presque involontaire, la première et plus personnelle inipression que l'auteur avait reçue de l'Afrique. Il ne faut pas oublier que Flaubert garda toute sa vie un vieux fonds de romantisme. 11 aimera donc tout d'abord ce que l'Afrique a d'énorme et de monstrueux — sa llore et sa faune exubérantes, son grouillement humain, si voisin de l'animalité, ce qu'il v a de baroque et de bizarrement contrasté dans ses mœurs comme dans ses costumes, mais par-dessus tout la frénésie de sa couleur et le flamboiement de sa lumière. Les Concourt, plus foncièrement gaulois, plus débdes de tempé-
1. Voici la plii-ase exacte de Rabelais, qui n'est d'ailleurs qu'une paraphrase de Tertullien : « Affrique. dist Pantagruel, est coutumiére toujours produire choses nouvelles et monstrueuses. » [Pantagruel V, chap. m.)
rament, amoureux d'un Orient plus délicat et plus fondu, étaient vivement choqués de cette prédilection de Flaubert pour l'exotisme africain. Ils la notaient avec un sous-entendu de dénig-rement dans la description du cabinet de Croisset qui figure dans leur Journal. Ils remaïquaient «... sur la cheminée, sur la table, sur les planchettes des bibliothèques et accroché à des appliques, ou fixé au mur, un bric-à-brac des choses d'Orient : des amulettes recouvertes de la patine vert-de-grisée d'Egypte, des flèches de sauvages, des instruments de musique de peuples primitifs, des plats de cuivre, des colliers de verroterie, le petit banc de bois sur lequel les peuplades de l'Afrique mettent leur tête pour dormir, s'assoient, coupent leur viande... » — Et ils concluaient : « Cet intérieur, c'est l'homme, ses goûts, son talent. Un intérieur tout plein d'un gros Orient et où perce un fond de barbare dans une nature artiste. » — Quelque temps auparavant, après une lecture de Salammbô faite par l'auteur lui-même, ils l'accusaient d'aimer « la grosse couleur et l'enluminure », de voir l'Orient antique — « sous l'aspect des étagères algériennes ». Que Flaubert ait eu tort de se représenter ainsiles choses, ce n'est point ici la question.
Nous allons d'ailleurs y revenir dans un instant. Il n'en reste pas moins vrai qu'il a beaucoup aimé l'Afrique et qu'il y avait une sorte de prédisposition naturelle dans son goût pour l'exotisme africain. « En passant devant Abydos, écrit-il dans sa Correspondance, j'ai beaucoup pensé à Byron : c'est là son Orient, l'Orient turc... faime mieux VOrient cuit du Bédouin et du désert^ les profondeurs vermeilles de l'Afrique, le crocodile, le chameau, la girafe... »
Mais avec son tempérament, son éducation toute romantique, les tendances morales qu'il révèle çà et là dans sa correspondance, il a dû être entraîné vers l'Afrique par le même instinct qui poussa les maîtres du romantisme vers tout ce qu'il y a de vague et d'indéterminé dans les littératures primitives. L'Afrique, pour lui, c'est, par excellence, le pays mystérieux, la région fabuleuse pleine d'enchantements et de mirages. Il l'aperçoit avec les mêmes yeux que le Chef des caravanes dans Salammbô; il y découvre «... bien au delà du Harousch noir, après les Atarantes et le pays des grands singes, d'immenses royaumes où les moindres ustensiles sont tout en or, un fleuve' couleur de lait, large comme une mer, des
forets d'arbres bleus, des collines d'aromates, des monstres à figure humaine végétant sur les rochers et dont les prunelles, pour vous regarder, s'épanouissent comme des Heurs ; puis derrière les lacs tout couverts de dragons, des montagnes de cristal qui supportent le soleil... »
L'Afrique est aussi le pays de la fécondité sans bornes, où la matière coule, intarissable, pour d'innombrables ébauches et que gonfle sans cesse l'afflux des formes à naître. Elle est semblable à l'œuf mystique de la déesse Tanit. Seule, elle a pu donner à saint Antoine le désir de s'abîmer dans la matière, de devenir la matière S car la force de la terre est si écrasante que rhomme et son œuvre se confondent avec elle. Si l'énergie créatrice y est prodigieuse, la sensualité y est éperdue et la cruauté effrénée. L'Afrique devait se reconnaître dans la Tanit phénicienne, la déesse impure, sorte de matrice géante, symbolisant les puissances obscures et mauvaises de la nature, qui conspirent sans cesse contre l'ordre des choses, qui font échec à la raison harmonieuse et qui cependant s'emparent d'elle par le vertige de la