‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 20 sur 63 · Cf. la Tentation de sabit Antoine, cul finem · texte numérisé non relu

Cf. la Tentation de sabit Antoine, cul finem

volupté. Touti's ces forces tumultueuses, la pensée de Flaubert les a choyées avec une complaisance secrète. Mais il a su dominer sur elles et les exprimer dans la prose la plus raisonnable et selon le rytbme le plus parfait.

Pour tous ceux qui connaissent l'Afrique du Nord, et qui sont familiers avec Salammbô et la Tentation de saint Antoine^ personne n'a fixé comme Flaubert les aspects éternels du pavs. En cela encore il a été vraiment un classique. Tandis que les écrivains de son temps, les Goncourt, par exemple, se perdaient dans le menu détail de. la description, inventaient le parisianisme, Vexotisme, ïimpressionisme et, pour tout dire, propaiieaientla manie du chic en littérature, l'auteur de Madame Bovary continuait la g-rande tradition française, qui consiste à ne voir les choses que dans leur plus haute g-énéralité. Il allait même jusqu'à s'écrier avec sa brusquerie de langage ordinaire, quand on le félicitait de la fidélité scrupuleuse de son observation: « Sont-ils bêtes avec leurs observations de mœurs! Je me f... bien de ça î » Évidemment, ici, il exagérait sa pensée à plaisir. Mais ce qu'il voulait affirmer à l'encontre de ses amis, c'est que la beauté seule l'intéressait et que

seule elle valait la peine d'être transcrite dans une œuvre.

Il a dit la mollesse et la langueur voluptueuse des plages africaines, renchantement des grandes cités maritimes par les levers daube et les soirs de lune. Qu'on relise la page de Salammbô où il a décrit Carthage endormie, on y retrouvera tout le charme d'Alger, de Tunis, d'Alexandrie. Il a évoqué en quelques lignes les mirages qui flottent sur ces villes, au coucher du soleil, avec les vapeurs lumineuses de leurs eaux. Il a senti que tous ceux qui sont venus vers elles et qu'elles ont conquis les ont d'abord aimées comme des maîtresses. Il a compris enfin que cet attrait de volupté explique le perpétuel exode des hommes d'Occident vers la grande joie du Sud et du soleil méditerranéen. Ce n'est pas seulement l'artiste ou le poète qui obéit à cette séduction, mais tous, — depuis le marchand jusqu'au plus humble manœuvre, qu'il s'agisse des mercenaires d'Autharite ou du terrassier moderne qui abandonne son village du Piémont pour s'enrôler dans les équipes de travailleurs africains.

Avec autant d'exactitude et de justesse, Flaubert a dit les paysages plus modestes du Tell,

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cette large bande cultivée et montagneuse qui sépare les rivages de la région des sables. Déjà, au temps d'Hamilcar et d'Hannon, les métairies et les fermes s'y échelonnaient, à de grands intervalles, au bord des routes : « Les rigoles coulaient dans des bois de palmiers ; les oliviers faisaient de longues lignes vertes ; des vapeurs roses flottaient dans les gorges des collines ; des montagnes bleues se dressaient par derrière. » Mais plus on s'éloigne du littoral, plus les cultures deviennent rares et le pays aride : « A l'extrémité d'une plaine, toujours on arrivait sur un plateau de forme ronde ; puis on redescendait dans une vallée, et les montagnes qui semblaient boucher l'horizon, à mesure que Ton s'approchait d'elles, se déplaçaient comme en glissant. De temps à autre, une rivière apparaissait dans la verdure des tamaris pour se perdre au tournant des collines. Parfois, se dressait un énorme rocher pareil à la proue d'un vaisseau ou au piédestal de quelque colosse disparu. »

Voici enfm le troisième aspect de l'Afrique, les régions sablonneuses et désertiques, où « d'immenses ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les autres, en montant tou-

jours ». Lv soir, quand le soleil s'abaisse, « le ciel, dans le nord, (;st d'une teinte g-ris perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre, disposés conujie les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur la voûte bleue. Ces raies dr flamme se rembrunissent, les parties d'azur prennent une pâleur nacrée ; les buissons, les cailloux, la terre, tout maintenant paraît dur comme du bronze; et, dans l'espace, flotte une poudre d'or lellement menue ({u'elle se confond avec la vibralion (le la linnirrc. »

Exprimer ces trois aspects avec un pareil relief, ce n'est pas seulement faire delà littérature et fixer d"a(hnirables paysages, c'est encore rendre intelligibles les étranges recommencements de l'histoire de l'Africjue. Toutes les révoltes et toutes les guerres qui ont troublé le pays, depuis la domination pnni(jue jusqu'à la conquête française, n'ont pas d'aulre origine que l'opposition, pour ne pas dire IhostUité naturelle qu'il y a entre ces trois régions juxtaposées et si profondément différentes. Tandis que les rivages s'ouvrent d'eux-mêmes aux mercenaires, acceptant, avec eux, leurs civilisations et leurs dieux, en revanche les montagnards du Tell, en apparence soumis à l'étranger, résis-

l'orie.xt et l'Afrique dans l'œuvre de flaubert 61 tent sourdement à renvahisseur. La vieille race, qui a épousé la terre, ne se confond point avec la race nouvelle, qui passe sans se fixer jamais. De là les révoltes contre le conquérant d'outre-mer, qu'il vienne de Rome, de Constantinople, de Madrid ou de Paris. Mais ces deux peuples ont un ennemi commun dans le nomade insaisissable du Sahara, le conducteur de troupeaux, qui, de temps en temps, poussé par la famine ou la ra^e de détruire, se rue sur les cultures et les villes, ne laissant derrière soi que ruines et désolation.

Non seulement Flaubert a fortement rendu ces grands aspects du sol, mais, comme nous le disions, il s'est imprégné de l'atmosphère du pays. Il y a telle de ses phrases qui recèle un véritable charme nostalgique pour l'Africain exilé. Des paysages tout entiers revivent dans le simple déroulement d'une période. 11 a su rendre l'oppression du barbare sous la force de la terre et du soleil, comme dans ces lignes oii semble peser l'accablement des jours de siroco : «... Le soleil perdait ses rayons tout à coup. Alors le golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du plomb fondu. Un nuage de poussière brune perpendiculairement étalé accourait en tourbillonnant ; les palmiers se

courbaient, le ciel disparaissait ; on entendait rebondir des pierres sur la croupe des animaux ; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous de sa tente, râlait d'épuisement et de mélancolie... K » Notons encore une fois la sobriété toute classique de cette description. Flaubert n'a retenu que les traits essentiels.

Il faudrait répéter la même chose à propos de tous les grands phénomènes du ciel africain, qui ont trouvé place dans son œuvre : les brusques orages des Hauts-Plateaux, les pluies diluviennes de l'automne, les chaleurs excessives des mois d'août et de septembre, la douceur trompeuse de ce faux printemps auquel succède tout à coup un été torride et interminable. Mais ce qu'il a admirablement saisi, — et ce que personne, je crois, n'a vu dans Salammbô, — c'est que la dualité de Tanit et de Molocli n'est que l'expression de la double nature du climat. Or, cette dualité se traduit, dans l'ordre moral et intellectuel, par les surprenantes oppositions de l'àme et du génie de l'Afrique. D'une part Tanit, qui signifie la langueur amoureuse et corruptrice des rivages ; d'autre

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part, le Moloch dévorateur, le feu du ciel, qui symbolise l'aridité des sables : c'est le souille enflammé du désert, qui brûle tout sur son passage, qui inspire, avec la luxure furieuse, la soif de la conquête, le désir effréné du pillage et du meurtre. Mollesse efféminée, brutalité sauvage, toute l'Afrique est dans cette antithèse.

Ceux qui reprochent à Flaubert ses descriptions n'ont donc pas vu qu'elles sont au moins autant psychologiques que picturales. Ils oublient surtout, ou ils ne savent pas, qu'en ce pays le ciel et la terre, avec leurs phénomènes changeants, comptent souvent davantage que l'homme, et que nulle part ailleurs l'homme n'est plus agi par le sol. Dans les montagnes de Kabylie, dans les grandes plaines dénudées du Chéhff ou de la région sétifienne, les gourbis des Arabes ne se distinguent pas de la couleur des broussailles ou des roches. C'est l'image morale de l'Afrique tout entière. L'individu, trop souvent, y est annihilé par la terre.

Quand Flaubert annonça l'intention de « ressusciter » Cartilage, il ne manqua pas de conseilleurs

pour le (lissuader de son projet. Lui-même avait si bien répété qu'il fallait être « absolument fou pour entreprendre de semblables bouquins » qu'on fut ravi de le croire sur parole et que son roman de Salammbô passa pour une simple fantaisie dr dilettante. Là-dessus, on lui a ciieicbé les chicanes les plus injustes. On a feint de ne voir dans Salammbô qu'un roman archéologique connue le Jeune Anarchan^is. de Tabbé Barthélémy. On l'a combattue au nom de la vérité locale, alors qu'ehc renferme une vérité beaucou]) j)kis haute et que sa portée dépasse infiniment «che d'iino simple r»'i'onstitution historique. Flaubert n'était ni un bénédictin ni un membre de l'Académie des Inscriptions. Il voulait, avant tout, écrire une œuvi»' d'imagination, oii le sens du passé se combinr avec le sens général de la vie. C'est de là qu'il faut partir pour le juger. Au milieu de tant d'inventions dont la valeur esliiélicjue ou morale est de tous les temps et de tous les pays, que reste-t-il ^lans Salammbô de strictement africain ou carthaginois? Je crois que la réponse n'est pas bien dillicile. pourvu qu'on prenne la peine de lire Flaubert, sans autre souci que de le comprendre.

Tout d'abord il a 1res nettement vu (pie. dans

ce vaste empire de l'Afrique du Nord soumise à la domination punique, la question des races dominait tout. A travers Tuniformité des textes latins et grecs, il a distingué à Carthage des éléments ethniques de toute provenance, qui ne se sont jamais complètement fondus et dont les froissements expliquent la plupart des révoltes et des guerres. D'une part, les riches, les patriciens, — marchands ou grands propriétaires, — d'origine phénicienne, avares et tristes, voluptueux et dévots ; de l'autre, comme aujourd'hui encore dans les grandes villes maritimes, tout un peuple très mêlé, oij l'historien reconnaît le sang des antiques et mystérieux Berbères, race autochtone ou tout au moins occupant le pays avant les Phéniciens. Puis, traversant tout ce monde, sans jamais se confondre avec lui, les nomades des régions pastorales ou désertiques, qu'ils viennent de la Libye ou du pays des Gétules, les éternels ennemis de l'agriculteur et de l'habitant des villes. Enfin la plèbe confuse et chaotique des esclaves, où le nègre coudoie le Campanien, où l'Ibère rencontre le Grec d'Asie. Ce bariolage des peuples entraîne celui des coutumes et de la couleur. De là vient

tout ce qu'il y a de heurté et peut-être de grossier

dans le pittoresque africain. Lorsque les Goncourt reprochaient à Flaubert ce qu'ils appelaient son (( g-ros Orient », ils ne voyaient pas que ces discordances et ces crudités sont symboliques de la nature même du pays. Que Flaubert ait eu un goût immodéré pour la violence et une certaine sauvagerie des mœurs, je l'accorde volontiers. Mais, dans l'espèce, ces crudités et cette violence sont nécessaires à son dessein. Ce n'est dans Salammbô qu un surcroit de vérité.

Vivant en marge de cette société instable et confuse, il y avait encore à Garthage un véritable peuple de mercenaires venus de tous les points du monde antique. Gette foule brutale qui remplit de son tumulto les pages de Salammbô, Flaubert ne l"'a point représentée à la manière de Zola, dans sa simplicité d'élément déchaîné. 11 a essayé d'y démêler des caractères particuliers correspondant à la diversité des races. Ghacun conserve les habitudes et jusqu'aux modes de son pays. Le Grec n'agit point comme le Gaulois. La cruauté bestiale du Ligure ou de l'honnne des Baléares excite l'horreur des autres peuples K Mais ce dont, ici.

1. Voir, par exemple, le passage où un mercenaire des Baléares pompe avec sa bouche le sang du Carthaginois

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il faut louer Flaubert, c'est d'avoir eu Fintuition des grands courants ethniques dans l'ancien monde occidental. Toujours les hommes du Nord et même ceux des pays méditerranéens ont aspiré à la volupté de l'Afrique. Aujourd'hui encore, les descendants de Zarxas et d'Autharite, les Mahonnais, les Catalans, les Provençaux, les Espagnols de Valence et d'Alicante se précipitent sur l'Afrique avec la même ardeur de conquête. Comme ceux d'autrefois, ces mercenaires modernes peuvent avoir, à de certains jours, le regret de la patrie absente, ils sont vaincus et enchaînés par la terre. Ils la maudiront, mais il ne la quitteront plus. Tout autant que les hordes d'Hamilcar. ils sont pris par toute espèce de liens, mais surtout par les vices qui s'épanouissent au soleil africain, — par leur gourmandise, leur lubricité, la licence de tout faire, de parler en maîtres et de fouler l'indigène.

Ainsi, les foules vivent dans Salammbô, le décor est splendide. Mais Flaubert n'a pas oublié pour cela, comme on l'admet trop aisément, les âmes individuelles. Il l'a avoué lui-même et il faut

qu'il a tué: < Cette chose atroce fit horreur aux Barbares, aux Grecs surtout. » {Salammbô, p. 193.)

gg GUSTAVE FLAUBERT

le noter soigneusement : ce qui la le plus tourmenté dans ce prétendu roman archéologique, c est la psychologie. 11 est sans doute facile d'en contester l'exactitude historique. Pourtant, les textes ne lu. manquaient pas sur Hamilcar ni sur Màlho; et s., d'autre part, en tenant compte des indications de Ihistoirc, il est arrivé à faire agir ses personnages comme ils Tont dû vraisemblablement, tel mdieu étant donné, que peut-on demander de plus à un romancier et même à un historien ? Ce sont la des hijpolhèses tout aussi admissibles que celles qu on nous propose journellement pour telle époque particulièrement obscure et sur laquelle il ne nous reste aucun texte positif. En somme, Flaubert voulait faire une Carlhage seulement possible ; on peut affirmer hardiment qu'il l'a faite'.

1 Pour ce qui est de la ps.jchoioaie dans Salammbô. Flauhe Ucrivait '. Ce qui m'ombéte à trouver dans -on roman c'est Vêlement psychologique. . (Co-rwp. III, p. 98. A.l leurs • • Les métaphores m-inquiètent peu a vra, d.re (.1 n y iTaura que trop), mais ce qui -'".up.ne c'esUe c te DsvcholoBique de mon histoire. . (III. P- 1I2-) O»»"' * * rrluembla'nce des mœurs, il a très -"--^^^^^^ 7'':. aueslion (ce que Sainte-Beuve n'a pas fait). 'Pourvu quoi 'e pu sse pas me p,-o„i>.-- que j'ai ditdes absurdités, c est tou ce que je demande. . (III. p. 103.) Mais voie, qui est plus pénMrant et plus catégorique : . D'après toutes les vra séances et mon impression à moi je crois avoir fait quel-

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Qu'on prenne l'un après l'autre ses principaux personnages, on verra qu'ils parlent et qu'ils agissent d'une manière, parfaitement logique, c'est-àdire conforme au milieu et au moment. Sont-ils plus ou moins historiques que dans Polybe? Je ne sais, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils sont d'authentiques Africains et il me semble que c'est déjà quelque chose. Sainte-Beuve s'est acharné en particulier contre le personnage de Salammbô en qui il prétend reconnaître une sœur de Yelléda, ou même d'Emma Bovary. Il est difficile de pousser plus loin la mauvaise foi, car enfin quel rapport y a-t-il ? Bien loin de reprocher à Flaubert d'avoir fait de son héroïne une véritable Européenne, je lui reprocherais au contraire de l'avoir trop rapprochée du type de la femme musulmane. Sous prétexte que celle-ci est inaccessible et par conséquent impénétrable pour l'Occidental,. Flaubert s'est cru autorisé à laisser subsister dans le caractère de Salammbô on ne sait

que chose qui ressemble à Garthage. Mais là n'est pas la question. Je me moque de l'archéologie ! Si la couleur n'est pas une, si les détails détonnent, si les mœurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les architectures au climat, s'il n'y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. Sinon, non ! Tout se tient. > {Lettre à Sainte-Beuve, III, p. 248.)

quoi (le vague et d'imprécis. Il a même exagéré chez elle la passivité ordinaire aux femmes orientales. Nous voyons, au contraire, dans Tite-Live. deux Carthaginoises faire preuve d'une énergie et d'une décision toutes viriles. Le caractère de Sophonisbe en particulier est plutôt grec ou romain. Mais ce sont là, chez Flaubert, de légères erreurs de détails. Les autres personnages sont de véritables Africains, en qui se retrouvent plus ou moins marqués les traits distinctifs de leur patrie d'origine. Suivant le procédé classique, Flaubert en a fait des types généraux. La vitalité en est telle qu'ils subsistent toujours et qu'aujourd'hui encore ils sont reconnaissahles.

Je passe sur Hamilcar, en qui l'auteur s'est appliqué à incarner strictement le type du patricien carthaginois de race militaire. Mais les autres, ils vivent toujours. Le rival d'Hamilcar, le vieux Suffète de la mer, rongé par sa lèpre et accablé sous sa graisse malsaine, c'est l'àpre marchand juif ou maltais, sémite comme Hannon, qu'on peut voir encore dans les boutiques sordides d'Alger ou de Constantine, comme dans les souks de Tunis. Narr Havas, c'est le grand chef du sud, le cavaher aux yeux de gazelle, qui épouse nos lilles, boit no-

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tre Champagne, accepte nos décorations, prêt d'ailleurs à passer du jour au lendemain dans le camp de nos ennemis. Spendius, c'est l'aventurier napolitain ou espagnol, le « nouveau débarqué », bon à toutes les besognes, ruffian ou tenancier de maisons louches, fanfaron et vantard, se poussant par tous les sales métiers, ébahi d'une fortune soudaine, qu'il gaspille et qu'il perd avec la même facilité qu'il l'a acquise. Màtho, c'est le bon nègre, ou le fidèle spahi, épris de la fille de son général, fait uniquement pour servir, fier de porter nos médailles, très capable d'ailleurs d'un gros héroïsme et qui finit par se faire tuer pour nous dans quelque Tonkin ou quelque Madagascar.

Ce ne sont pas là de vagues analogies. Quand on a longtemps vécu en Afrique, ces personnages de Salammbô vous poursuivent comme des être réels, comme des passants familiers coudoyés chaque jour dans la rue. Tel frondeur des Baléares, comme ce Zarxas, vigoureux et souple, qui saute à la façon des bateleurs sur les épaules de ses amis, vous évoque ces portefaix de Mahon ou d'Alicante, qui grimpent si lestement sur les navires dans les ports algériens, qui s'étudient à fléchir élégamment le jarret sous les plus lourds fardeaux et dont les

pieds légers, chaussés d'espadrilles, ont toujours l'air de bondir. Dans le roman de Flaubert, il y a bien des pages semblables à celle-ci, où je retrouve non seulement des silhouettes précises, mais des conversations et des confidences d'hommes du peuple rencontrés sur les routes du Sud ou sur les quais d'Alger : « Il était né (Màtho) dans le golfe des Syrtes. Son père l'avait conduit en pèlerinage au temple d'Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans les forets des Garamantes. Ensuite, il s'étaitengagé au service deCarthage... il craignait les dieux et souhaitait de mourir dans sa patrie. » — « Spendius lui parla de ses voyages, des peuples et des temples qu'il avait visités, et il connaissait beaucoup de choses : il savait faire des sandales, des épieux, des filets, apprivoiser les bêtes farouches et cuire des poissons *. »

Otez la couleur antique. De qui s'agit-il ? de Spendius et de Màtho, ou bien d'un spalii indigène et d'un trimardeur espagnol? Durant les longues chevauchées h travers la steppe, lui aussi, le cavalier du bureau arabe, il vous a dit son histoire en quelques paroles brèves et prudentes ; et c'est

toute riiistoirc de 3Iâtho, comme l'histoire de Spendius est celle de l'aventurier cosmopolite.

Prétendra-t-on que Flaubert a été dominé par ses souvenirs et ses notes de vovage. et qu'il a représenté en somme des caractères tout modernes sous des noms et des costumes antiques? Ce qu'il y a de sûr, encore une fois, c'est que de semblables types sont absolument africains : et, s'il est vrai, comme je le crois, que les mœurs de l'Afrique n'ont pas changé depuis des siècles, n'y a-t-il point là de quoi nous rassurer ? En tout cas, les personnages de Flaubert ne se permettent pas une démarche ou une parole qui démente l'idée que nous nous faisons d'un Africain au temps des guerres puniques. A ce compte, si Salammbô n'est qu'une gageure, ne peut-on pas dire que Flaubert a tenu sa gageure fort habilement? Mais ce que nous cherchons ici, c'est moins à découvrir chez lui d'hypothétiques Carthaginois qu'à montrer combien il a eu le sens de l'Afrique et avec quelle justesse et quelle profondeur il en a peint les hommes et les choses.

C'est pourquoi nous ferons bon marché des critiques qu'on adresse d'ordinaire à la couleur locale dans Salammbô. Depuis Froehner, qui l'avait si

vivement attaquée à son apparition, l'archéologie punique a fait quelques progrès. On peut préciser aujourd'hui les points faibles. Il est certain que Flaubert a trop accentué la couleur phénicienne ou sémitique, qu'il a trop lu Mowers et trop emprunté à la Bible ou à la Kabbale. Mais c'est encore la couleur africaine qui l'emporte.

On commence seulement à se douter que l'hellénisme avait envahi et plus ou moins pénétré tout le bassin méditerranéen, bien avant le cinquième siècle. Des tombes, découvertes à Garthage et qui datent vraisemblablement de l'époque de Salammbô, ont révélé un mobilier funéraire fort semblable à celui des nécropoles de la Grèce. Les œuvres de l'art indigène recueillies çà et là ne sont trop souvent que de lourdes imitations industrielles de l'art hellénique. Mais il faut s'empresser d'ajouter que cette hellénisation était toute de surface, à peu près comme aujourd'hui la prétendue assimilation de certains Arabes d'Algérie. Rien ne le prouve mieux que la persistance de la langue punique longtemps après la conquête romaine et jusqu'à l'époque de saint Augustin. Les inscriptions qu'on découvre d'un bout à l'autre de l'Afrique du Nord témoignent assez combien la tradition punique y

était vivace. On aurait un frappant symbole de cette civilisation africaine si incohérente dans cet étrang-e mausolée du roi Juba II, que les Arabes appellent « le Tombeau de la Chrétienne », et qui se dresse en face de la mer, sur un mamelon du Sahel, à quelques lieues d'Aller. C'est un immense tas de pierres, de forme cylindrique, revêtu d'un tambour de maçonnerie gréco-romain. Les pilastres, avec leurs chapiteaux à volutes, leurs fausses portes moulurées, peuvent faire illusion de loin : ce n'est, en réalité, que l'ordinaire sépulture indigène dans des proportions plus vastes. L'extérieur est grec, le cœur de rëdifice est africain.

Quoi qu'il en soit de ces erreurs de détail, — ou plutôt à cause de ces erreurs, — l'impression finale qui se dégag-e de Salammbô^ c'est que la race punique répug-nait, en somme, à riiellénisme. La Carthag-e trop phénicienne de Flaubert exprime, peut-être avec excès, cette vérité historique. Mais, «n somme, quand on ferme son livre, on garde l'idée d'un monde étrange et bariolé, où l'Orient et l'Occident se mêlent sans se confondre. L'Afrique apparaît comme le point de rencontre de deux civi- H&ations opposées. Nous allons voir tout à l'heure combien cette conception était orig-inale et quel

parti Flaubert prétendait en tirer. Ce qu'il faut retenir pour l'instant, c'est qu'en dépit de ces apparences paradoxales son roman est non seulement une œuvre toute pleine de l'Afrique, mais une des plus vivantes que le maître nous ait laissées. Ayant la vie purement idéale des grandes œuvres de l'art, elle est animée aussi de cette vie toute actuelle et presque contemporaine que le roman d'aujourd'hui s'efforce de fixer : Carthage devenue française n'est peut-être pas morte, et longtemps encore, sans doute, la mêlée des peuples méditerranéens qui se disputent l'héritage punique s'y reconnaîtra dans les foules de Salammbô.

Justement parce que Flaubert avait à un haut degré le sens de la vie, il ne s'en est pas tenu k l'Afrique du passé. L'Afrique et, d'une façon générale, l'Orient moderne l'ont vivement sollicité. Flaubert était l'homme des vastes synthèses. On ne s'étonnera plus qu'il ait longuement raconté la révolte des Barbares occidentaux contre la Carthagc antique, quand on saura qu'il n'y voyait qu'un premier épisode d'une action qui aboutit à l'époque

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contemporaine. En réalité, Salammbô ouvre le cycle qu'eût fermé ce grand roman oriental dont il a rêvé jusqu'à sa mort. Il eût dit la revanche des barbares écrasés par la force punique, puis vaincus a leur tour dans leur victoire même, comme Carthage victorieuse le fut par les germes de mort qu'elle portait en elle. Il avait le sens de la continuité de la vie. Il savait que l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement, une sorte de mouvement giratoire ramenant les mêmes événements après des périodes déterminées. C'est pourquoi le sujet de la Guerre inexpiable n'était point pour lui une chose morte. 11 sentait que cette lointaine aventure revivait en des événement tout proches de nous, qu'il existe une réciprocité d'action entre le présent et le passé et que la mêlée des barbares autour de Carthage n'est que le symbole de la même force qui pousse aujourd'hui leurs descendants sur l'Afrique et les met aux prises avec l'Islam, jusqu'à co qu'eux-mêmes s'entr'égorgent.

J'insiste sur cette idée, parce que c'est en cela surtout que la critique a été injuste ou aveugle. On a trop confondu Flaubert avec les parnassiens de son entourage, on en a trop fait un artiste de décadence, épris uniquement de l'artificiel et vivant

dans le passé. Or, il disait: « La forme antique est insuffisante à nos besoins, et notre vie n'est pas faite pour chanter ces airs simples. Soyons aussi artistes que les Grecs, mais autrement qu'eux. La conscience du genre humain s'est chang-ée depuis Homère. Le ventre de Sancho-Pança a fait craquer la ceinture de Vénus. Au lieu de nous acharner à produire de vieux chics, il faut s'évertuer à en inventer de nouveaux. Je crois que Leconte de Lisle est peu dans ces idées, il n'a pas l- instinct de la vie moderne, le cœur lui manque; je ne veux pas dire la sensibilité individuelle, ou même humanitaire, non, mais le cœur au sens presque médical du mot. Son encre est pâle, c'est une muse qui n'a pas assez pris l'air ^ »

Ce sens de la vie, c'est l'Afrique qui le révéla à Flaubert. Son voyage en Egypte, — redisons-le encore, — fut certainement le fait capital de son existence. Son génie y trouva sa forme définitive et s'y précisa dans ses tendances. Salammbô fut alors conçue, et la Tentation de saint Antoine, qu'il avait depuis longtemps écrite, en fut profondément modifiée dans son sujet comme dans sa

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