Lettre à Louise Golet, Correspondance, II. p
l'orient et L'AFRIQUE DANS LŒLVRE DE FLAUBERT 79
composition. S'il en est ainsi, il faut renverser la perspective traditionnelle sous laquelle on envisage encore l'œuvre de Flaubert et rejeter au second plan Madame Bovary et V Éducation sentimentale ; ce ne sont plus que deux satires de la caducité bourgeoise, qui doivent rester en marge de son œuvre véritable. Salammbô, la Tentation, Hërodias, sont l'expression pure de ce qu'il voulait faire. Mais son vrai sujet, le sujet idéal qui a plané au-dessus de tout son labeur, c'est l'Orient, con^ sidéré comme la source de toute vie et de toute beauté. Un instinct d'artiste l'avertissait que là seulement il pourrait trouver, avec la vie et la beauté, la matière de grandes œuvres. Enfm, il avait trop rintelligence de son temps pour ne pas deviner que l'énergie européenne allait se concentrer avec frénésie sur l'Orient, qu'il y aurait là encore des rivalités de peuples, en tout cas une fièvre d'activité et peut-être des luttes géantes auprès de qui les antiques prouesses des épopées ne seraient que des jeux d'enfants.
Ce ne sont pas là de simples inductions tirées complaisamment de l'œuvre de Flaubert. Nous savons par lui-même et par ses amis qu'il a longtemps caressé le rêve d'écrire un roman sur cette vaste
donnée. Il suffirait déjà de lire, dans sa correspondance, ses relations de voyage, pourvoir combien l'Eg^ypte l'avait frappé et par quel attrait l'Orient, dès cette date de 18-)0, s'était emparé de lui *. Mais à mesure qu'il avance vers la maturité de son talent, ce projet de roman oriental prend de plus en plus consistance. En 1860, il écrivait à son ami Feydeau, qui était alors en mission dans l'Afrique du Nord : « Fais-nous un grandissime roman sur l'Algérie! Tu dois en savoir assez. Il y a plus à faire sur ce pays que Walter Scott n'a fait sur l'Ecosse, et un succès non moindre attend ce livre ou ces livres-là. Telle est mon opinion -. » Deux ans après, il confiait aux Concourt « le grand désir qu'il a eu, désir auquel il n'a pas renoncé, d'écrire sur rOrient, sur l'Orient en habit noir... ^ ».
1. En effet, il écrivait de Gonstanlinople à Louis Bouilhet qu'il songeait à une histoire d'Anubis, t la femme qui veut se faire aimer par le dieu «. (II, p. 10.) — C'est le sujet même de Salamyribô,