‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 30 sur 63 · UN SCRUPULE RELIGIEUX DE FLAUBERT · texte numérisé non relu

UN SCRUPULE RELIGIEUX DE FLAUBERT

C'est en cela surtout que la méthode de Flaubert s'oppose à celle de Zola. Il avait l'esprit trop large et trop circonspect, pour se lancer, comme Fauteur de Lourdes et de Rome,^ dans des négations ou des affirmations imprudentes. Enfin, cette réserve est aussi une question d'àme : il sentait qu'il y a des besognes salissantes ou odieuses qu'on ne doit pas assumer, des paroles outrecuidantes ou malsonnantes qu'un véritable intellectuel ne prononce pas.

Sans doute, ces explications valent ce qu'elles valent. On peut en proposer d'autres aussi vraisemblables. Mais le témoignage de madame Grout est formel, et. quand il ne le serait pas, ce qui demeure incontestable, c'est qu'à une époque oii il pouvait tout dire, où des exemples partis de haut l'y encourageaient, Flaubert a reculé devant une représentation — même respectueuse — de Jésus. Leçon de goût, ou leçon de tolérance ?. . . La nuance est, ici, difficile à saisir. Nous aurions dû, peutêtre, imiter son silence et sa réserve. Mais, en pu-

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bliant, contre son gré, un fragment qui ne peut plus scandaliser personne., nous avons voulu au moins que Flaubert conservât le mérite de sa belle action.

Pourquoi Flaubert, après le succès de Madame Bovary^ après s'être révélé comme un des maîtres du roman réaliste, a-t-il brusquement abandonné les sujets contemporains pour aller en demander un à l'une des périodes les plus obscures et, pour nous, l'une des plus lointaines de l'histoire? H y a à cela bien des raisons : celles-ci toutes personnelles, celles-là qui tiennent étroitement à son esthétique.

Il a écrit Salammbô, parce que, en 1837, au lendemain du procès de Madame Bovary^ il estimait dangereux pour lui de publier la Tentation de saint Antoine. Ensuite, comme il n'avait pas renoncé à la publication de cette dernière œuvre.

il voulait y préparer le public par un roman de haut style et de g^rande science, qui lui donnât, comme il le disait, « plus d'autorité ». Il n'était pas facile de se disting^uer ainsi de la tourbe des romanciers contemporains. Le public et la critique elle-même distinguaient mal entre lui et Cliampfleury. 11 écrirait donc un roman que ni Cliampileury ni personne ne pourrait écrire. Ne rions point : les choses n'ont pas changé. On a tellement abusé du roman qu'aujourd'hui encore le commun des lecteurs et des critiques ne distingue point entre deux romanciers de valeur très inégale qui emploient la même forme d'art. Enlin, le sujet de Salammbô plaisait à Flaubert : il l'a écrite d'abord pour se faire plaisir à lui-même.

D'un autre côté, Salammbô a été non seulement l'illustration la plus éclatante, mais aussi l'application la plus stricte et la plus complète de ses théories d'art. Flaubert lui-même nous en a avertis. Longtemps avant la publication de son roman, il disait aux frères de Concourt : « Le drapeau de la doctrine sera, cette fois, franchement porté, je vous en réponds ^ » Cette fois, qu'est-ce

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