Correspondance, l" série, p. ISi
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à dire, sinon que Madame Bovary ne réalise pas complètement ce qu'il voulait faire? Et il tenait tellement à ce qu'on en fût bien convaincu qu'il l'a répété à plusieurs reprises dans sa correspondance.
Que voulail-il donc faire? Les critiques, — et en particulier Sainte-Beuve. — ne se sont g-uère préoccupés de s'en enquérir. Qu'on relise les trois articles que celui-ci consacra à Salammbô, lors de son apparition, on sera surpris de la légèreté et de l'insuffisance de son jugement, en un sujet si considérable. Peut-être cette chaude et sauvage Afrique dépassait-elle la compétence d'un petit bourgeois de Montparnasse, qui n'est guère sorti de son quartier et « qui n'a point pris l'air ». Les voyages servent tout de même à quelque chose.
Et puis l'œuvre de Flaubert était trop haute pour lui. Ce qu'il faut à un Sainte-Beuve, ce sont des œuvres moyennes, des talents « à mi-côte », comme il disait. Xà, il est excellent. Les petites gens de Port-Royal, M. Lancelot, M. Lemaître de Sacy, voilà ses clients. Quand il aborde une grande figure comme celle d'un Saint-Cyran, il l'esquisse faiblement.
Si j'insiste sur cejugement superficiel de Sainte-
Beuve, c'est qu'après lui la plupart des critiques l'ont adopté sans variantes notables. A sa suite, ils ont affecté de ne voir dans Salammbô qu'un roman historique, ou un poème en prose, suivant la formule de Chateaubriand. Or, ce n'est ni l'un ni l'autre : c'est un roman, sans plus.
Si l'on entend par genre faux, en littérature, un genre hybride, incapable de se suffire à lui-même, ne peut-on pas soutenir que, dans la plupart des cas, le roman historique est un genre faux, lui qui se réclame, tantôt de l'histoire, et tantôt de l'imagination romanesque, sans arriver à donner à lune ou à l'autre une valeur telle que celle-ci puisse se passer de celle-là? En effet, la fiction romanesque y est généralement quelque chose de tellement mince, de tellement quelconque, ou de tellement invraisemblable, qu'elle a besoin du voisinage de l'histoire, pour prendre un peu de vie, de couleur, ou de réalité; et, d'autre part, l'iiistoire, à son tour, y est si peu sûre, si souvent mélangée ou faussée, qu'elle a besoin, pour se produire et, en quelque sorte, pour faire excuser ses mensonges.
de prendre le masque d'une fable amusante, pittoresque et mouvementée. ïel est bien, n'est-ce pas, le roman historique tel que nous le trouvons chez Walter Scott, plus tard chez Dumas père, puis chez tous les feuilletonistes, qui ont pullulé autour de lui et après lui.
Il est trop évident que Flaubert, étant l'homme qu'il était, n'a pas pu donner dans ce genre-là. Et pourtant il est incontestable qu'il est passé tout près de ce genre bâtard qu'on appelle le roman historique. Lui-môme n'en avait-il pas conscience, lorsqu'il écrivait, dans le débraillé habituel de son style épistolaire : « Il n'est (bêtise) * que je ne côtoie dans ce sacré bouquin. » Il est indéniable, en effet, que, dans Salammbô, il a côtoyé quelquefois la fausseté du roman historique. Mais, même sans son génie qui l'obligeait à viser plus haut qu'un Walter Scott, il eût encore été sauvé de ce genre par l'excellence de sa méthode. Il a voulu faire quelque chose de tout à fait nouveau, d'intenté auparavant; il a voulu, — et ce sont ses expressions littérales, — ^fîxer un mirage antique,,, appliquer' à Vantiquité les procédés du roman
1, Corr spondance, III' série, p. 186. Le mot est plus vif dans le texte.
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moderne ^ Voilà qui est clair : il ne s'agit point ici de poème en prose, ni de roman historique, mais de roman moderne. Et quant aux « procédés » en question, il est trop évident que ce sont ses procédés à lui Flaubert, c'est-à-dire la méthode originale qu'il a appliquée plus ou moins dans tous ses autres romans.
Or, la première règle de celte méthode, — nous l'avons vu, — c'est que l'artiste doit se borner à « représenter », à relléter les formes, les faits et les idées, indépendamment de ses opinions préconçues, de ses haines, ou de ses sympathies instinctives. Et voilà déjà une première différence entre lui et les romantiques, comme ^Yalter Scott, Hugo, ou Dumas père, lesquels n'ont fait que transporter dans l'histoire les préjugés, les passions et même les modes contemporaines. C'est encore une différence capitale entre lui et Chateaubriand qui, dans ses Martyrs^ apportait, outre des arrièrepensées apologétiques trop manifestes, des idées traditionnelles et toutes faites sur les événements et les hommes. Flaubert, lui, ne préjuge pas, ne prend pas parti dans les aventures qu'il nous ra-