GUSTAVE FL\UBERT
le sing^ulier, l'anecdotique, l'extravagant même qui les passionnait. Au contraire, Flaubert professait un superbe mépris pour tout le détail qui n'avait d'autre valeur que de curiosité. Et même la curiosité était en quelque sorte supprimée cbcz lui, puisque son imagination évocatrice voyait tout dans un éternel présent, comme une cliose familière à ses yeux. Il n'avait, devant les spectacles de l'histoire, aucune des badauderies des romantiques ; et, lorsqu'il essayait de fixer les visions du passé qui flottaient devant ses yeux, il n'en retenait jamais que ce qui lui apparaissait sous les espèces de la beauté. Dans toute cette masse d'archéologie et d'histoire qu'il a remuée pour écrire Salammbô, cela seul l'a préoccupé qui était susceptible de beauté. Il l'a répété cent fois : « Il n'y a que la beauté qui m'intéresse! » Et c'est encore ce qui le distingue delà plupart de ses contemporains, — Leconte de Lisle excepté, — par exemple, des frères de Goncourt, et plus tard de Zola et de son école, qui attribuaient au document, c'est-à-dire à la matière de l'œuvre d'art, une valeur plus grande qu'à sa forme. Flaubert, au rebours de ceux-ci. ne procède point par accumulation de menus détails. <( La littérature, écrivait-il à Eugène Fromentin,
est Fart des sacrifices. » Couper le plus possible, sacrifier le détail à l'ensemble, tel est le précepte fondamental de sa rhétorique. C'est pourquoi ses descriptions les plus éclatantes nous laissent, en définitive, une impression de concision et de sobriété toutes classiques. Même lorsqu'il paraît s'amuser à des singularités ou à des excentricités de couleur locale *, lorsqu'il nous parle avec complaisance de pintades paniques^ de galléoles à collier et de cailles de Tartessus, c'est beaucoup moins par souci d'exactitude historique que pour l'euphonie des mots, et parce que ces effets euphoniques concourent à la sonorité de la phrase ou du paragraphe.
Ajoutons qu'en ce qui concerne les mœurs et les caractères, Flaubert témoigne le même dédain pour le détail particulier ou accidentel. Dans Salammbô comme dans Madame Bovary, il vise avant tout à créer des types ; c'est le permanent, c'est ce qui ne meurt pas, c'est ce qu'il y a d'éternellement humain dans l'homme, qu'il s'efforce de saisir et de traduire par son art. Ce qu'il voit
1. Il disait : « Quant à l'archéologie, elle sera probable, ■voilà tout. Pour ce qui est de la botanique, je m'en moque complètement... » Correspondance, II« série, p. 103.
dans Hamilcar, c'est moins le personnage historique que le dictateur ou le chef des bandes. Pareillement, ce qu'il voit dans Autharite^ou dans Màtho, c'est surtout le barbare ; dans Spendius, c'est le Grec de la décadence; dans Salammbô^ c'est la vderge et c'est la femme.
Mais alors, si, dans Salammbô, l'élément historique est rejeté au second plan ; et si l'auteur a prétendu tout d*abord y éblouir notre imagination par des spectacles de beauté, y solliciter notre cœur et notre esprit par un enchaînement rigoureux de vérités psychologiques et par ce qu'il y a d'essentiellement humain dans son drame; en d'autres termes, si la matière n'a de prix à ses yeux que comme support d'un art parfait, comme moyen de réaliser une iruvre parfaitement belK' ; s'il en est ainsi, ne voit-on pas Salammbô, en dépit des apparences, se rapprocher insensiblement des cpuvres de la plus pure tradition classique, d'une Enéide, par exemple, où l'élément historique, pourtant si considérable, se perd en quelque sorte et s'oublie dans la perfection d'art de l'ensemble? Et ce n'est pas au hasard que je cite YÉnéide. Nous savons, par la correspondance de Flaubert, que, durant toute la composition de Salammbô, il
lut et relut le poème Je Virgile, Il écrivait à son ami Feydeau : « J'entremêle cette lecture (de Fénelon) avec celle de Y Enéide, que j'admire comme un vieux professeur de rhétorique. » Et ailleurs : a Toutes les après-midi, je lis du Virgile, et je me pâme devant le style et la précision des mots ^ » Mais ne forçons pas le rapprochement. Il n'y a, entre les deux œuvres, qu'une analogie de forme plus ou moins prochaine. L'inspiration est bien différente. Et puis, enfin, ce n'est pas un poème, fût-c^ un poème en prose, que Flaubert a prétendu écrire.
Ce serait donc lui faire injure que de considérer son œuvre comme une reconstitution historique. S'il nous fallait son témoignage, ce témoignage concorderait encore avec notre analyse. J'ai retrouvé, dans ses notes de voyage, et j'ai été le premier à signaler une sorte d'invocation singulièrement éloquente, qui pourrait servir d'épigraphe à Salammbô K Flaubert l'écrivit en rentrant de Tunis et de Carthage, où il était allé se documenter tout exprès pour son roman. Il a eu soin de dater ces quelques hgnes, ce qui prouve