Correspondance, t. IV, p
c'est la Beauté, et rien que la beauté, ainsi le but de l'individu, c'est le sacrifice à quelque objet qui le dépasse, le but de la société, c'est la liberté dans la justice. Il a ajouté à ces idées très générales quelques règles pratiques, qu'il a scrupuleusement observées, pendant toute sa vie, avec une rigueur quasi monastique.
D'abord, être bon pour tous, aimer toutes les choses et tous les êtres, comme ils le méritent et suivant leur ordre, quelles que soient nos répugnances instinctives. C'est une règle autant esthétique que morale. Flaubert le disait admirablement dans une lettre à sa maîtresse, Louise Golet : (c Cette rectitude du cœur dont tu parles n'est que la même justesse d'esprit que je porte, je crois^ dans les questions d'art. Je n'adopte pas, quant à moi, toutes ces distinctions de cœur, d'esprit, de forme, de fond, d'âme ou de corps : tout est lié dans riiomme. Il fut un temps où tu me regardais comme un égoïste jaloux qui se plaisait dans la rumination perpétuelle de sa propre personnalité. C'est là ce que croient ceux qui voient la surface... Personne plus que moi n'a au contraire aspiré les autres. J'ai été humer des fumiers inconnus, j^ai eu compassion de bien des choses où ne s'atten-
drissent pas les gens sensibles. Si la Bovary vaiui quelque chose, ce livre ne manquera pas de cœur... ^ »
L'autre règle consiste à se concentrer en soimême, à recueillir toutes ses émotions en un foyer unique, à ne dépenser son amour ou sa haine que pour des objets qui ne soient pas indignes de nous. Il faut donc fuir la ridicule sentimentahté des bourgeois et leur vaine pitié : « Ils crient contre tous les filous, — dit Flaubert des politiciens, — ils s'enthousiasment à toutes les bonnes actions communes, ils s'apitoient sur chaque innocent qu'on tue, sur chaque chien qu'on écrase... -. » Soyons au contraire avares de nos émotions. La pitié, comme la haine véritable, ne se donne qu'à bon escient.
La troisième règle de Flaubert n'est autre que le précepte antique : « Cache ta vie ! » Ce qu'il voulait dire par là, c'est qu'il ne faut pas étaler sa personnaHté, faire parade de ses sentiments bons ou mauvais, battre monnaie, comme certains littérateurs, avec ses propres aventures. Cela est gênant pour autrui et dangereux pour soi-même, car