Correspondance, t. II, p
Il arrive à Tâge d'homme au lendemain de la Révolution de 1848. Il dut éprouver alors la lassitude qu'éprouvait tout le pays. On en avait assez de la politique et des politiciens (il n'est pas tendre pour Lamartine ni pour la République). On avait besoin de se reprendre et de se reposer, fût-ce sous un régime étroitement réactionnaire. Ensuite il ne faut pas oublier que Flaubert s'est ressenti jusqu'au bout de son éducation romantique.
Or, une des conditions nécessaires, en même temps qu'un des g-rands défauts du romantisme, c'avait été de brouiller l'artiste avec la vie contemporaine ou, pour mieux dire, avec la Vie. Nous ne comprenons plus très bien cela, nous autres, qui nous flattons de nous être réconciliés avec le réel, d'avoir « rappris le sens de la vie ». Mais il ne faudrait pas être trop injustes pour nos aînés. Nous pouvons sourire aujourd'hui de leurs invectives contre la « société », contre les bourgeois et les mœurs du temps de Louis-Philippe, nous pouvons nous moquer de leur moyen-âge troubadour ou de leur exotisnie souvent puéril, ils n'en ont pas moins accompli une tâche nécessaire. En attaquant les mensonges et les laideurs de leur temps, en laissant, comme on dit, la place nette.
ils nous ont appris à chérir d'autant ce qui restait sain et vrai sous la fausseté et la corruption de Fépoque. Ils nous ont donné le désir d'une humanité plus noble et plus belle. Aujourd'hui encore leur œuvre, malgré ses tendances paradoxales, doit rester pour nous comme un avertissement. L'œuvre de Flaubert en particulier renferme un enseignement sévère et toujours opportun. Par la rigueur de son analyse, par son souci du %Tai, par son amour de la pure beauté, il nous dégoûte de la sentimentalité niaise, de l'allégorie banale, du symbolisme creux, des réalités vulgaires. Ces défauts-là sont de tous les temps. Ils ne demandent qu'à refleurir. Enfin par son respect pour le passé antique. — poussé, je le veux bien, jusqu'à la manie, — il nous avertit de ne pas nous estimer trop, de jeter sans cesse nos regards en arrière pour voir si nous n'avons pas trop déchu et si notre humanité est vraiment digne de la même louange que celle d'autrefois.
Il ne faut donc pas trop en vouloir à Flaubert de son romantisme, si le meilleur de lui-même, comme il le disait, lui est venu de là ^ Mais nous
i. Correspondance, t. III, p. 30'
sommes bien forcés de reconnaître ici que ce romantisme l'aurait à lui seul empêché d'agir et de donner toute sa mesure, même s'il n'y avait d'autres raisons plus profondes et plus personnelles de cette espèce d'alaraxie, qu'il a pratiquée jusqu'à son dernier moment.
Confessons-le pourtant ; il a été tenté plus d'une fois d'exagérer cette ataraxie et de s'en faire une pose, par besoin inné de cabotinage, pour le plaisir d'étonner ou d'agacer le bourgeois * : « Le fonds de ma nature, — écrivait-il, — est, quoi qu'on dise, \c saltimbanque. J'aurais été peut-être un grand acteur si le ciel m'avait fait naître plus pauvre. Encore maintenant ce que j'aime pardessus tout, c'est la forme pourvu qu'elle soit belle, et rien au delà... Moi, j'admire autant le clinquant que l'or. La poésie du clinquant est même supérieure en ce qu'elle est plus tinste^. » Si nous insistons sur cette tendance, ce n'est pas
1. Les Goncourt, dans leur Journal, rapportent une anecdote qui est bien curieuse et qui fait presque pardonner à Flaubert, tant il mettait d'ingénuité dans ce rôle à'épateur. Cf. t. II, p. 271.
2. Correspondance, t. I, p. 113. Il me semble que la dernière phrase rachète par sa sincérité tout ce qu'il y a de sciemment faux dans le passage.
pour en blâmer Flaubert, puisqu'il en a eu une conscience très claire et qu'il a lutté énergiquement contre elle. Ses livres sont là pour en témoig-ner. Mais, s'il nous choque souvent par l'espèce d'impudeur qu'il met dans ses paradoxes, par le grossissement monstrueux qu'il inflige au ridicule et à la sottise, par l'exagération de ses partis pris, il faut se rappeler que, chez lui, ce travers est moins voulu qu'il n'est subi.
Ajoutons que Flaubert a été un malade toute sa vie. Les premières attaques de sa maladie le frappèrent si terriblement, qu'il avait honte de lui et n'osait même plus sortir*. De bonne heure, il se crut condamné à la réclusion perpétuelle. Le mal, dont il ne se guérit jamais, laissa en lui un trouble nerveux qui ne contribua pas médiocrement à lui faire voir toutes les choses sous leur pire aspect. Il n'est que de lire ses lettres pour voir jusqu'à quel point sa sensibilité s'était exaspérée : « S'il suffisait d'avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu'Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie (de la poé-
1. Cf. Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires. Revue des Deux Mondes, i" octobre 1S81, p. 190.
sie, de l'art et de la sensibilité), j'en peux dire quelque chose, moi qui ai entendu à travers des portes fermées parler à voix basse des gens à trente pas de moi, moi dont on voyait, à travers la peau du ventre, bondir tous les viscères et qui parfois ai senti, dans la période d'une seconde, un million de pensées, d'images, de combinaisons de toutes sortes qui jetaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice ^ »
On ne saurait trop faire remarquer cx^mbien cette maladie nerveuse toucha profondément Flaubert. Maxime Du Camp va jusqu'à dire qu'elle marque un arrêt définitif dans son développement et que, sans elle, il aurait eu du génie. Ce n'est qu'une vilaine insinuation. 11 n'en est pas moins vrai que Flaubert souifrit cruellement de se savoir malade. La torture morale de son infirmité s'ajoutait à ses souflrances physiques. Il en laissa échapper l'aveu devant un des Goncourt'. Du jour