‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 40 sur 63 · Maxime Du Camp, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Maxime Du Camp, loc. cit., p

de déchéance sociale et politique par sa maladie, se renferme jalousement dans sa retraite pour se vouer à son œuvre de toute son âme et de toutes ses forces? J'avoue mon faible. Si je ne Taimais comme je Taime, non seulement je l'excuserais, mais je l'admirerais encore d'avoir fait ce qu'il a fait. Je mets de côté ces scrupules si honorables et si rares de Fartiste, cette peur du vulgaire, qui déjà lui conseillaient de faire la solitude et le silence autour de son labeur : est-ce qu'il n'a pas acquis une g-randeur unique à vaincre son irritabilité nerveuse, sa « nature de saltimbanque », comme il disait, ses outrances et ses cris de frénétique, pour composer l'œuvre harmonieuse et sereine qu'il a laissée ? On lui reproche à tort son insensibilité. En réalité, il n'a été dur que pour lui-même. Il a été un véritable stoïque, une âme de fer, comme les héros de ce Corneille, qu'il aimait non seulement par patriotisme de clocher, mais par une réelle affinité de génie. L'effort surhumain de sa volonté a conféré à sa vie la même valeur qu'à ses livres.

Voilà donc Flaubert retiré à Croisset, dès Tâge de vingt-deux ans ', sous le coup du mal qui le guette sans cesse, au milieu des deuils domestiques qui se succèdent, sans autre compagnie qu'une mère toujours triste. Quand, avec le temps, il a repris goût à la vie, après son voyage en Orient et ses premiers essais littéraires, il se trace une ligne de conduite- dont il ne s'écarte plus d'un pouce jusqu'à sa mort. 11 est entendu qu'il est désormais muré dans son cabinet de Croisset et que jamais il ne se mêlera d'agir. 11 a même, pour ce qu'on appelle communément « les liommes d'action », un incommensurable mépris: « L'action m'a toujours dégoûté au suprême degré, — écritil à madame Colet ; — elle me semble appartenir au coté animal de l'existence (qui n'a senti la fatigue de son corps! combien la cbair lui pèse!), mais quand il l'a fallu ou quand il m'a plu, Je Vai menée, V action, et raide, et vite et bien...

\. La première attaque de Flaubert avait eu lieu en octobre 1843. Cf. Maxime Du Camp, loc. cit., p. 18.

2. Voir une lettre à Maxime Du Camp, Correspondance y t. II, p. 117.

Le père Deg-asc (ancien pair de France, ami de mon père) en était si ébahi qu'il voulait sérieusement me faire entrer dans la diplomatie, prétendant que j'avais de grandes dispositions pour l'intrigue. Ah! quand on sait peloter les métaphores, on peut bien rouler des imbéciles... K »

Inutile de dire qu'il a le même dédain pour les mœurs, les institutions et la politique de son temps. Mais s'il ne veut pas agir, il ne s'interdit pas de juger et de penser. Les choses du dehors font perpétuellement irruption dans sa solitude, comme les visions qui obsédaient son saint Antoine. Sa colère l'emporte en des accès furieux ^ Puis son intelligence reprend le dessus. Il se souvient de la grande sympathie qu'il a promise à toutes choses. Il regarde le bourgeois et sa politique avec un sentiment voisin de la pitié : sa stupidité Vattire. Le spectacle du monde peut être bête : il faut le comprendre. Notre dignité n'est qu'en cela. Et c'est

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