‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 44 sur 63 · Id., t. Il, p · texte numérisé non relu

Id., t. Il, p

prend dans les journaux, ou que rautorité impose, qui n'est enfin que la haine de quelque chose ou de quelqu'un. Sous la Terreur, être patriote, c'était acclamer Robespierre, applaudir aux g-uillolinades, hurler contre Pitt et Cobourg. Sous Louis-Philippe, être patriote, c'était crier : « A bas Guizot ! » s'échauffer pour l'affaire Pritchard, brailler le Rhin allemand et les chansons de Béranger. Rien de plus étroit et de plus stérile.

ISéanmoins, il est trop évident, aussi, qu'à cette époque-là, aux environs de 1848, — avec son culte abstrait de rilumanité, de la Justice, de la Beauté, — Flaubert a trop ignoré la solidarité, consciente ou non, qui unit tous les hommes d'un même pays, en raison des services qu'ils se rendent dans un labeur commun. On a beau essayer de se mettre à part, comme un être abstrait, sans lien avec le présent ni le passé, on n'agit jamais seul. Notre effort s'accroît de tout celui des hommes qui nous ont précédés ou qui nous entourent. Que nous le voulions ou non, nous avons besoin d'eux et nous leur devons au fnoins de la bienveillance. Flaubert avait une intelligence trop grande pour ne pas s'en rendre compte. 11 le reconnaissait môme, quand il laissait de côté ses théories chagrines. Lui qui

détestait si fort les bourgeois, il a parlé avec une véritable piété filiale de son père, qui fut un grand bourgeois ^ Il savait bien tout ee qu'il lui devait de vigueur morale et tout ce qu'il avait retenu de son exemple. La page qu'il lui a consacrée dans Madame Bovartj^ où il Ta représenté sous les traits du docteur Larivière, est une des plus belles et des plus émues qu'il ait écrites.

Il a raillé l'industrie moderne ; nous l'avons vu tout à l'heure se moquer de la civilisation. Mais vienne le moment où tout cela sera menacé par la barbarie, il comprendra bien vite qu'il y va du labeur séculaire de toute une nation, qu'on n'a pas le droit d'y toucher, que cela est respectable et presque sacré. Dès le début de la guerre allemande, c'est lui, le grand contempteur du progrès et de l'industrialisme moderne, qui écrivait à George Sand : « L'irrémédiable barbarie de l'humanité m'emplit d'une tristesse noire,,. Je pleure les ponts coupés, les tunnels défoncés, tout ce travail humain perdu, enjln une négation si radicale -. » Songeant à la douceur charmante de cette société

4. Sur Ifi père de Flaubert, voir Maxime Du Camp, Revue des Deux Mondes, 4" octobre 1881, pp. 485 et suiv. 2. Correspondance, t. IV, p. 28.

du Second Empire, maintenant balayée par la tourmente, il se laisse aller à toute sa désolation : « Ah ! mon cher Popelin, comme la rue de Courcelles est loin ! Quel rêve ! Quel souvenir enchanté ! Cette maison-là (celle de la princesse Mathilde) m'apparait maintenant comme le Paradis terrestre '. » 11 le sentait hien, — ce raffinement des mœurs, cette élégance, ce luxe, c'était delà France encore : c'était le fruit suprême d'une longue culture, et d'innombrables elforts. 11 aimait comme personne toutes ces choses exquises.

Dire, après cela, qu'il a eu l'amour et l'orgueil des lettres françaises, que le patriotisme dont il était capable il en a mis la plus grande part dans ce cube, ce n'est rien dire que tout le monde ne sache. Mais il y a plus : les souvenirs d'enfance, les liens de famille, l'attachement à un pays, tout ce qu'il y a de meilleur et de plus pur dans le sentiment de la patrie, Flaubert tenait extrêmement à tout cela et il en a souvent parlé avec une réelle abondance de cœur. 11 restait fidèle au souvenir de ses morts. C'est lui qui a écrit: « Il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie de la scr-

Page 1