LES MANUSCRITS DE FLADBERT
après coup, car, dans le manuscrit original, les chapitres sont simplement numérotés.
Comme dans toutes les copies faites par l'auteur, l'écriture est extrêmement lisible, malgré les ratures et les corrections assez fréquentes, qui d'ailleurs sont aussi lisibles que le texte. Un certain nombre de corrections sont aussi indiquées au crayon. Ces différentes corrections s'expliquent, selon moi, de la manière suivante. Flaubert, qui poussait à l'excès la minutie du style, n'était jamais complètement satisfait de la forme de ses phrases. Après l'avoir longuement cherchée à travers une foule d'ébauches, il finissait par en adopter une, qu'il considérait comme la meilleure et qu'il mettait au net. La mise au net une fois terminée, de nouveaux scrupules le prenaient : il corrigeait h l'encre les passages qui ne le satisfaisaient plus. Après quoi, il faisait recopier son manuscrit pour l'impression, car il ne livrait point les originaux de ses romans à l'éditeur. A l'aspect de la copie, ses scrupules recommençaient. Il corrigeait une dernière fois sur cette copie et transportait ses correcticvns dans la sienne propre. De là ces fréquentes notes au crayon, qu'on trouve dans tous ses manuscrits, soit en marge, soit entre les lignes.
Comme Victor Hugo, il demeura fidèle à la plume d'oie, jusqu'à la fin de ses jours. Les plumes métalliques lui étaient insupportables. Encore n'accordait-il sa confiance qu'aux plumes qu'il avait taillées lui-même. C'était toute une cérémonie, nous dit sa nièce, madame Franklin-Grout. Plusieurs fois par an, on le voyait ceindre un tablier, s'asseoir dans son cabinet de travail, et là, pendant toute une matinée, avec le plus gi'and sérieux et la plus grande application, il s'évertuait à fendre des plumes d'oies, à les aiguiser et à les polir. A mesure qu'il les avait taillées, il les jetait dans un grand plateau de cuivre qu'il avait rapporté d'Orient. Il exécutait, paraît-il, ce travail avec un véritable recueillement. Tout ce ({ui toucbait à son art avait à ses yeux une signification presque religieuse. Les moindres instruments de son travail étaient, pour lui, comme les ustensiles d'un culte. Aussi cette taille de ses plumes K, qui revenait à intervalles réguliers, était-elle une opération fort importante, un travail long et difficile, auquel il
1. Il écrivait à sa mère : « N'ai-je pas tout ce qu'il y a de plus enviable au monde, l'indépendance, la liberté de ma fantaisie, mes deua- cents plumes taillées, et l'art de s'en servir? » Correspondance, I'* série, p. 271.