LES MANUSCRITS DE FLAUBERT
apportait le même souci de perfection qu'à l'agencement d'une phrase, ou à la composition d'un chapitre.
Le plateau de cuivre où s'amoncelaient ces plumes si soigneusement taillées reposait comme un houclier sur sa table de travail, et il aimait à y puiser d'une main prodigue. Jusque dans ces petites choses se trahit son goût pour le faste. 11 lui fallait de grandes feuilles à remphr, un arsenal de plumes, une table massive, pour s'y accouder à l'aise et y répandre le flot de ses ratures.
Si nous pouvons nous en rapporter à lui en toute sécurité pour l'exactitude des textes qu'il a revus, les difficultés commencent avec les œuvres ou les publications posthumes.
La correspondance est encore fort incomplète et le texte en est souvent fautif, bien que l'édition Conard Tait amélioré et enrichi d'un certain nombre de lettres inédites. Pour des raisons de convenances infiniment respectables et devant lesquelles nous ne pouvons que nous incliner, madame Franldin-Grout a dû supprimer beaucoup de pas-
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sages clans les lettres publiées par elle chez Charpentier. D'ailleurs, madame Grout était loin de posséder toute la correspondance de son oncle. Des lettres inédites surg-issent tous les jours. Il est clair que, d'ici longtemps, une édition exacte et complète de la Correspondance de Flaubert ne pourra être établie.
Il en va de même pour les (ruvres de jeunesse, comme la première Tentation de saint Antoine et la première Éducation sentimentale. Les éditeurs se sont avant tout préoccupés de donner au public un texte facile à lire. C'est ce que j'ai essayé de faire moi-même pour la version de la Tentation, celle de I80G, que j'ai publiée en 1908. Bien que j'y aie apporté tous mes soins, il est certain qu'une philologie scrupuleuse y trouverait encore à reprendre. Les mêmes restrictions s'imposent pour la version de 1849 éditée par Conard. Cette édition, exécutée d'après une copie très soigneuse, a dû cependant éhminer un certain nombre de variantes, qui eussent retardé la marche du développement, et aussi quelques passages difficiles à décliitirer ou à débrouiller. Néanmoins, on peut être sûr que, littérairement, les corrections ou les adjonctions des éditeurs futurs ne
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modifieront pas sensiblement la physionomie de
ces deux textes tels que nous les avons établis.
Après cela, restent les noies de voyages, celles
qie Flaubert a recopiées lui-même sur de grandes
feiilles, ou celles qu'il a écrites au crayon dans
sescarnets. (Beaucoup de ces notes au crayon ont
étérepassées k l'encre.) Puis, les notes littéraires,
les pensées détachées, les scénarios de pièces de
théare, les plans de romans. Cette dernière partie
est, le beaucoup, la plus intéressante.
Erfm, il y a la masse énorme des brouillons. N'en doutons point: ces brouillons seront triés, classé et publiés un jour. Flaubert, sans doute, en eùtfrémi, lui qui, à l'exemple des grands classiquesle l'antiquité, aurait voulu ne laisser qu'un nom e une œuvre. Mais la religion, ou la superstition, les modernes ne se contente pas d'admirer Fédific, elle veut encore en sonder les substructins. Les débris mêmes de l'échafaudage l'intéresent. On publiera donc les brouillons de Flaubei. On voudra descendre avec lui dans l'atelier sec?.t, où il^ a forgé, hmé et poH ses belles phrases
Que Flaubert ait eu une esthétique, sinon très arrêtée et très cohérente dans ses formules, du moins très vigoureusement caractérisée dans ses tendances, c'est ce que personne, je pense, ne contestera. Cette esthétique, il l'a exprimée en mille endroits de sa correspondance, — particulièrement dans ses lettres à Louise Colet et à George Sand, — et aussi dans maints chapitres de la première Éducation sentimentale. Toute la fin de cette œuvre de jeunesse peut être considérée comme un véritable poème de la vie intellectuelle.
Sans doute, on peut soutenir que les poétiques des poètes et les théories d'art des romanciers
sont faites pour être démenties par leurs auteurs. Cependant, par une exception dig^ne de remarque, il est arrivé que Flaubert n'a pas trop démenti les siennes. Est-il besoin d'ajouter qu'elles ne forment pas un ensemble dune logique rigoureuse, qu'on n'y trouve point l'eneliaînement et la solidité dogmatique d'un ïaine ? Ce ne sont que les pensées d'un artiste sur son art. Flaubert, dont l'esprit répugnait peut-être à l'abstraction, n'est pas toujours parvenu à les débrouiller bien clairement. Mais, en somme, il a réussi à faire entendre ou h suggérer ce cjuil voulait dire. Sovons justes : ces défaillances d'expn'ssion sont plutôt rares cliez ce grand styliste. La plupart du trmps, il a su condenser ses intuitions dans des fornmles extrêmement heureuses.
Il est inutile, avec lui, de prendre les précautions qui seraient nécessaires avec un autre écrivain et de nous mettre en garde contre les variations de sa doctrine. Sa pensée a très peu évolué. Tel il était à dix-huit ans. tel il apparaît k la veille de sa mort. Le programme littéraire, que contiennent les derniers chapitres de V Éducation sentimentale, peut bien être, en ces années de jeunesse, encore très enveloppé et très imprécis, ce sera le
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même au fond qu'il continuera à défendre, lorsqu'il écrira Bouoard et Pécuchet.
Or, la méthode qu'il a toujours préconisée en art est éminemment intellectuelle, en ce sens que, sans nier le sentiment, — bien au contraire, — il le subordonne à l'intelligence.
La première règ-le de cette méthode, c'est que l'artiste doit se borner^ à représenter, sans prétendre à conclure : « Les plus grands génies et les g"randes œuvres n'ont jamais conclu. Homère, Shakespeare, Gœthe, tous ces fils aînés de Dieu, comme •dirait Michelet, se sont bien gardés de faire autre chose que représentera » L'artiste est dans le monde, comme le Dieu de Spinoza. Invisible et présente partout, la substance divine pense éternellement l'univers, qu'elle crée, sans but et sans tîn. L'art ne fait qu'imiter cette divine contemplation. Contempler, comprendre, représenter, voilà son œuvre, — œuvre qui requiert l'cliort de tout l'homme, mais dont la récompense est si haute. La pensée qui contemple excite une émotion, qui passe les plus beaux ravissements : « C'est une joie supérieure aux plaisirs de la tendresse - ! »
\. Correspondance, édit. Charpentier, III* série, p. 271. 2. Tentation de saint Antoine, édit. Charpentier.
L'ivresse de Part égale celle de la science : « Uart aussi a des spasmes ions et des enchantements sans fin... Sous son baiser d'amour, des illuminations mag-niliques auraient flambé dans ta tête, où l'idée, comme une torche sur les ondes, eut balancé, en des profondeurs limpides, sa lueur élargie et ses aigrettes multipliées... Perdu dans Tombre, le monde, en bas, aurait passé sans bruit K.. » Voilà donc le point de vue de l'artiste, situé tout de suite dans l'absolu. 11 ne se fait point centre. 11 voit les choses, non point par rapport à soi, mais par rapport au Tout, dont il est lui-même partie. Elles n'ont de signification que dans leur relation avec Dieu. Sans doute, ce Dieu panthéistique de Spinoza est bien éloigné du Dieu chrétien. Pour Flaubert, c'est l'Inconnaissable, la substance mystérieuse d'où procède et où retourne toute réalité. Mais quel critère plus radical et plus élevé que celui-là? Notez qu'il ne s'agit pas, ici, de juger les choses d'après un système dit rationnel, une science ou une métaphysique quelconque, mais uniquement de les rcprésentei\ sans vouloir les expliquer, ou leur assigner un but, — leur cause