Correspondance, III^ sério, p
toujours dans une œuvre, par quelque côté, et quel que soit le soin qu'on prenne de l'en chasser. Cela encore est trop évident. Flaubert n'a jamais eu la naïveté de croire que l'impersonnalité, telle qu'il la recommandait, fût absolue. Ce n'est qu'une méthode qui, comme toutes les méthodes scientifiques elles-mêmes, ne peut être qu'une approximation du vrai. Sans doute elle est imparfaite, mais c'est le moyen le plus sûr de restreindre, dans l'observation du réel, les chances d'erreur, de réduire au minimum la duperie du sentiment. 11 faut la considérer comme une sorte de garde-fou, qui empêche l'artiste de trop céder aux sollicitations du sens individuel, de trop s'abeindonner aux mirages du cœur et de l'imagination.
Enfin, Flaubert, si paradoxal que cela paraisse, a vu, dans la méthode impersonnelle, le moyen le plus sûr, pour l'artiste, de prendre conscience de sa propre conscience, de sa propre personnalité. Oui, il faut sortir de soi pour se retrouver dans les autres. Rien n'est tel que de s'opposer à autrui pour avoir de soi-même une idée plus juste et plus nette. Un trait de caractère, une démarche de l'instinct observés chez un autre vous éclairent brusquement toute une région obscure de
L'ESTUÉTIOUE DE FLAUBERT 17
votre àme, ou font entrer dans le jeu de votre action consciente des puissances qui, jusque-là, sommeillaient en vous. Pour se mieux connaître, il faut donc élargir le cercle de son regard, non seulement observer autour de soi, mais multiplier les points de vue, changer de milieu, voyager. Le contact de natures étrangères, surtout quand elles sont primitives et simples, vous avertit qu'il y a, en vous, des profondeurs ignorées, recouvertes par le trompe-l'œil de l'éducation et des idées reçues, des sources obstruées, qui n'attendent que l'ocGasion propice pour jaillir de nouveau à la lumière. Pendant son séjour en Egypte, la banale rencontre dune courtisane, une certaine Ruchouk Hanem, provoqua chez Flaubert une véritable crise de sentimentalité. Cette rencontre fut peutêtre le plus grand événement de son voyage. Il est douteux qu'il ait senti auprès de sa maîtresse ce qu'il éprouva auprès de cette fille d'Egypte : a J'ai passé la nuit, écrivait-il à Louis Bouilhet, — dans des intensités recenses infinies. » A travers les notes et les lettres intimas où il relate cet incident, dans la simplicité toute nue du récit, perce un accent d'émotion qui ne se retrouve dans aucune de ses lettres d'amour, même les plus exal-
tées. Sans le savoir, cette Ruchouk Hanem avait rouvert dans son cœur une source vive qu'il croyait tarie. Le souvenir en persista chez Flaubert longtemps après.
D'ailleurs, h partir d'un certain point, nos distinctions conventionnelles entre le dedans et le dehors, le moi et le non moi perdent toute signification. Les choses sont en nous autant que nous sommes en elles. Ici, la pensée de Flaubert rejoint celle de Gœthe, qui, lui aussi, voyageait, pour s étudier et se contempler lui-même dans le miroir du monde : « Je ne voyage pas, disait Fauteur de Faust, pour me tromper moi-même, mais pour me comiaître mieux à travers les choses étrangères. »
Afin d'être plus sûrement impersonnel, de mêler le moins possible de ses préjugés, ou des vœux de son cœur à l'image fidèle de la réalité, l'artiste procédera comme si cette réalité était un<' pure illusion, une fiction étrangère à lui et qui ne le touche vu rl«'n. Fhiubert a exprimé cette idée avec une nettelé singulière dans sa préface aux
Dernières chansons de Louis Bouilhet : « Si les accidents de ce monde dès qu'ils sont perçus vous apparaissent transposés corame pour Vemploi d*une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, tj compris votre existence y ne vous sembleront pas avoir d^ autre utilité.., » Une telle doctrine a fait scandale. On s'est empressé de la mal comprendre. Eh quoi? le monde ne serait qu'une illusion, sans autre intérêt que de servir à l'art ? Il est certain que le nihilisme bouddhiste a effleuré la pensée de Flaubert : « Peut-être qu'il n'y a rien ! » dit le Diable à saint Antoine. Mais qui ne voit que cette transposition du réel, — de môme que la recherche de l'impersonnalité, — n'est, pour Flaubert, qu'un artifice de méthode ? Il ne dit point que le monde n'a de réalité que transposé dans l'art, il dit seulement que l'artiste doit faire comme si cela était.
Cette méthode est bonne et salutaire pour lui, pour lui seul, — pour le dessein qu'il se propose, à savoir la représentation du réel, sans déformation d'ordre sentimental ou pratique. Du moment que nous considérons le monde comme une pure illusion esthétique, il est clair que, conçu ainsi, il n'intéressera plus que la « personnalité littéraire »
20 GUSTAVE FLAUBKHT
fie l'artiste, hs hautes facultés ([ui entrent en jeu dans la création de l'œuvre d'art. Cette dernière règle de la transposition renforce celle de Timpersonnalité. Elle en exagère encore la rig-ueur, alin de mieux prémunir l'artiste contre les sug-g-estions de la sentimentalité inférieure.
Pourquoi donc se récrier contir lui. sil isole saréalité de la réalité commune, celle qui est une portion de notre activité ou de notre souflVancc? Ce n'est, chez le hon ouvrier, qu'un niifmcinent de probité. N'admet-on pas que le savant, dans son laboratoire, isole deux corps, en vue d'une expérience, et; qu'il s'efforce par tous les moyens de les soustraire à l'influence perturbatrice du dehors, afin de rendre son expérience plus concluante? Sans doute, les choses ne se passent point ainsi dans la nature. Mais le savant procède co/>îme si les choses se passaient ainsi. Et même, le romancier considère le monde comme n'ayant de réalité et de sig-nification qu'en vue de l'art, alin de couper court à la tentation inconsciente que nous avons de tout ramener à nousmêmes comme centres et d'envisager l'univers comme asservi à des tins conformes à notre désir.
On a reproché à cette méthoile. — Brunetière, par exemple. — de fausser la réalité, en n'y
l'esthétique D£ FLAUBERT SI
voyant que matière à littérature, en s<icriiîant le souci du vrai à celui du stvle et de l'effet esthétique. Le romancier, nous dit-on, en arrive à ne plus percevoir les choses que sous l'ang^le littéraire, à faire poser devant lui la réalité, au lieu de l'observer dans sa vérité et dans son train naturel : il tourne le dos à la vie. A quoi Flaubert riposte : « Je ne suis pas si cuisti'e que de préférer des phrases à <les êtres ^ » Mais l'art et la vie sont deux choses bien différentes et in'éductibles l'une à l'autre. C'est une plaisanterie de croire que l'art nous rend la vie telle qu'elle est, et qu'il suffît d'ouvrir les yeux pour la voir. Le style est déjà par lui-même (( une manière de voir ». En somme, l'artiste ne. |)orçoit et ne traduit la réalité que dans la mesure où elle peut servir à son dessein et que si, tout d'abord, il s'est mis dans ïétat littéraire-.
Son mérite est de la découvrir avec d'autres yeux que ceux de l'habitude, de nous la montrer sous un angle qui lui est propre et qui est précisément l'angle littéraire. Enfm, c'est un métier
4. Correspondance, IV« séri<^, p. 9S. (Lettre à George Sand.) 2. C'est ce que Flaubert appelait familièrement : « se monter le bourrichon. »
que (le faire un livre. S'il en est ainsi, Técrivain doit employer toutes ses forces à perfectionner son métier, afin de le rendre aussi apte que possible à exprimer la réalité telle que l'art la conçoit. Un effort continu est nécessaire pour parvenir à ce haut degré de maîtrise. Le véritable artiste consacre toute sa vie à l'art : « Le travail constant, disait Balzac, est la loi de l'art comme celle de la vie. Aussi les grands artistes, les poètes n'attendent-ils ni les commandes, ni les chalands ; ils enfantent aujourd-hui, demain^ toujours. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi *... »
Flaubert, lui aussi, a vécu dans son cabinet de Croisset. Mais il avait commencé par vivre de la vie de tout le monde et courir le vaste univers, amassant un butin d'impressions et d'images qu'une existence entière ne suffit pas à épuiser.
Cependant, parvenu à ce point de sa dialectique, il fait un retour sur lui-même. Il est pris de