‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 10 sur 40 · UNE FEMME D'ESPRIT FERAIT CROIRE AUX MIRACLES · texte numérisé non relu

UNE FEMME D'ESPRIT FERAIT CROIRE AUX MIRACLES

Après avoir fait une lieue, Gustave entre dans un épais fourré, et ordonne à Benoit de faire le guet, parce qu'on pourrait s'imaginer que c'est quelque homme poursuivi parla gendarmerie qui se déguise ainsi au milieu d'un bois. Gustave n'a pas voulu mettre sou nouveau costume

chez les villageois afin d'éviter leurs questions. Il passe un large pantalon de toile grise, met une veste bleue, se couvre la tête d'un grand chapeau rond, et revient vers Benoît, qui est au moment de s'enfuir, ne reconnaissant pas son maître.

Gustave lui ordonne d'aller l'attendre à Paris chez son ami Olivier, dont l'amitié pour lui ne s'est jamais démentie, et chez lequel il est certain de trouver un gîte tant que son oncle sera irrité contre lui. — Et les chevaux, monsieur, dit Benoît ; vous savez bien qu'ils sont à votre oncle. . . — Imbécile ! . .. est-ce ce que qui est à l' oncle n'est point aussi au neveu ! d'ailleurs le colonel me les a donnés. — Les mènerai-je aussi chez M. Olivier?... — Ah ! diable !... c'est qu'il y a une difficulté !... Olivier n'a pas d'écurie... — S'il avait un petit cabinet au rezde-chaussée ?... — Eh ! butor, y penses-tu ? Ah ! parbleu ! tu diras à Olivier de les vendre : j'aurai justement besoin d'argent dans quelque temps, et cela me mettra en fonds. — Comment, monsieur, il faudra donc que je vous suive à pied ? — Te voilà bien malade !... — Quel dommage !... je commence à me tenir si bien à cheval !... Si l'on n'en vendait qu'un, monsieur, vous pourriez garder l'autre pour nous deux ; je me tiendrais bien en croupe derrière vous... — Tu es diablement bête, mon pauvre Benoît ; je ne ferai jamais rien de toi !... Allons, fais ce que je t'ai dit : va chez Olivier ; qu'il vende mes chevaux et qu'il te garde jusqu'à mon arrivée... Ah î Benoît, si par malheur tu rencontrais mon oncle en entrant à Paris, tu lui dirais... Diable !... que lui dire?... si je pouvais l'attendrir !... Ah ! tu lui dirais que je suis malade... — Oui, monsieur. — Mais il voudra savoir où je suis... — Je lui dirai que vous êtes mort. — Imbécile !... mon oncle m'aime malgré sa brusquerie, et cette nouvelle ne pourrait que l'affliger. — Dam' ! puisque vous voulez l'attendrir... — Tu lui diras que je suis allé chez un de mes amis que je ne t'ai pas nommé. — Oui, monsieur, c'est un de vos amis que vous ne connaissez

pas !... — Benoît, je suis sûr que tu feras quelque gaucherie ! — Au contraire, monsieur, vous verrez que M. le colonel sera dérouté. — Une fois chez Olivier, ne t'avise pas de sortir ! on te rencontrerait, on te suivrait, on saurait où je suis. — Mais pour manger, monsieur ?,.. — On aura soin de toi. Va-t'en, Benoît. — Je pars, monsieur.

Benoît s'éloigne et galope vers Paris. Gustave prend le chemin qui conduit à la maison de M. de Berly, et tout en marchant il pense à la manière dont il s'y prendra pour faire remettre une lettre à Julie.

Est-il assez déguisé pour être méconnaissable ?... Julie est-elle entourée d'espions chargés d'intercepter les lettres qu'on pourrait lui adresser ? Faudra-t-il se confier à une domestique qui peut bien avoir eu pitié d'un jeûna homme se sauvant en chemise, mais qui, malgré cela, ne voudra pas s'exposer à être chassée d'une bonne maison ? D'ailleurs, ne serait-ce point compromettre encore madame de Berly dont la faute n'est avérée que pour celui qui a vu, et qui peut-être, a trouvé moyen de se justifier aux yeux de son mari, ce qui paraît difficile, mais ce qui pourtant n'est pas impossible, car les dames ont des moyens particuliers pour rendre douteux ce qui est évident, et les maris sont de force à n'y voir goutte en plein midi.

Après avoir longtemps réfléchi sur ce qu'il doit faire, notre héros prend le parti de s'abandonner au hasard qui souvent lui est favorable. Il marche sans s'arrêter, il aperçoit enfin la maison de campagne où il a passé de si doux instants et qu'il a quittée si brusquement. Il s'arrête alors pour respirer plus librement, et pour calmer l'émotion qu'il éprouve.

Des villageois passent près de là, Gustave se cache ; il lui semble que tout le monde le regarde avec attention, qu'on devine qu'il n'est pas ce qu'il veut paraître'! Cepeudant chacun passe son chemin sans s'occuper de lui. Il se remet. Il s'approche de la maison ; il voit au travers d'une grille les jardins qu'il a parcourus si souvent ; il

cherche des yeux la salle de billard, mais on ne peut l'apercevoir. Toutes les fenêtres de la maison sont fermées. Le jardin semble désert. — Serait-on parti ?... l'auraif-il emmenée ?... Gustave double le pas et arrive devant la grande porte de la cour... Il regarde... personne... Il entre... enfonce son chapeau sur ses yeux, et s'approche du concierge, qu'il aperçoit a rentrée du jardin. — Que demandez-vous? dit celui-ci d'un ton brusque. — M. deBerly... — Il est à Paris... — Et... sa nièce ? — Sa nièce aussi... — Et... sa femme ? — Parbleu ! sa femme aussi... — Comment ! ils sont partis?... — Sans doute. Si vous avez quelque chose à leur dire, allez à Paris, rue du Sentier, vous les trouverez.

Le concierge lui tourne le dos. Cet homme n'est pas causeur; il est lourd, brutal et entêté; à coup sûr Julie ne lui a rien confié. Il faut donc s'en retourner sans avoir d'autres nouvelles. Gustave reprend le chemin de la porte, lorsqu'une femme sort de la salle du rez-dechaussée et vient à lui. 0 bonheur ! c'est la cuisinière qui a causé avec Benoît. Faut-il se découvrir à elle? Mais avant qu'il ait eu le temps de réfléchir, la domestique a passé près de lui et lui a dit tout bas : — Je vous ai reconnu, monsieur; j'ai quelque chose à vous remettre; sortez, allez m' attendre derrière les acacias de l'autre côté de la route.

Elle s'éloigne et va attacher du linge dans la cour. Gustave se hâte de sortir et va du côté des acacias. — Cette domestique m'a reconnu, se dit-il, du fond d'une salle basse, sans m' entendre parler, moi qu'elle n'apercevait que bien rarement ; et ce butor de concierge qui me voyait passer vingt fois par jour devant lui, ne se doute de rien! Ah! les femmes !.. . dans tous les états» dans toutes les classes, elles ont un tact, un coup d'oeil ! elles voient en un instant ce que nous serions huit jours à deviner.

La domestique ne se fait pas attendre, elle accourut vers Gustave. — Il y a longtemps que je vous attends,

monsieur!... c'est pour vous que je suis restée à la campagne. J'ai fait semblant d'être malade pour ne pas aller à Paris avec tout le monde. Madame m'avait dit que ce n'était qu'à moi qu'elle voulait contier une lettre pour vous... — Une lettre! donne vite, ma chère amie... — Madame pensait que vous viendriez bien plus tôt la chercher... et moi je commençais à m'ennuyer ici. Tenez, la voilà... — Veux-tu te charger de celle-ci pour ta maîtresse? — Oui, monsieur, dès aujourd'hui. — Tiens, Marguerite, prends ces deux louis pour te dédommager de l'ennui que tu as éprouvé en m' attendant. — Ah ! monsieur! je n'ai pas besoin d'argent pour aimer à servir madame; elle est si bonne!... — C'est égal, Marguerite, je veux que tu les prennes. — C'est donc pour vous obéir, monsieur. — Adieu, Marguerite; n'oublie pas ma lettre... — Ne craignez rien, monsieur; madame l'aura ce soir.

La bonne fille s'éloigne. — Sans elle, dit Gustave, je n'aurais pas de nouvelles de Julie : c'est une cuisinière qui se montre attachée à sa maîtresse ; et la femme de chambre, comblée de bienfaits par madame de Berly, eût été capable delà trahir!... Au fait, qu'est-ce que cela prouve? que les bienfaits font souvent des ingrats, et qu'on peut avoir un cœur sensible et aimer à rendre service tout en hachant du persil et enfricassant un poulet. Lisons la lettre :

« Mon bon ami,

« Je n'ai pas besoin de vous dire ce que je souffre loin de vous ; j'aime à croire que votre cœur partage mes peines, qu'il éprouve comme le mien tous les tourments de l'absence ; mais je dois vous apprendre ce qui s'est passé depuis votre départ.

« M. de Berly est sorti de ma chambre peu de temps après que vous eûtes sauté par la fenêtre ; il descendit au jardin, mais il remonta bientôt. J'avais presque perdu l'usage de mes sens. Cependant je désirais encore tromper

gg GUSTAVE

M. de Oerly sur ma faute. Ce n'est pas pour moi, c'est pour lui que je voulais faire cet effort : c'est rendre quelqu'un au bonheur que chasser de son esprit une idée qui L'afflige. Je veux bien perdre mon repos ; je ne me consolerais point d'avoir détruit celui de M. deBerly. Je fis donc semblant d'être fort en colère au moment où M. de Berly allait lui-même se livrer à sa fureur. Je lui reprochai de ne pas m'avoir vengée d'un jeune homme qui s'était introduit dans ma chambre pendant mon sommeil, et allait, malgré ma résistance, triompher de moi, s'il n'était entré brusquement et ne m'avait délivrée des entreprises de ce jeune auducieux. M. de Berly ne savait plus que dire et que croire ; il me regardait, se promenait dans la chambre et ne savait à quelle idée s'arrêter. Voyant son incertitude, je pleurai amèrement, et mes larmes n'étaient point feintes. Alors M. de Berly, qui ne m'avait jamais vue pleurer, ne douta plus démon innocence, il se jeta à mes genoux, il me demanda pardon pour sa vivacité, je le lui accordai de bien bon cœur. 11 était désolé d'avoir dit au colonel les choses autrement qu'elles n'étaient. Je lui fis entendre qu'il pourrait revoir le colonel et lui recommander le silence sur cet événement, M. de Berly a juré de se venger de vous; mais je ne crains pas cette menace, je sais qu'il ne se bat qu'avec le gibier. La paix est donc faite ; mais je ne vous verrai plus. Ah ! Gustave ! cette punition est si cruelle qu'elle doit me faire expier ma faute. Il faut donc que ma vie se termine dans les larmes. Ah ! si l'on savait combien il est cruel de passer ses jours avec quelqu'un qu'on ne peut aimer, on consulterait le cœur d'une jeune fille avant de la marier. Mes parents m'ont sacrifiée- M. de Berly ne s'est jamais occupé de me plaire !... Le pouvait-il d'ailleurs?... nos âges, nos goûts, nos caractères sont tellement opposés !... et cependant je suis criminelle d'en aimer un autre !... Ah ! mon ami ! que les femmes sont à plaindre !

« Adieu, soyez heureux, mais pensez quelquefois à Julie. »

— Chère Julie !... oh ! je te reverrai !... Le hasard nous sera favorable !... Et Gustave baisa la lettre de celle qu'il avait déjà trompée. Il ne put s'empêcher de rire en songeant à la crédulité de M. deBerly, qui, après avoir surpris sa femme couchée avec un jeune homme, croyait encore à son innocence. Allons, dit-il, c'est pour les maris qu'est fait ce passage de l'Ecriture :

Oculus habent et non videbunt.

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