CHAPITRE VII
Ermenonville. — Marie-jeanne. — Suzon.
Si l'on raisonnait avant de s'abandonner à une terreur panique, si l'on s'écoutait avant de se disputer, si l'on réfléchissait avant de faire une sottise, si l'on se connaissait bien avant de se marier, alors les enfants n'auraient plus peur de Croque-Mitaine, les jeunes filles ne trem-
trieraient plus en descendant à la cave, les villageois
passeraient, la nuit, devant un cimetière sans serrer les fesses et fermer les yeux; les jolies femmes liraient le soir, sans frémir, les romans de lord Byron et d'Anne Radcliff ; les Sarmates, les Hongrois et les Moldaves ne croiraient plus aux vampires, les Ecossais à la double vue, les nourrices aux loups-garous, et tous les esprits faibles aux revenants, aux fantômes et aux apparitions. Alors on verrait moins de guerres, parce que les souverains auraient des ambassadeurs qui ne s'occuperaient pas à se dépasser dans les promenades (ce qui jadis lit couler bien du sang) : et que si cela leur arrivait, ils lâcheraient d'en rendre leurs cochers responsables, et non une populace entière, qui est obligée de prendre les armes parce qu'un cheval en a passé un autre. Les gens qui ont dîné et passé la soirée ensemble, ne ressembleraient pas tout à coup à des coqs furieux, parce que la politique deviendrait le sujet de la conversation : deux jeunes gens n'iraient pas se couper la gorge ou se brûler la cervelle, parce que l'un aurait marché sur le pied de T autre : alors un jeune homme ne chercherait pas à séduire une fille honnête qu'il ne voudrait pas épouser ; un homme marié n'irait pas avec des courtisanes qui peuvent lui donner des galanteries qu'il rapportera à se femme; on n'irait pas à la roulette compromettre son honneur et vider sa bourse en faveur de messieurs les fermiers des tripots; on ne mettrait pas à la loterie pour faire plaisir au gouvernement, et on ne fréquenterait pas les grandes réunions où l'on prodigue le punch, les glaces et les sorbets, que vous payez cent fois en un tour de crepsou d'écarté. Alors un vieillard n'épouserait pas une jeune fille : un jaloux une coquette ; une femme sensible un libertin ; une femme rangée un ivrogne ; une femme aimable un sot ; et un homme d'esprit une dévote. Alors il y aurait quelques bons ménages et les enfants ne ressembleraient pas si souvent aux amis de la maison.
Enfin, si madame Lucas était descendue tranquillement, alors son mari ne se serait pas caché derrière les futailles, Benoît dans rétable, Nicolas £r l'écurie ; elle n'aurait pas pris Gustave pour un voleur ou un diable, et tous les habitants d'Ermenonville auraient passé la huit dans leur lit.
Lorsque les paysans furent éloignés, Gustave descendit avec Marie-Jeanne (à qui il avait fort bien fait voir ce qu'il était, et qui n'avait nullement peur de lui). Il trouva dans la cour Benoît et Nicolas, qui sortaient de leur chambre à coucher. On se raconta mutuellement ce qu'on savait. La grosse Marie- Jeanne rit beaucoup de la frayeur de sa maîtresse ; Gustave se débarbouilla le visage pendant que Benoît nettuyait son habit ; Nicolas Toupet était fort inquiet de son maître et de mademoiselle Suzon. Bientôt on entendit un grand cri dans la rue : c'étaient les villageois qui revenaient; mais comme il faisait alors grand jour et que Marie- Jeanne assura à Gustave qu'il était trop gentil pour faire reculer les commères de l'endroit, notre héros attendit tranquillement l'arrivée de ceux qu'il avait tant effrayés.
Les villageois devinrent courageux avec le jour; ils étaient déjà décidés à retourner visiter la maison ensorcelée, lorsqu'en rentrant dans la grande rue ils aperçurent un paysan conduisant une vache noire.
— Y'ià la bête noire ! disent les paysannes. — C'est mon mari ! s'écrie madame Lucas.
C'était en effet le père Lucas, qui, après s'être débart ouille et lavé dans un des fossés du château, afin de ne plus être pris pour un voleur, retournait ch^z lui avec sa vache noire, qu'il avait rencontrée se promenant toute seule dans les rues d'Ermenonville.
On s'aborda et on s'expliqua. Le père Lucas se plaignit des coups de bâton qu'il avait reçus, il raconta sa rencontre avec le jeune étranger, sa chute dans la mare et son arrivée au village au milieu de la nuit. On commença à comprendre que le diable n'était pour rien dans
tout cela. La mère Lucas gronda Sun mari de lui avoir amené un jeune homme qui mettait tout le monde en rumeur ; mais lorsqu'elle sut que ce jeune homme était riche, puisqu'il avait un valet et puis deux chevaux, lorsqu'elle apprit surtout qu'il paraissait généreux et disposé à bien payer ses hôtes, sa colère se calma; elle devint d'une humeur charmante, et elle permit à son mari de l'embrasser en dédommagement des coups qu'il avait reçus.
On arriva à la maison, théâtre des événements de la nuit. Le ton, la mine et les manières de Gustave achevèrent de dérider madame Lucas (notre jeune homme était en fonds) ; Benoît avait apporté une partie des vêtements de son maître, et dans un gilet se trouva fort heureusement la bourse renfermant les deux cents louis que le colonel avait envoyés à son neveu et que celui-ci n'avait pas eu occasion de dépenser chez madame de Berly.
Notre héros, qui vit bien qu'il fallait plaire à madame Lucas avant tout, lui mit un louis dans la main pour lui faire oublier la peur qu'il lui avait causée bien involontairement.
Alors tout fut en l'air dans la maison pour bien traiter celui qu'on avait manqué tuer à coups de pelle et de balai. On l'installa dans la plus belle chambre, on lui prépara un déjeuner, et on offrit à Benoît de traire luimême les vaches, et de boire du lait depuis le matin jusqu'au soir si cela pouvait lui faire plaisir.
Une seule chose tourmentait encore un peu les paysannes et même madame Lucas : que voulait dire Ma rie- Jeanne avec son combat et son diable qui lui était entré trois fois dans le corps ? il y avait donc eu quelque chose d'extraordinaire dans la maison. On fait venir la servante et on l'interroge.
— Pardine!... répond Marie- Jeanne, je me souviens ben à présent que j'faisions un mauvais rêve et que j'avions un cauchemar qui m'étouffait, quand vous êtes montés et que vous m'avez réveillée en sursaut!... Ma
fine!... alors, j'crois que c'est tout bonnement mon rêve que j' vous avons conté.
Les villageois rient à se tenir les côtes de leur frayeur, et du rêve de Marie-Jeanne, qui rit aussi de ce qu'elle a dit et peut-être de ce qu'elle a fait. Enfin le calme est rétabli, et chacun retourne à sa besogne journalière.
Gustave après avoir bien déjeuné se retire dans sa chambre avec Benoît, et ordonne à son domestique de lui raconter le mieux qu'il pourra ce qui s'est passé chez madame de Berly après sa fuite.
— Dam', monsieur, répond Benoît; je vais vous dire ce que j'ai vu et entendu. D'abord votre oncle, que vous aviez jeté à terre en tombant par une fenêtre, s'est relevé pour courir après vous ; mais, bah ! vous alliez si vite qu'il a bien vu qu'il ne pourrait pas vous atteindre. Alors revenant vers moi, il m'a demandé depuis quand vous étiez devenu fou : car en vous voyant sauter, en chemise, les haies et les fossés, il pensait que vous aviez perdu la raison. Dans ce moment-là M. de Berly est accouru d'un air tout effaré et a crié à M. votre oncle, du plus loin qu'il l'a aperçu : Votre neveu m'a fait cocu! je viens de le trouver couché avec ma femme!... — J'en étais sûr, a dit tout de suite M. le colonel ; j'aurais parié que le drôle se moquait de vous, de votre nièce et de moi!... Alors M. votre oncle a juré, dam'!... comme il jure quand il est en colère. M. de Berly faisait de grandes exclamations, dans lesquelles il mêlait sa femme, le mariage et la salle de billard. Moi, je m'en retournais vers la maison, lorsque j'ai rencontré la cuisinière... vous savez, monsieur celle qui m'a fait mettre de l'oseille sur... mon écorchure : c'est une bonne femme au fond, et qui vous aime beaucoup, monsieur, car elle m'a dit en m' apercevant : — Eh bien! imbécile: est-ce que tu vas laisser ton maître courir sans vêtements dans la campagne? Monte de suite à sa chambre, prends ses effets, son argent, va ensuite à l'écurie, monte ton cheval, tiens celui de ton maître en laisse, et galope après lui ;
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on t'indiquera facilement la route qu'il a prise : un homme nu, ça se remarque. J'ai fait ce que la cuisinière m'a dit, monsieur, et vous savez où je vous ai rat;
— C'est bon, Benoît; maintenant laisse-moi, mais tant que nous resterons dans cette demeure, ne t'avise plus de traire les vaches sans ma permission. — Soyez tranquille, monsieur, j'ai eu trop peur!... Je ne voudrais pas seulement traire un mouton...
Gustave, resté seul, réfléchit sur ce qu'il doit faire : il n'y avait pas moyen d'entretenir une correspondance avec Julie, qui d'ailleurs était gardée à vue. Cependant il brûlait de lui faire savoir qu'il l'adorait toujours : cette assurance devait être une consolation pour celle qui lui avait sacrifié son repos et sa réputation.
— 11 faut écrire, dit Gustave ; peut-être ensuite, par l'entremise de cette bonne cuisinière, trouverai-je le moyen de lui faire tenir ma lettre. Mais je ne puis charger Benoît de cette commission... il est trop gauche, il ferait quelque bévue... les paysans ne s'entendent guère à servir une intrigue... Eh! parbleu! j'irai moi-même, en ayant la précaution de me déguiser. Mais il faut attendre que les premiers moments soient passés ; alors la vigilance du mari se ralentira, et je réussirai plus aisément. Passons huit jours à Ermenonville... huit jours !... pauvre Julie! c'est bien long... mais il le faut. Dans huit jours mon oncle sera retourné à Paris, et je ne craindrai plus de le rencontrer.
Ce plan arrêté, il s'agit de savoir ce qu'on fera, dans un village, pendant huit jours Mais ce village est Ermenonville, dont le nom seul rappelle de touchants souvenirs, et dont la situation enchanteresse séduirait l'homme le moins champêtre. Joseph II y a dîné dans une chaumière, Gustave III l'a visité, Jean-Jacques Rousseau y a passé les derniers instants de sa vie, M. de Saint-Réal peut bien s'y plaire quelques jours. Et puis il y a une certaine Marie-Jeanne qui se bat très-bien avec le diable, tt une petite Suzon, dont la jolie mine distrait des sou-
venirs d'un amour contrarié. Allons, notre jeune homme ne s'ennuiera pas à Ermenonville.
— Commençons par faire connaissance avec ce pays, dit Gustave. 11 trouve madame Lucas qui plumait des pigeons tandis que son mari donnait à manger aux poules.
— Madame Lucas, je voudrais parcourir le village et ses environs. . . — Est-ce que monsieur ne connaît pas not' endroit? — Non, madame Lucas; je suis venu exprès pour faire connaissance avec lui, et j'ai préféré le séjour d'une maison tranquille à celui d'une auberge où l'on est souvent fort maL — Vous avez bien fait, monsieur ; oh ! vous pouvez demeurer cheux nous tant qu'il vous plaira; ça ne nous gênera pas, au contraire. — Je vous remercie, madame Lucas. — Vous serez enchanté du pays... oh ! vous verrez de belles choses !... — Celles que j'ai déjà vues m'ont semblé bien. — Bah! vous êtes arrivé la nuit !,.. vous n'avez rien pu voir. C'est le parc du château qu'est joli ! — Pourrai-je y entrer? — Oui-da!... ma fille vous conduira... le château n'est habité, pour le moment, que par le concierge... Suzon, Suzon !...
— J'allons conduire monsieur, dit Marie-Jeanne en s'avançant. — Non, non!... faut que tu fasses du beurre et du fromage ; Suzon ira.
Marie -Jeanne n'est pas satisfaite de la préférence donnée à Suzon ; elle se remet au fromage avec humeur.
La petite fille met son joli bonnet, son tablier des dimanches, et se dispose avec joie à conduire le beau monsieur; mais la maman, qui pense qu'elle fera plaisir à son hôte en l'accompagnant, ordonne à son mari de plumer les pigeons, de veiller sur le dîner, et se dispose h suivre sa fille; la petite d'ailleurs pourrait ne pas être en sûreté avec un jeune monsieur de la ville, qui paï&îl bien honnête à la vérité, mais qui a l'air bien éveillé près des jolies filles. Et puis, que dirait Nicolas Toupet, si, à son retour des champs, il apprenait que Suzon est
allée se promener seule avec l'étranger? Et vous saurez qne Nicolas Toupet est le prétendu de mademoiselle Lucas.
Il fallut donc avoir la compagnie de la maman. Suzon aurait préféré être seule avec le jeune homme, pans trop savoir pour quelle raison, et Marie-Jeanne, au contraire, fut contente de ce nouvel arrangement. Quant à Gustave, il regardait Suzon. qui avait seize ans, des yeux bleus, de jolies dents, une bouche bien fraîche et des cheveux très-noirs. Il soupirait en regardant madame Lucas mettre son tablier; il aurait soupiré bien davantage s'il eût vu la veille Suzon accrochée par sa chemise, et montrant des appas près desquels toutes les Marie-Jeanne devaient pâlir !
On part, on traverse une partie du village, et, chemin faisant, Gustave remarque que tous les habitants ont des dents charmantes ; ce qu'il est permis d'attribuer à la salubrité de l'eau.
On entre dans le parc du château. Quel séjour enchanteur!... des ombrages frais, des gazons superbes, des ruisseaux qui serpentent et se croisent, des cascades, des grottes solitaires, des prairies émaillées de fleurs, un lac qui baigne les murs du château, et sur les bords duquel s'élève une tour antique entourée de lierre et de buissons de chèvrefeuille. D'une rotonde en avant de la tour dite tour de Gabrielle, on découvre un délicieux paysage ; une vieille armure est placée sur le devant de la rotonde : tout en ces lieux rappelle les anciens paladins et le temps des tournois et de la chevalerie. Quel dommage que ce monument menace de s'écrouler !
Au bas de la tour, un bac fixé à deux cordes qui vont de l'une à l'autre rive, et qui coulent sur de petites roulettes de cuivre, vous offre la facilité de passer et de repasser en tirant vous-même une des cordes qui retient le bac.
j Dans la partie appelée le Désert, vous apercevez la maisonnette de Jean-Jacques, située sur une éminence
d'où la vue découvre tout le pays. Cette maisonnette tombe aussi en ruines. Ne devrait-on pas conserver ce qui peut rappeler le souvenir d'un grand homme?
Sous une grotte, qu'un ruisseau environne, Gustave copie les vers suivants :
0 limpide fontaine! ô fontaine chérie!
Puisse la sotte vanité Ne jamais habiter ta rive humble et fleurie! Que ton simple sentier ne soit point fréquenté
Par aucun tourment de la vie,
Tels que l'Ambition l'Envie,
L'Avarice et la Fausseté.
Un bocage si frais, un séjour si tranquille Aux tendres sentiments doit seul servir d'asile. Ces rameaux amoureux, entrelacés exprès, Aux Muses, aux Amours, offrent leur voile épais,
Et le cristal d'une onde pure
A jamais ne doit réfléchir
Que les grâces de la nature
Et les images du plaisir.
— Si Julie était avec moi, pensait Gustave, alors je renverrais Suzon et sa mère, je m'assiérais sur ce banc de mousse... où tant d'autres ont été heureux, à en juger du moins par les inscriptions dont la pierre est couverte?... Les amants sont bien indiscrets!... Est-il nécessaire que les étrangers, que tous ceux qui se promènent, enfin, sachent que monsieur et madame *** sont venus là se faire l'amour?... Au moins ne mettez que vos noms de baptême.
On sort du parc, on passe de l'autre côté du château : c'est là qu'est l'île des Peupliers où repose Jean-Jacques. Pour arriver à cette partie du lac, il faut traverser un vieux bâtiment qui fut jadis un moulin à eau, et qui maintenant n'est plus habitable. On se trouve sur un chemin bordé de saules et entouré d'eau de tous côtés ; on trouve devant l'île un batelet qui vous donne la fa-
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cilité d'aller visiter le tombeau de Yhomme de la nature . c'est ainsi du moins quïl est nommé sur le simple monument qui renferme ses cendres. Une petite inscription, attachée à un pieu, invite ceux qui visitent l*île des Peupliers à ne rien écrire sur le tombeau de Jean-Jacques. Cette inscription n'a point été respectée, car la manie de mettre son nom sur les monuments curieux devient une chose nécessaire, indispensable : on a bien soin d'emporter un couteau ou un canif lorsqu'on va visiter les Catacombes, les Augustins, les tombeaux de Saint-Denis, etc.. Passe encore pour les grottes, les bosquets; mais quel charme peut-on trouver à lire Philippe, François, Justine, à côté de Jean-Jacques Rousseau!
Il y a en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, dans les auberges situées près d'un site remarquable, des carnets destinés à recevoir les pensées en vers ou en prose des voyageurs ; ces carnets, sur lesquels on vous engage à écrire quelque chose, sont rarement renouvelés : c'est qu'il est plus facile d'écrire son nom qu'une pensée.
Après s'être promenés quelque temps sur l'eau, Gustave et ses conductrices reprirent le chemin de la maisonnette, où les attendait un bon dîner. On se met à table : là, point de cérémonie, d'étiquette, de contrainte: Suzon, ses parents, Gustave, Marie-Jeanne et Nicolas Toupet se placent à la même table. Pour Benoît, toujours pénétré de ses devoirs, il veut rester derrière son maître pour le servir, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine que Gustave le fait consentir à s'asseoir dans un coin, sur un bout de table, où on lui donne à dîner.
La mère Lucas, qui est un peu médisante, raconte à Gustave, pendant le repas, toutes les aventures du pays et l'histoire de ses voisins : elle ne s'interrompt que pour ordonner à son mari de verser à boire et à Suzon de se tenir droite . La petite se trouvait placée à côté du monsieur, qui la regardait en souriant ; ce qui la faisait rougir; car à la campagne on a moins l'habitude de ces choses-là qu'à la ville.
La mère Lucas en était à l'histoire de la menaisiêre qui avait placé sa fille à Paris pour en faire une grande dame. — Pour vous achever, monsieur, dit-elle après avoir rempli l'assiette de Gustave, qui déjà ne pouvait pHis avaler, vous saurez donc que c'te fille a trouvé à Paris la pie au nid!... Buvez donc, monsieur... A vot1 santé, si vous voulez ben permettre... V là, sans qu'on sache trop comment, qu'elle a une voiture à deux chevaux... Lucas, donne donc à boire, au lieu de rester là sans rien faire... Vous ne mangez pas, monsieur... Mais, ce qu'il y a de plus drôle, pour vous finir, c'est que c'te belle demoiselle... Lève donc ta tête, Suzon... Eh ben ! elle est venue en calèche visiter le pays... Verse donc, Lucas... Encore un morceau, monsieur... Et croiriez-vous qu'elle n'a pas été loger chez ses parents? ah ben oui... elle avait un ton de princesse!... Vous ne mangez pas, monsieur... Lucas, qu'est-ce que tu fais donc? au lieu de faire boire monsieur... Aussi, quand on a vu ça dans le pays, dam' ! on s'est moqué des parents qui ont voulu faire une dame de leur fille... A vot' santé, à celle de madame vot' mère, de monsieur vot1 père, de vos amis et connaissances... Et vous conviendrez qu'on avait raison, car, comme dit c't'autre : C'ti-là qui veut péter, sauf vot' respect, plus haut que le cul, c'ti-là dis-je..«
La mère Lucas fut interrompue par Nicolas, qui jeta un cri et poussa un gros jurement en disant qu'on lui avait marché sur son ognon. Le père Lucas qui était en train de verser à boire, laissa tomber la bouteille sur la table; le vin coula dans un plat de gibelotte; Marie- Jeanne se mordit la langue pour ne pas rire, Benoît avala de travers .
On quitta la table ; madame Lucas fit une scène à son mari sur sa maladresse. Gustave causait avec Suzon, mais Marie- Jeanne ne les perdait pas de vue. lue paysanne a des passions comme une dame de la ville; les passions donnent quelquefois de l'esprit aux sots, et rendent des gens d'esprit bien bêtes.
L'après-dînée, Gustave alla se promener seul dans 'es bois : il pçnsa à Julie et au moyen qu'il emploierait pour lui faire remettre une lettre. La vue des ombrages, des tapis de verdure, lui rappelle la jolie salle de billard et les douces leçons que son élève recevait si bien ; il maudit surtout son imprévoyance. Ah ! si le verrou eût été mis !...
En revenant au village, il pense à Suzon, à son air timide, à son maintien innocent. — Allons, dit-il, j'ai eu tort de lui pousser le genou et de lui marcher sur le pied... Cette petite est la pudeur même, et je vais lui donner des idées!... je la fais rougir !... ah! c'est mal!... J'aime les femmes, c'est fort bien ; je suis inconstant !... ce n'est pas ma faute; je fais un mari cocu; si je ne le faisais point, un autre le ferait pour moi !.. C'est même rendre service aux époux que mettre leurs femmes à l'épreuve : celle qui n'est sage que faute d'occasion n'a pas grand mérite ; mais il ne faut pas séduire une fille innocente et risquer de faire le malheur de sa vie. Quoiqu'on me nomme mauvais sujet, je n'ai point à me reprocher de pareils travers. Quant aux demoiselles qui ne demandent qu'à être séduites, et qui, en sortant de leur pension, ont en théorie ce qui leur manque en pratique, pour celles-là il est permis de les attaquer ; elles savent ce que désire un amant, et ce qu'elles ont à faire.
Gustave revient donc chez Lucas avec la ferme résolution de ne plus faire rougir Suzon, ce qui d'ailleurs pouvait donner de l'ombrage à Nicolas Toupet, auquel c'était assez d'avoir marché sur le pied.
On attendait le jeune monsieur pour souper. Chez les villageois, on ne connaît, dans la semaine, que trois choses : travailler, manger et dormir. Gustave mange, il n'a rien de mieux à faire ; puis il monte à sa chambre pour réparer par le sommeil la fatigue des journées précédentes. Marie-Jeanne le regarde monter l'escalier de sa chambre ; elle cherche à lire dans ses yeux ; mais le jeune homme, qui a besoin de repos, ne fait point attention aux œillades de la grosse tille; il entre et s'enferme chez lui.
On envoie Benoit dans une chambre sur les toits, près de celle où couche Nicolas Toupet, et chacun va chercher le sommeil que les événements de la nuit précédente n'ont pas permis de goûter.
Marie-Jeanne seule ne se sent aucune envie de dormir : elle se couche cependant, mais elle écoute... elle attend... elle espère. La grosse fille était de force à se battre chaque nuit avec le diable, et puis elle n'avait pas, comme Gustave, couru plusieurs lieues à cheval, sauté par une fenêtre, tombé dans une mare, etc.
Mais la nuit s'écoule, et personne ne vient!... Vous le savez, lecteur.
Désir de fille est un feu qui dévore.
Or, comme on ne peut pas dormir lorsqu'on brûle, Marie-Jeanne saute à bas de son lit ; elle se persuade que Gustave l'attend de son côté; elle croit même qu'il lui a fait signe d'aller le retrouver; d'ailleurs, c'est une politesse qu'elle lui doit et qui ne saurait lui déplaire. Passant alors un simple jupon, elle ouvre sa porte et descend : elle n'a pas besoin de lumière; elle connaît tous les détours de la maison .
La grosse fille arrive devant la porte de la chambre où couche le jeune étranger; elle frappe doucement d'abord, puis plus fort, puis encore plus fort. Gustave s'éveille enfin : — Qui est là?demande-t-il sans se lever.
— C'est moi, monsieur.
— Qui, vous?
— Vous savez ben... c'est moi qui... avec qui... l'autre nuit. .. sans voir clair...
— Ah! c'est toi, Marie- Jeanne ! eh! que diable me veux-tu?...
— Tiens, c'te question! pardi!... je viens pour... je viens parce... parce que vous ne veniez pas...
— Ah ! ma chère amie ! le diable ne va pas toutes les nuits tenter les filles... les démons ne sont pas de fer. et celui qui t'a tourmentée hier a besoin de dormir aujour d'hui. Bonne nuit, Marie-Jeanne.
La pauvre fille reste interdite devant la porte qui ne doit pas s'ouvrir pour elle. La douleur, le dépit l'agitent ; la jalousie ne tarde pas à se mettre de la partie; une idée en fait naître un autre; elle se rappelle la manière dont Gustave regardait Suzon, ses soins, ses attentions pour elle, la rougeur de la jeune fille, et le coup de pied que Nicolas a reçu sous la table. — Allons, dit-elle, ils
s'aiment, ils sont d'intelligence et puisqu'il ne veut
pas m'ouvrir la porte, c'est que... Eli mais ! quel soupçon! si elle était maintenant avec lui!... Ah! morgue! faut que je sache c' qui en est.
Marie-Jeanne appuie son oreille contre la serrure ; elle se baisse pour regarder sous la porte... elle se persuade entendre parler, remuer, soupirer. Afin d'être sûre de son fait, elle se décide à aller frapper à la porte de Suzon : si la jeune fille ne répond pas, nul doute alors qu'elle ne soit dans la chambre du monsieur; et, dans ce cas, Marie-Jeanne est bien déterminée à réveiller toute la maison, et Nicolas Toupet le premier, pour qu'on punisse la demoiselle qui se permet d'aller coucher avec un jeune homme, ce qui est une horreur, une chose affreuse, abominable!... ce qui empêche enfin que ce jeune homme ouvre sa porte à Marie- Jeanne.
Elle traverse un petit couloir, elle frappe à la porte de Suzon : on ne répond pas ; elle frappe et va faire vacarme. — Qui est là? demande une petite voix douce... Marie-Jeanne reconnaît la voix de Suzon : elle avait tort; elle va s'éloigner... lorsqu'une claque lui est appliquée vigoureusement sur la fesse : la servante jette un cri et se sauve.
Nicolas Toupet aimait mademoiselle Suzon, qu'on devait lui donner en mariage parce qu'il était bon travailleur et devait hériter d'un oncle riche. Le villageois était aussi devenu jaloux : le monsieur de la ville était si joli garçon! il avait des manières si lestes avec les filles! et puis mamzelle Suzon rougissait et le regardait en dessous! Tout cela avait inquiété Nicolas, quiTsoiip-
çonnant quelque projet contraire à ses amours, ne pouvait se livrer au sommeil. Il avait entendu marcher dans T escalier (car la grosse fille faisait du bruit même en allant doucement), il était descendu et s'était caché près de la porte de mamzelle Suzon; il avait entendu venir quelqu'un... puis ce quelqu'un avait frappé à la porte de la demoiselle... ce ne pouvait être qu'un amoureux... La colère, la jalousie ne connaissent plus de distinction de rang ; Nicolas avait tapé de toute sa force le derrière de Marie- Jeanne, croyant battre son rival.
Marie-Jeanne en montant son escalier raboteux fait un faux pas et tombe. Nicolas la poursuivait ;ill' atteint, la saisit à un endroit... — Morgue! ça n'est pas 1' monsieur! s'écrie-t-il avec surprise. — Comment! c'est toi, Nicolas? dit la servante en se relevant. Tiens! c'est Marie-Jeanne!... Ah ben ! si j'avions su ça, je n'aurions pas tapé si fort... j' t'avions prise pour un voleur. Mais que faisais-tu donc à la porte de Suzon? — Dam' ! j'étais descendue croyant que not' maîtresse m'avait appelée ; et toi, Nicolas? — Moi!... Ah! j'avions entendu du bruit, et j 'étions sorti pour voir... mais puisque ça n'est rien, j'vas me coucher. Bonne nuit, Marie-Jeanne. — Bonsoir, Nicolas .
Chacun d'eux rentre dans sa chambre, bien tranquille. Nicolas sait que Suzon est chez elle, et Marie-Jeanne est convaincue que le beau monsieur est seul dans sa chambre : tous deux se couchent, bien contents de s'être trompés.
Pauvres jaloux!... vous veniez de faire naître l'événement que vous redoutiez, et qui sans vous peut-être n'eût jamais eu lieu !
Suzon, comme vous savez, s'est éveillée au second coup frappé à sa porte ; elle a demandé : Qui est là ? on ne lui a pas répondu ; on a jeté un cri ; la jeune fille a reconnu la voix de Marie- Jeanne. Elle se lève inquiète de ce que ce peut être, et craignant que ses parents ou le jeune monsieur ne sctent indisposés.
De son côté, Gustave, qui, lorsqu'il était éveillé, avait
de la peine à se rendormir, réfléchit qu'il y avait de la dureté à renvoyer ainsi cette pauvre fille qui venait le trouver et qu'il fallait au moins lui donner une légère consolation. Marie-Jeanne n'était pas aussi jolie que Suzon, mais elle avait son prix, et voulant passer quelques jours chez des villageois, il était prudent de la ménager.
Notre héros cède à la tentation, au hasard, au destin, à tout ce que vous voudrez. Il se lève, ouvre sa porte, fait quelques pas dans le couloir, se trouve nez à nez avec Suzon, qu'il prend pour Marie-Jeanne; il l'attire dans sa chambre; Suzon se laisse conduire; il l'embrasse, la petite se laisse embrasser; elle y trouve tant de plaisir qu'elle n'a pas la force de parler, et...
Suzon jette un cri de plaisir, Gustave un de surprise :
— 0 ciel! dit-il, ce n'est pas Marie- Jeanne!... — Non, monsieur, c'est moi... — Suzon !... Allons, il est écrit que je ferai toujours des sottises !... Cette fois cependant ce n'est pas mafcfaute, le ciel m'est témoin que je ne voulais pas la séduire ; mais, ma foi, puisque le hasard fait tomber cette enfant dans mes bras, rendons grâces à mon heureuse étoile.
Gustave, fatigué pour Marie-Jeanne, retrouve toute son ardeur dans les bras de Suzon.
Les plaisirs les plus doux ont trop vite un terme. Notre jeune homme s'assied près delà petite, et on commence une explication .
— Comment se fait-il, ma chère amie, que tu te sois trouvée en chemise dans le couloir au milieu de la nuit ?
— C'est qu'on est venu frapper à ma porte ; cela m'a réveillée; je me suis levée pour savoir ce que c'était; je craignais que vous ne fuissiez malade. .. — Pauvre petite! tu pensais donc à moi? — Oh! oui, monsieur. Es-tu fâchée de ce qui est arrivé ? — Dam' ! j'en suis fâchée et contente... Mais vous., je vois bien que vous m'avez prise pour Marie- Jeanne... et que vous ne pensiez guère à moi.
— J'y pensais beaucoup, au contraire ;je t'aimais, Suzon,
mais je n'osais te le dire ; je respectais ton innocence... et maintenant encore, où tu m'as rendu le plus heureux des hommes, je maudirais mon bonheur, s'il doit te causer des chagrins ! — Dam1 !... que voulez- vous ?à présent, c'est fini... — Mais Nicolas Toupet ?... — Oh ! il ne le saura pas. —L'aimes-tu? — Oh ! non !... je ne l'aimais guère... A présent je ne T aime plus du tout. — Cependant tu dois l'épouser ? — L'épouser! oh ! non, monsieur... je ne veux plus épouser personne ... — Pourquoi donc cela, ma chère amie ? — Parce que je ne veux tromper personne ; et puis je ne pourrais pas aimer mon mari, puisque c'est vous que j'aime à présent. — Ma petite Suzon, je t'aime aussi de tout mon cœur, mais je ne peux t' épouser. — Oh ! je r sais ben, monsieur !.. — Tu as dit tout à rheure que Nicolas ne saurait rien de ce qui vient de se passer entre nous ?... — Sans doute, mais moi je le saurai !... — Et tes parents, que diraient-ils, si tu refusais de te marier ? — Je n'en sais rien... — Tu vois donc bien qu'il faut être raisonnable. — Oui, monsieur, mais je ne me marierai point.
— Allons, elle a du caractère... je ne lui ferai pas entendre raison aujourd'hui !... mais quand je serai parti, elle m'oubliera, et elle épousera cet imbécile de Nicolas.
Et Gustave, ayant assez moralisé la petite qui pleurait parce qu'il ne l'embrassait plus et qu'il voulait la marier, la prit dans ses bras, la pressa sur son cœur, la consola avec toute l'éloquence qui lui restait encore. La nuit finissait, il fallut se séparer ; Suzon demanda timidement à Gustave si elle pourrait revenir le voir dans sa chambre. Il l'assura que cela comblerait tous ses désirs, et elle s'éloigna satisfaite du bonheur qu'elle venait de connaître, et soupirant déjà après celui qu'elle espérait goûter encore.
Pour Gustave, il se remit au lit, décidé à dormir le jour, puisque dans la maison du père Lucas on employa''* si bien les nuits.
En descendant vers le milieu de la journée, Gustave
rencontra Marie-Jeanne sur l'escalier : — Ma chère amie, lui dit-il d'un ton sévère, je vous engage à rester désormais la nuit dans votre chambre, et à ne plus venir faire tapage à ma porte. J"ai pu, par suite d'une méprise, avoir un moment de faiblesse ; mais désormais je dois être sage et mériter par là de loger chez d'honnêtes gens. Songez que si vous recommenciez vos folies de cette nuit, cela me forcerait à quitter de suite cette maison.
Marie-Jeanne, confuse, marmotta quelques excuses, et s'éloigna fort en colère contre les jeunes gens de la ville, avec lesquels on se sait sur quoi compter.
Suzon attendait avec impatience le réveil de celui qui, pendant la nuit, lui avait appris de si jolies choses, et qui devait encore lui en apprendre d'autres la nuit suivante. Un cœur de seize ans s'attache bien vite; mais la petite paysanne était trop sensible pour être heureuse.
Nicolas, guéri de ses soupçons, ne guettait plus sa future. Marie-Jeanne, honteuse devant Gustave, s éloignait des qu'elle l'apercevait. Les parents, confiants et tranquilles, ne surveillaient pas leur tille ; d'ailleurs il avaient bien assez d'occupation avec Benoît, qui, depuis qu'on l'avait mis à son aise, oubliant la frayeur que la vache lui avait causée, s'amusait toute la journée, soit à monter sur les ânes qu'il éreintait, soit à faire battre les coqs; à dénicher les nids en montant sur les arbres dont il cassait les branches ; à manger les œufs des poules, à traire les vaches et à renverser le lait en voulant faire du beurre ; à faire fuir les poulets et à renfermer les canards avec les pigeons.
Pendant que les villageois réparaient les bévues de M. Benoît, Gustave se promenait et s'égarait dans les champs avec Suzon ; la nuit on se retrouvait encore, et toujours la petite répétait à la suite de ses entretiens avec son ami : — Ah ! jamais je n'épouserai Nicolas J
Quinze jours se passèrent. Gustave ne devait en rester que huit à Ermenonville ; mais les grâces villageoises de Suzon avaient fait oublier les serments prononcés à
Julie. Le seizième jour cependant Gustave, qui venait encore d'engager inutilement la petite fille à épouser Nicolas, comprit que ce n'était point en restant auprès d'elle qu'il pourrait guérir Suzon de son amour. 11 de reprocha aussi l'indifférence dont il payait l'amour de madame de Berly ; et comme une des qualités de notre héros était d'exécuter promptement ce qu'il voulait faire, il acheta de suite des vêtements de paysan, et ordonna à Benoît de seller les chevaux, paya grassement madame Lucas, embrassa tendrement Suzon, mit un louis dans la main de Marie-Jeanne, et annonça aux villageois qu'il partait pour Paris.
Suzon, qui ne s'attendait pas à ce départ, qu'elle redoutait cependant depuis longtemps, mais qu'elle se flattait être encore éloigné parce que son cœur ne pouvait se l'aire à l'idée de vivre sans Gustave, Suzon jeta un cri et tomba aux pieds de sa mère. Notre héros pâlit, trembla, incertain s'il devait rester encore. Les paysans, qui attribuaient l'évanouissement de leur fille à une simple indisposition, s'empressèrent de la porter à l'air : elle revint à elle, regarda Gustave et ne prononça pas un mot ; pour lui, sentant son courage faiblir, il se hâta de monter à cheval, et s'éloigna du village sans oser retourner la tête, craignant encore de rencontrer le regard suppliant de Suzon.