UNE NOCE A LA VILLETTE
— Retournons à Paris, dit Gustave ; je n'ai plus rien qui me retienne ici. Allons chez Olivier ; là je rêverai aux moyens de revoir Julie sans la compromettre si cela est possible : certainement j'y parviendrai, puisqu'on dit qu'avec de la persévérance on vient à bout de tout ; ce qui n'est vrai qu'à demi, car j'ai essayé cent fois d'être sage et je n'ai pu y parvenir !... Que de gens passent leur vie sans attraper le but qu'ils veulent atteindre ! Les alchimistes, qui veulent faire de l'or et se ruinent sur des fourneaux ; les rentiers, qui font des plans sur les brouillards de la Seine ; les auteurs, qui espèrent s'enrichir ; les aéronautes, qui veulent essayer de voltiger comme les oiseaux ; les voyageurs, qui cherchent le bout du monde ; les mathématiciens, la quadrature du cercle ; les physiciens, qui veulent guérir les maladies de nerfs par l'électricité ; les mécaniciens, qui prétendent à faire rouler une voiture sans chevaux ; les âmes aimantes qui cherchent l'amitié pure, l'amour fidèle, et tant d'autres belles choses que je ne vous nommerai pas, parce que je ne m'en souviens point, tous ces gens-là courent risque de voir leur persévérance en défaut.
Tout en faisant ces réflexions, Gustave cheminait vers
Paris ; mais il n'était encore qu'à Yauderland, il lui restait cinq lieues à faire ; et il se sentait fatigué. Voulant cependant arriver à Paris le même soir, il regardait de côté et d'autre s'il ne rencontrerait pas une voiture avec une place vacante. Mais cette fois le hasard ne le servait pas ; la voiture de Louvres, celle de Senlis, de Mortfontaine, toutes étaient pleines. Les petits cabriolets, appelés si improprement pots de chambre, n'avaient même pas une place en lapin.
— Allons, du courage, dit Gustave, j'irai à pied, j'arriverai un peu plus tard. Mais aussi ce maudit costume me nuit : je vois bien passer quelques calèches où Ton forait peut-être place à l'élégant Saint Real : mais un paysan ne serait pas écouté : on me regarde, on me rit au nez : il est vrai que ma tournure doit être assez comique.
Comme Gustave achevait de se consoler en tâchant de doubler le pas, il entendit le bruit d'une voiture : il se retourne : c'est une petite carriole dans laquelle est un gros bonhomme dont la mine réjouie inspire la gaieté.
— Parbleu, dit notre héros, il faut tenter la fortune ; cet homme ne me refusera peut-être pas une place près de lui ; et quand nous ne ferions qu'une lieue ensemble, ce serait toujours autant de chemin de fait. Allons, abordons-le, mais n'oublions pas que je suis un campagnard.
Gustave court à la carriole : — Holà !... monsieur !...
— Qu'est-ce qu'il y a, l'ami ? — Ma foi, il y a que je suis diablement fatigué : je suis parti trop tard d'Ermenonville, j'ai manqué la voiture de Mortfontaine, et il faut que j'aille à Paris : si cela ne vous gênait pas trop de me faire une petite place, vous m'obligeriez beaucoup.
— Oh ! c'est facile !.. . montez, il y a une place pour vous ; nous serons encore à l'aise ; ma carriole est grande... Tenez, asseyez-vous là près de moi. — Grand merci ; c'est que je commençais à être las.
Gustave est placé près du gros bonhomme, et la conversation s*énga&ê :
— Vous venez d'Ermenonville, j'y connais du monde, un cultivateur nommé Lucas. — C'est justement chez lui que je demeurais. — Bon ! en ce cas, vous pouvez me donner des nouvelles de la famille. La mère Lucas crie-t-elle toujours ? — Plus que jamais. — La petite Suzon commence-t-elle à se former ? — Oh ! elle est tout à fait formée maintenant. — Elle promettait d'être jolie !... mais, dam', il y a deux ans au moins que je suis allé à Ermenonville, et en deux ans une jeune fille pousse joliment. — Suzon a très-bien poussé : elle est bien faite, fraîche, piquante, charmante enfin !... — Ho ! ho !... comme vous en parlez avec feu!... Seriez-vous par hasard celui qui doit l'épouser, ce Nicolas Toupet dont Lucas m'a parlé et qu'il attendait chez lui la dernière fois que j'y suis allé ? — Justement, monsieur, c'est moi qui suis Nicolas, le futur de mamzelle Suzon. — Parbleu ! monsieur Toupet, je suis, bien charmé de vous avoir rencontré. Vous devez avoir entendu parler de moi chez Lucas ; je suis leur cousin germain, Pierre Ledru... — Comment ! c'est vous qui êtes monsieur Ledru ! . . . ? Oh ! nous parlions de vous très-souvent !... — Embrassons-nous, monsieur Toupet. - Bien volontiers, monsieur Ledru.
Gustave embrasse le gros cousin, et tâche de contenir son envie de rire. Il n'y a pas grand mal à prendre pour quelques heures le nom de Nicolas Toupet ; Gustave aimait à s'amuser, et il prévoyait que la méprise du cousin lui en fournirait l'occasion.
— Ah çà ! monsieur Nicolas Toupet, dit Ledru après les premiers élans de la reconnaissance, allez-vous à Paris pour affaires pressées ? — Mais pourvu que j'y sois demain. .. — Tenez, c'est que je vas vous faire une proposition... Je vais à la Villette, à la noce d'une de mes tilles qui vient d'épouser un gros épicier de l'endroit. Je devais arriver ce matin pour la cérémonie, mes affaires m'en ont empêché ; mais j'arriverai pour le repas, ce qui est le meilleur ; ehben ! il faut en être ; je vous présenterai à la société, et vous ferez plaisir à tout le monde. —
Vous êtes bien honnête, monsieur Ledru... Y aura-t-il à cette noce quelques parents de M. Lucas ?... — Non, il n'y a que moi ; mais, du reste, soyez tranquille ; c'est tout beau monde, tous gens établis : le tanneur, le serrurier, le maître maçon et l'entrepreneur des vidanges de la Villette !... Oh ! c'est tous gens comme il faut... — Eh bien ! tope, monsieur Ledru, je suis des vôtres.
— Ah ! voilà qui est parler !... Nous nous amuserons !... nous boirons, nous mangerons, nous danserons !... Nous rirons, nous trinquerons !... — C'est cela, vous m'avez l'air d'un bon vivant?... — Et moi, tel que vous me voyez, je suis un farceur... — En vérité ? — Parbleu ! on a dû vous le dire chez Lucas... — C'est vrai ! on m'a conté de vos espiègleries !... —Elles sont bonnes, hein ?...
— Elles sont d'une jolie force ! — J'espère tantôt faire enrager le marié... Et la jarretière donc !... je n'en cède pas ma part !... — La mariée est-elle gentilie ? — Ma filleule ?... Oh ■ elle est bien !... c'est du chenu !... Elle a les cheveux un peu rouges et le nez un peu gros, mais du reste c'est une belle blonde !... et forte !... Ah ! elle vous enlève un homme comme un cerf-volant, et fait l'exercice du fusil comme un biset de la garde nationale !... —Peste ! quelle femme !... — Son mari aura besogne cette nuit !... Ah ! ah !,..
Tout en causant on arrive à la Villette. Gustave se prépare à voir quelque chose de nouveau pour lui. Personne là ne va chez Lucas ; on ne concevra aucun soupçon ; et puis, un jour de noce, tous les convives sont trop occupés pour songera autre chose qu'au festin. —Allons, dit Gustave, remplissons bien mon personnage ; si ces bonnes gens ne m'amusent pas, je prendrai mon chapeau et partirai sans qu'ils s'en aperçoivent. D'ailleurs, sous ce costume, je ne suis pas fâché de ne rentrer à Paris que la nuit ; au moins je ne risquerai pas d'être rencontré et reconnu par mes connaissances.
On descend de voiture devant un traiteur-restaurant marchand de vin. — C'est ici, dit Ledru, au Boisseau-
Fleuri... salon de cent couverts... Eh mais ! j'entends les violons . .. Est-ce qu'on aurait dîné ! cependant il n'est pas trois heures...
— Non, monsieur, on n'a pas dîné, dit une fille de cuisine, ça n'est que pour quatre heures, mais la société danse en attendant le repas. — Ah ! à la bonne heure ; mon enfant, vous me rassurez!... Allons, montons, monsieur Toupet... — Je vous suis, monsieur Ledru.
On monte au grand salon, on entre au milieu de la danse : les messieurs avaient ôté leurs vestes et retroussé leurs chemises pour danser avec plus de grâce ; les verres de vin circulaient déjà, et plus on se rafraîchissait, plus les visages prenaient une couleur échauffée.
A l'entrée de Ledru, la danse cesse, chacun l'entoure, l'embrasse, le presse ; c'est une joie, des cris, un bruit!..! — Nous avions bien peur que vous ne fussiez fondu en route, mon parrain, dit d'une petite voix flûtée une grande et grosse femme, que Gustave reconnut pour la mariée, d'après le portrait que le cher parrain lui en avait fait. — Viens m'embrasser, Lolotte, dit Ledru en ouvrant les bras à sa filleule. Eh bien ! ma petite, c'est le grand jour !... Tu danses ce matin ; tu danseras ce soir... tu danseras c'te nuit !... — Oh ! oh ! il est. toujours farceur, mon parrain !... — Monsieur Ledru, dit le marié en s'avançant d'un air à prétention, nous eussions bien été vexés si vous nous aviez fait faux bond ! — Moi, manquer votre noce, monsieur Détail ? Oh ! je serais'plutôt venu sur mon âne. Mais un moment, ce n'est pas tout ; j'ai quelqu'un à vous présenter.
Jusque-là on n'avait pas fait attention à Gustave, qui, placé dans un coin, examinait toutes les dames qui étaient de la noce, et voyait avec plaisir que, parmi les vingt femmes, il y en avait trois ou quatre d'assez bien dans leur genre. H fut tiré de cette occupation par Ledru, qui le prit par la main et le présenta au marié.
— Monsieur Détail, voici un ami que je vous présente ; c'est M. Nicolas Toupet, futur époux de la tille de mon
cousin Lucas d'Ermenonville. C'est un garçon d'esprit !... je me flatte qu'il ne sera pas de trop ici. — Comment donc, parrain, mais assurément... Monsieur Toupet, c'est nous faire honneur que d'être des nôtres !. . — monsieur, c'est moi qui le reçois assurément.
Après cet échange de compliments, Gustave embrassa la mariée, sa mère, sa sœur, les tantes, les cousines, toutes les dames de la noce enfin ; ses manières polies furent du goût de la société, et M. Toupet fut trouvé charmant.
— Le dîner est servi, vient dire le chef du restaurant, autrement le marchand de vin. — A table ! à table ! diton de toutes parts. On monte dans le salon aux cent couverts, où les cinquante personnes qui composent la noce ont un peu de peine à être placées, mais enfin on parvient à s'arranger. Gustave se trouve entre une grosse brune et une petite blonde, toutes deux assez bien. — J'aurai le choix, dit-il en lui-même, si toutefois ces dames entendent la plaisanterie... En attendant, mangeons beaucoup, pour entrer dans l'esprit de mon rôle.
Les potages, les bouillis, les andouilles, les côtelettes circulent : au second service, le veau, le cochon, le lapin, le bœuf à la mode ; on ne connaît pas là les petits mets friands et légers ; on mange de la viande et puis de la viande. — Parbleu ! se dit Gustave, voilà an repas fortifiant ; c'est sans deute la mariée elle-même qui l'aura commandé.
Pendant que l'on dîne, trois ménétriers se placent dans un orchestre établi dans un coin de la salle et jouent de toute leur force : Où peut-on être mieux ? Gai ! gai ! Mariez-vous ; Il faut des époux assortis ; Tu n'aura pas, petit polisson; la marche des Tartares, et autres airs qu'ils présument de circonstance ou à grand effet. Le train que font les artistes force les convives à parler plus haut : pour s'entendre on crie, on fait un tintamarre infernal. Le vin commence à échauffer les esprits ; les grosses plaisanteries sont lâchées et reçues avec des transports
de joie à faire péter les vitres. Le cousin Ledru a promis de faire des farces ; il se met en train : c'est un leu roulant de quolibets qu'on ne peut pas prendre à double entente, car les choses sont clairement détaillées... Pendant ce temps, Gustave essaie de faire plus ample connaissance avec ses voisines ; il s'adresse d'abord à la grosse brune ; elle prend bien ses plaisanteries ; elle aime à rire. Le faux Nicolas fait le galant ; il offre souvent à boire, on accepta ; il prend la carafe et croit devoir offrir de l'eau.
— Oh ! je ne bois jamais d'eau, monsieur. — Ah ! pardon, madame, j'ignorais... — Mon mari me ierait un beau train si j'en buvais !... —Ah ! c'est votre mari qui ne veut pas ?... — J'vas vous dire pourquoi : c'est que quand je bois de Peau je pisse au lit ; j'en avais bu il y a deux jours par mégarde... demandez à M. Ratel comme il a été trempé !... le pauvre homme en a eu plein le dos ! — C'est différent ; vous faites fort bien alors de n'en pas boire.
Et Gustave se tourne du côté de la blonde : la confidence de madame Ratel n'avait pas fait un bon effet.
En cinq minutes de conversation, Gustave apprend que la petite dame est veuve, cousine du marié et marchande mercière rue aux Ours ; qu'elle aime beaucoup le spectacle, qu'elle va souvent aux mélodrames, et que le dimanche elle joue la comédi3 bourgeoise rue du Cygne, dans une petite salle dont on a fait un théâtre, avec la permission de M. le commissaire, et où l'on joue presque aussi bien que chez Doyen.
— Allons, se dit notre héros, avec une veuve je ne craindrai ni de brouiller un ménage ni d'être accusé de séduction ; car une femme qui joue la comédie bourgeoise tous les dimanches ne peut pas se donner pour novice en intrigue. Contons fleurette à la mercière, seulement pour passer le temps ; d'ailleurs un jeune homme qui veut s'i isiruire doit faire un cours de gai mterie dans toutes les classes.
Madame Henri (ainsi se nommait la petive veuve) écoutait Gustave, ouvrait do grands yeux, et paraissait quelfois surprise de ses manières. Une femme qui joue la comédie doit avoir un peu de discernement, et notre héros oubliait parfois qu'il ne devait être que Nicolas Toupet.
Madame Ratel, piquée de l'abandon de M. Nicolas, qui ne causait plus qu'avec sa voisine, cherchait à se mêle] à leur conversation, lorsque que la mariée poussa un cri perçant; on s'occupait à lui enlever sa jarretière : le grand dadais qui s'était fourré sous Ja table pour emparer avait saisi le ruban et l'avait tiré avec beaucoup de force, croyant l'enlever bien lestement ; mais mademoiselle Lolotte, craignant que sa jarretière ne tombât avant l'époque de rigueur, l'avait, par précaution, nouée fortement à sa jambe ; ensuite, tout entière aux agréments de la conversation et aux douceurs qu'on lui adressait, elle avait oublié de dénouer sa jarretière.
Le mouvement du premier garçon de la noce fut si vif que Lolotte glissa de sa chaise en poussant un cri : tous les convives se lèvent ; on cherche des yeux la mariée ; le grand dadais se trouvait la tête sous les jupons de Lolotte. M. Détail n'était pas assez fort pour relever sa femme, le parrain l'aida en assurant que c'était une bonne farce du premier garçon de noce, M. Cadet. Le marié ne paraissait pas trouver la plaisanterie à son goût ; mais Ledru lui fit observer qu'il fait noir sous des jupons, et que par conséquent Cadet n'avait rien vu et ne voyait rien. Cette réflexion lumineuse rassura M. Détail. — Du moment qu'il n'a rien vu, dit-il, je n'en demande pas davantage.
Lolotte se remit à table sans paraître déconcertée ; M. Cadet se mit à sa place, rouge comme une betterave. On distribua la fameuse jarretière coupée par petits morceaux ; on apporta le dessert, le café, la liqueur; la gaieté devint encore plus bruyante, on chanta, on trinqua ; on n'aurait pas entendu tirer le canon dans la pièce audessous.
L'instant du bal arrive enfin. On quitte la table, on court se mettre en place, on descend, on se pousse, on se presse, on tombe, on éclate de rire ; les clames sont d'une gaieté folle, les danseurs peuvent tâter, pincer, presser tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains ; un jour de noce ces choses-là sont permises, et à la Villette on ne se formalise pas pour des bagatelles comme cela.
Un garçon ébéniste du faubourg Saint-Antoine lorgnait depuis longtemps madame Henri et regardait avec humeur M. Nicolas. Gustave ne faisait pas attention aux regards animés du jeune ébéniste et continuait de rire avec la mercière ; il la fait danser deux contredanses ; le monsieur aux œillades invite la dame pour la suivante ; elle accepte, mais Gustave, que le bruit et la chaleur étourdissent, propose à la jolie blonde de faire un tour dans le jardin ; elle y consent, et descend avec M. Nicolas Toupet, oubliant son engagement avec l'ébéniste.
On se promène bras dessus bras dessous, on cause, on se regarde, on se prend la main, on soupire : Gustave propose de s'asseoir sous un bosquet bien noir (car le jardin d'un marchand de vin n'est éclairé que les dimanches et les lundis); la petite veuve accepte ; Gustave prend un baiser, on rit; il veut prendre autre chose, on se fâche, on le repousse.
La mercière a de la vertu ; elle veut bien plaisanter, rire, mais elle ne veut pas que cela aille plus loin. — Où diable la rigueur va-t-elle se nicher ! se dit Gustave; on se rend dans les boudoirs, dans les salons, dans les bosquets de Tivoli, et l'on me repousse à la Villette, dans le jardin d'un marchand de vin !...
Gustave promet d'être plus sage ; on lui pardonne, on se remet près de lui ; on lui accorde un baiser, puis on reparle amour, mariage, fidélité... Pauvre femme! elle veut un mari, elle s'est bien adressée!... mais elle a donc oublié que M. Nicolas est le futur de mademoiselle Suzon d'Ermenonville? Non, mais elle est jolie. M. Nicolas soupire en la regardant ; elle supplantera mademoiselle
Suzon. Quelle est la femme qui ne compte pas un peu sur le pouvoir de ses charmes?
La conversation était tendre; Gustave cherchait à ramener la petite veuve à des principes moins sévères... Tout à coup le garçon ébéniste se présente devant eux ; il est furieux: ses yeux brillent comme ceux d'un chat auquel on vient de couper la queue; il s'approche de Gustave, les poings fermés et la tête en arrière.
— Monsieur du Toupet, ça ne s'appelle pas de l'honnêteté que d'empêcher une particulière de danser avec l'individu qui a eu celui de l'engager; et madame que v'ià serait maintenant sur la mesure avec moi si vous ne l'aviez point fait descendre dans ce jardin, je ne sais pas trop pour quoi faire.
Gustave a écouté tranquillement le discours de son rival; et, oubliant son personnage, il part d'un éclat de rire.
L'ébéniste, qui voit qu'on se moque de lui, n'en est que plus irrité ; il applique un coup de poing sur le nez de Gustave ; celui-ci se lève vivement et lui saute au collet ; ces messieurs se poussent, se pressent, se frappent ; la petite blonde jette les hauts cris, pleure, appelle tous les gens de la noce.
Les garçons marchands de vin accourent, puis le maître, les servantes, puis les marmitons; l'alarme se répand jusqu'à la salle de bal ; la danse est interrompue; le marié, qui dansait pour la première fois avec sa femme, pense que c'est à lui à mettre la paix parmi les convives ; il lâche la main de Lolotte au moment de la poule et descend précipitamment ; on suit le marié, on arrive dans le jardin : Gustave tenait l'ébéniste fixé à terre; il avait un genou sur l'estomac de son antagoniste, d'une main il lui serrait la gorge, de l'autre il lui tirait une oreille ; le pauvre vaincu étouffait, il demandait grâce; mais Gustave, irrité d'avoir été forcé de se battre à coups de poing, ne se connaissait plus ; heureusement les danseurs arrivaient en foule; on saisit
M. Nicolas, on relève l'ébéniste à demi-mort ; on cherche à réconcilier les combattants.
Gustave était satisfait ; il ne pouvait exiger d'autre réparation de gens avec lesquels il espérait bien ne plus se retrouver ; il avait un œil un peu noir, le nez légèrement écorché; mais il avait voulu être d'une noce à la Villetteet, en voulant voirjde tout ilfaut bien s'attendre à quelques petits désagréments.
Pour l'ébéniste, il en avait assez ; il se promit bien de ne plus se frotter à M. Toupet. La petite mercière pleurait, et se reprochait d'avoir par son défaut de mémoire amené ce combat; madame Ratel faisait des commentaires et s'informait malicieusement du motif qui avait conduit madame Henri et M. Nicolas dans un petit bosquet éloigné de la maison. Chacun faisait ses réflexions ; et Gustave, qui s'était assez amusé comme cela, demanda à M. Détail où l'on avait mis son chapeau. — Quoi! monsieur Nicolas, vous voulez déjà nous quitter? — Oui, monsieur le marié. J'ai des affaires à Paris ; je vais me coucher pour me lever plus matin. — Attendez au moins le souper. — Bien obligé : j'ai dîné de manière à n'avoir plus d'appétit. — Acceptez un verre de vin. — Rien, absolument, monsieur Détail. — Allons, puisque vous êtes inébranlable sur la fermeté, je vais demander à Lolotte où sont les chapeaux. — Je vous suis.
M. Détail monte dans la salle du bal, où il ne trouve que les ménétriers occupés à prendre leur part des rafraîchissements préparés pour la société. — Où donc est ma femme? dit le marié en entrant dans tous les salons. Où diable est mon chapeau? dit Gustave en furetant dans tous les coins ; je ne puis pas, étant en sueur, retourner à Paris sans chapeau ; c'est bien assez d'avoir un œil poché et un nez meurtri ; je ne me soucie pas de m* enrhumer.
En passant dans un corridor, on aperçoit une petite porte ; une servante dit que c'est là que sont les chapeaux, les vestes et les habits de ces messieux^s, mais on
ne trouve pas la clef à la porte. Attendez, dit la domestique, ma maîtresse en a une qui ouvre toutes ces portes-là.
La lille descend, et remonte avec un trousseau de clefs ; M. Détail ouvre, et entre une chandelle à la main : Gustave le suit, la domestique suit Gustave... le marié pousse un cri et fait deu>: pas en arrière... Gustave avance la tête, et voit Lolotte couchée sur un matelas, et monsieur Cadet, premier garçon de la noce, furetant auprès de la mariée (sans doute pour mieux apprendre à dénouer une jarretière).
Le marié, dans le premier moment, doute de ce qu'il voit : il avance plus près avec sa lumière, le grand Cadet se fourre sous le lit, la servante ouvre de grands yeux hébétés; Gustave est curieux de voir si Lolotte saura se tirer de là. — C'est bien ma femme!... s'écrie M. Détail, et dans sa douleur il laisse tomber son flambeau. La lumière roule précisément sur les objets que M. Cadet considérait ; le feu prend à certain endroit qui s'enflamme toujours facilement : Lolotte se relève en poussant des cris épouvantables ; elle sort en relevant ses jupons, et va se plonger dans un baquet où rafraîchissait le vin du souper. Toute la société accourt : M. Cadet s'enfuit; la servante conte ce qu'elle a vu ; les hommes consolent le marié ; M Ledru cherche à lui faire prendre cela pour une farce qui était arrangée afin de juger de son amour pour sa femme. Les dames entourent le baquet et en retirent Lolotte, désespérée de la perte qu'elle a faite. Madame Ratel calme un peu son désespoir en lui donnant l'adresse d'un perruquier-coiffeur, faubourg du Temple près la barrière, lequel fait le postiche en tout genre.
Au milieu de ce désordre, Gustave prend le premier chapeau qui se trouve sous sa main, et sort du Boisseau- Fleuri,
honteux et confus,
Jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus,