‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 13 sur 40 · ON FAIT CONNAISSANCE AVEC MADAME DUBOURG · texte numérisé non relu

ON FAIT CONNAISSANCE AVEC MADAME DUBOURG

Après une nuit passée aussi gravement que peuvent le fait un homme de vingt ans et une femme de dix-neui (qui ne sont pas mariés), Gustave s'éveilla; Lise était déjà levée : elle soufflait son feu pour faire monter son lait et pour offrir une tasse de café à Gustave.

— via chère amie, que fais-tu là? — Vous voyez bien que je fais du café pour votre déjeuner... — Je te remercie; j'aime beaucoup le café; mais lorsqu'on a couru, qu'on s'est battu, qu'on a eu la patrouille à ses tro et une jolie femme pour hôtesse, on a besoin de prendre quelque chose de plus restaurant que du café. Tiens, prends une bourse qui est dans cette grosse veste bleue, va eliez le charcutier, chez l'épicier, chez le boucher ; fais apporter des côtelettes de mouton, de veau, de porc frais, des saucisses, des andouilles, des cervelas, du jambon, du fromage, et surtout du vin, le meilleur que tu trouveras. — Ah! mon Dieu!... quel déjeuner!... Mais, pendant que je courrai, mon linge ne sera pas repassé, et c'est ce matin que je dois le porter à mes pratiques... — Tant pis pour tes pratiques!... elles attendront un jour de plus... — Et cette petite brodeuse qui attend son bonnet pour aller danser ce soir au Colysée? — Elle dansera en cheveux. — Et cet auteur de mélodrames, qui a besoin de son jabot pour aller lire aujourd'hui une pièce pour les chevaux de Franconi?... — Les chevaux entendront sa pièce demain. — Et cette belle demoiselle à cachemire français, qui attend que je lui rapporte sa chemise de percale pour ôter celle qu'elle a sur le corps depuis huit jours?... — Elle portera sa chemise sale un jour de plus. Allons, Lise, va me chercher à déjeuner, je meurs de faim. — Ah ! mon Dieu !.. il faut faire tout ce qu'il veut.

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Lise sort. Gustave récapitule ce qu'il a fait et ce qu'il doit faire : d'abord il est bien décidé à ne plus remettre le pantalon de toile et la veste bleue; mais comment avoir d'autres vêtements?... Parbleu! il enverra Lise chez Olivier, qui remettra à la petite ou à Benoît ce qu'il lui faut pour paraître dans les rues de Paris. Olivier est à peu près de la taille de Gustave, ainsi un de ses habits peut aller à celui-ci. Oui, mais pourvu qu'Olivier, qui n'est pas non plus excessivement rangé, se trouve avoir deux habits à sa disposition!... Eh mais, Benoît doit avoir rapporté à Paris l'habit que son maître portait à Ermenonville, à moins que l'imbécile ne l'ait perdu en route. En tout cas, Gustave possède encore de l'argent ; à Paris, un goujat peut en vingt minutes se faire habiller comme un marquis.

Lise revient portant un panier chargé de comestibles. Gustave se lève ; il passe le premier pantalon qu'il trouve sous sa main, il endosse la camisole d'une vieille douairière de la rue des Trois-Pavillons, et se dispose à aider Lise pour la confection du déjeuner. On allume un grand feu, le gril remplace le petit réchaud sur lequel monte le lait. Les côtelettes, les saucisses sont étalées ; le feu pétille, le boudin se fend ; on dresse la table, on la couvre de fromage, de fruits, de gâteaux, de bouteilles; en cinq minutes tout est prêt, on se met à table : le déjeuner est trouvé excellent ; Lise rit de l'appétit de Gustave, et tout en mangeant, en causant, en riant, on s'embrasse, on se chiffonne ; la petite donne une tape, puis un baiser; elle se fâche quand Gustave n'est pas sage, elle le lutine quand il l'est trop longtemps.

— Ah ça, ma chère amie, dit Gustave après avoir satisfait tous ses appétits, voilà assez de folies ; parlons raison maintenant : il faut nous occuper des moyens de me faire sortir d'ici... — Eh bien! qui vous empêchera de vous en aller quand vous le voudrez ? — Tu as donc oublié que je suis arrivé sous ce costume de villageois, qui, par parenthèse, ne m'a pas porté bonheur, et que

je ne remettrais pas pour tout l'or du monde? — C'est vrai, je n'y pensais plus; il vous faut des habits... Voulez-vous que j'aille chez vous en chercher? — Chez moi !... cela t'est bien aisé à dire; mais je n'ai pas de chez moi pour l'instant; tu sais bien que je demeure avec mon oncle ; mais comme il est, dans ce moment, fâché avec moi, je veux laisser à sa colère le temps de s'apaiser. — Ce pauvre colonel ! vous lui donnez de l'occupation... — C'est lui rendre service : un militaire à la retraite a besoin de dissipation. Tu vas donc aller chez Olivier... — Ah! encore un bon sujet!... qui court les bals, lesjeux, les filles, les cafés !... c'est lui qui vous a perdu !... il ne peut donner que de très-mauvais conseils!... —Tu crois!... En vérité, Lise, tu deviens forte sur la morale ! si mon oncle t'entendait, je suis sûr qu'il se raccommoderait avec toi, lui qui te croit une petite coureuse... —Ah! votre oncle pense cela de moi!... cela va bien, à ce vieux singe. goutteux, de mal parler des autres!... Quand je le verrai, je lui arracherai les yeux!.. — Un peu de respect pour mon oncle, mademoiselle Lise!... — Vieux renard sans queue!... ce n'est pas à la guerre qu'il a attrapé tous ses rhumatismes...

— Mademoiselle Lise!... — Ah! il m'appelle coureuse!... il me le payera!... — Auras-tu bientôt fini? — C'est que je ne veux pas qu'on se permette de dire quelque chose sur ma conduite!... — C'est juste, ce serait une horreur!... — Moi qui suis si sage! qui ne sors pas, qui ne vois personne!... — C'est vrai, tu vis comme une vestale.

— Et dire que je suis... — Ah ça, morbleu, en voilà assez !... quand on a touché l'endroit sensible d'une femme il n'y a plus de raison pour que cela finisse... Tu vas donc aller chez Olivier. — Et où demeure-t-il maintenant, votre Olivier? — Rue des Petites-Écuries, près le faubourg Poissonnière... — Je lui demanderai des vêtements pour vous? — Oui; tu lui raconteras ce qui m'est arrivé... — Ah! je ne lui dirai pas que vous avez passé la nuit chez moi, à coup sûr. — Non, tu diras que j'y suis venu ce matin,.. Enfin, tu diras tout ce que tu voudras;

mais songe qu'il me faut un habit, un chapeau, un pantalon et des bottes... — Et il faudra que je porte tout cela? — Tu prendras, si tu veux, un petit commissionnaire; je craindrais que Benoît, mon domestique, fût reconnu et suivi. — Allons, je vais faire vos commissions ; vous, pendant mon absence, n'ouvrez à personne!... Cela me ferait du tort si Ton voyait un jeune homme chez moi, et vêtu avec un pantalon et une camisole qui appartiennent à mes pratiques. — Sois tranquille; vienne qui voudra, je n'ouvre pas... mais que ferai-je pendant ton absence pour me désennuyer?... — Fouillez clans cette armoire, vous trouverez des livres... et qui sont joliment amusants : Jean Sbogar; Faublas; Mon Oncle Thomas; Victor-, l'Enfant de ma femme... — C'est bon, je verrai tout cela; mais dépêche-toi, je t'en prie. — Oui, oui, je vais me dépêcher, ne vous impatientez pas.

Lise embrassé Gustave, met sa clef dans sa poche, et va rue des Petites-Écuries.

Notre jeune homme, resté seul, feuillette les romans, lit quelques pages, se promène dans la chambre, regarde à la fenêtre si la petite revient; mais la fenêtre donne sur les toits, on ne peut apercevoir dans la rue. Gustave s'impatiente, trouve le temps long, et ne songe pas qu'il y a loin de la rue Chariot à celle des Petites-Écuries, et que d'ailleurs il faut le temps de rassembler ce qui doit compléter la toilette d'un jeune homme à la mode.

On frappe doucement à la porte... — Ne faisons pas de bruit, dit Gustave, songeons à ma consigne. On frappe encore... on appelle... Ouvrez, mademoiselle Lise... c'est moi, c'est madame Dubourg.

— Madame Dubourg! s'écria Gustave, oh! ma foi, je vais la connaître : ne laissons pas échapper cette occasion. Il court à la porte, ouvre à celle avec qui il a eu un entretien nocturne et dont il brûle de voir la figure.

Madame Dubourg craignait les suites que pouvait avoir son aventure de la nuit, et était curieuse de savoir quoi était ce monsieur assez délicat pour refuser le passe-pai-

tout d'une jeune femme, et assez original pour chercher, à une heure du matin, l'adresse d'une blanchisseuse. Pour avoir quelques renseignements sur lui, il était naturel d'aller chez la personne qu'il demandait, et qui. justement, blanchissait madame Dubourg; entre femmes on se dit mille petites choses qu'un mari doit ignorer; on espérait donc faire causer mademoiselle Lise, et lui recommander ensuite la plus grande discrétion, si le monsieur en question avait parlé de sa conversation avec une dame du premier au-dessus de la petite porte verte.

Madame Dubourg lit un mouvement de surprise en apercevant Gustave, que cependant elle ne reconnut pas, par la raison qu'elle n'avait pu, la nuit, distinguer ses traits, quoiqu'il y eût un réverbère non loin de sa maison; mais les réverbères ne sont probablement pas faits pour éclairer, puisqu'on n'y met d'huile que ce qu'il faut pour empêcher qu'on n'y voie goutte.

Madame Dubourg ne pouvait présumer que le monsieur qui voulait parler à mademoiselle Lise à une heure du matin fût encore chez elle à une heure après midi ; cependant elle ne savait si elle devait entrer , parce qu'une femme y regarde à deux fois avant de rester seule avec un homme en camisole. Mais Gustave, d'un ton bien poli et déguisant sa voix le mieux possible, engage la dame à attendre un moment, en lui assurant que mademoiselle Lise va rentrer.

Madame Dubourg entre et s'assied; Gustave, après l'avoir considérée tout à son aise, reprend sa voix naturelle et lui demande si son mari se ressent de sa chute contre une borne et si son frère l'a fait veiller encore longtemps. Madame Dubourg se trouble, pâlit, regarde Gustave et cache sa figure dans son mouchoir. — Ah : madame ! lui dit Gustave, soyez persuadée que mon intention n'est pas de vous causer de la peine; j'ai moimême trop besoin d'indulgence pour me permettre de censurer les actions des autres. Que devez- vous penser

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d'un jeune homme qui frappe la nuit à toutes les portes qui se cache le jour chez une blanchisseuse... et dans un costume?... C'est à moi, madame, à réclamer de vous l'ou bli de mes folies et à vous prier de ne pas me juger sur T apparence.

Ce discours calma 1" agitation de madame Dubourg elle ôta son mouchoir de devant son visage et regarda Gustave en souriant. Malgré quelques marques, suite df son combat de la veille, elle le trouva fort bien; elle vit aussi, par sa manière de s'exprimer, que ce n'était point un homme sans éducation, et un homme qui sait vivre est habitué aux aventures galantes et n'y met que l'importance qu'elles méritent.

— Je vois bien, monsieur, dit madame Dubourg, que nous devions nous connaître Je ne pensais pas cependant vous retrouver sitôt... je me doute que vous êtes ici par suite de quelque étourderie, bien excusable dans un jeune homme. Je ne puis avoir mauvaise opinion de vous... veuillez être persuadé aussi que cette nuit c'est mon frère que j'attendais. .. — Je n'en doute pas, madame ; mais je le trouve bien heureux d'avoir une sœur aussi aimable!... — Je suis lâchée que la patrouille vous ait poursuivi... mais mon mari est cruel pour cela... il voit des voleurs partout ! . . . — Les maris sont tous comme cela!... — J'ai été enchantée d'apprendre qu'on ne vous avait pas arrêté ! — Je le crois. — Je crois qu'on doit venir aujourd'hui s'informer dans la maison si l'on vous a vu... — Oh ! soyez tranquille, on ne m'y trouvera plus. — J*ai dit à mon mari que je m'étais mise à la fenêtre pour prendre l'air, me sentant incommodée... et qu'un inconnu m'avait demandé son chemin. J'espère que mademoiselle Lise ne sait pas... —Non, madame!... elle nesaura rien. — Alors je n'ai plus besoin de l'attendre, car je vous avoue franchement que c'était pour la prévenir à ce sujet que je suis venue chez elle. — Je m'en doutais, madame, et c'est pour cela que je désirais vous rassurer entièrement. — Adieu, monsieur; si quelque jour je puis

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voua être bonne à quelque chose, veuillez no pas rn\»u-

blier. — Vous oublier, madame', vous ne devez jamais craindre de l'être.

Madame Dubourg fait à Gustave un salut gracieux, et va pour sortir, lorsque mademoiselle Lise rentre avec un paquet sous son bras. Elle s'arrête, regarde Gus qui se mord les lèvres, et madame Dubourg qui rougit.

— Que veut madame?... que demande madame? dit la petite blanchisseuse d'un air moqueur. — Mademoi

je voulais savoir... si les jabots démon mari sont pli ...

— Les jabots de votre mari?... vous savez bien, madame, que je ne vous les porte jamais qu'à cinq heures. — I vrai... mais il dîne en ville, et il n'en a pas de blancs... je vais les prendre si vous n'avez pas le temps... Les voilà, je crois?... oui, c'est cola...

.Madame Dubourg prend trois jabots qu'elle voit sur une table, les chiffonne dans sa main, les fourre dans son sac, et se sauve bien vite, sans écouter les cris fie Lise qui l'appelle dans l'escalier en lui disant qu'elle emporte les jabots d'un artiste du café d'Apollon pour ceux de son mari.

— Ah! monsieur Gustave! dit la petite en rentrant, je ne sais pas ce que vous faisiez avec cette dame: mais elle est bien troublée; elle ne sait plus ce qu'elle lait.

— Comment peux-tu avoir de pareilles idées, Lise? — Pardi !. . ca serait bien étonnant !... mais je vous avais défendu d'ouvrir... — J'avais cru entendre ta voix. — Menteur!... Vous connaissez madame Dubourg, je le gagerais. — Moi ! voilà la première fois que je la vois. — Et vos questions de cette nuit, croyez-vous donc que je les ai oubliées?... Mais j'irai chez elle à quatre heures ; c'est l'heure où le mari y est; je verrai s'il dîne en ville, et si elle m'a menti... — Lise, vous parlez toujours mal des autres ; vous ne ménagez personne, et vous voulez qu'on ne dise rien de vous!... Mais je vous préviens que h vous cherchez à faire de la peine à cette dame, que je

très honnête, je me fâche avec vous et je ne vou-3

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reparle de ma vie!... — Le beau malheur!... on se passera de monsieur... Il faut que je le trouve chez moi .aisant F amour avec une petite prude qui ne vaut pas leux liards!... et que je ne dise rien encore... ça serait :ommode ! . . . Je sais bien que vous avez des maîtresses de toutes les tailles et de toutes les couleurs rmais je ne veux pas qu'elles viennent vous aimer chez moi... Ces femmes mariées! ah ! elles sont d'une audace !. . il semble que tout leur soit permis; elles devraient rougir... et mourir de honte de tromper leurs bonasses de maris !... Au moins, une demoiselle est sa maîtresse! elle peut aller tête levée!...

Pendant que mademoiselle Lise parlait, Gustave s'habillait, non sans crier après la négligence d'Olivier et la sottise de Benoît. En effet, on lui envoyait une culotte de bal avec des bottes à l'écuyère, un gilet de drap, et l'on était en été.

— Est-ce Olivier qui a choisi ces vêtements? dit enfin Gustave à Lise. — Non, votre ami n'y était pas. je n'ai vu que votre domestique... Benoît. Ah! qu'il a l'air godiche !... c'est lui qui m'a donné ce paquet. — Je ne m'étonne plus du choix des effets... — Ah! ah!... que vous êtes drôle!... vous avez l'air d'un marié de village... cet habit vous est trop court... — Il semble que le coquin l'ait fait exprès : je crois vraiment que c'est un de ses habits qu'il m'aenvoyé... il me payera ce tour-là... mais il est décidé que je sortirai d'ici déguisé... Mademoiselle veut-elle bien alors m'aller chercher une voiture?—Oui, monsieur, et je vais voir si madame Dubourg vous attend à la porte.

Lise descend et revient bientôt avec un fiacre. - Adieu mademoiselle Lise, dit Gustave. - Adieu, mauvais' sujet... Eh bien ! il s'en irait sans m'embrasser !... — Je vous croyais fâchée contre moi!... Adieu, ma chère amie... viens me voir chez Olivier... tu sais l'adresse* — Ah ben, oui! j'irai comme cela chez des jeunes gens' ' on en dirait de belles !... A quelle heure vous trouverai-je?

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— Parbleu! le matin... tu sais bien que je me lève tard.

— C'est bien, j'irai vous réveiller.

Gustave descend les cinq étages, monte dans ]e fiacre qui l'attend à la porte et se fait conduire chez Olivier.

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