UN DINER DE JEUNES GENS
Olivier était un jeune homme de l'âge de Gustave. Ayant perdu de bonne heure ses parents, il s'était trouvé trop tôt maître de ses actions. Il aimait le jeu, le vin et les femmes ; il était employé dans une administration où il allait bien régulièrement vers la fin des mois, parce qu'on approchait du jour des payements; mais lorsqu'il avait touché son argent, il décampait du bureau, et l'on était quelquefois huit jours sans l'y voir. Ses chefs lui faisaient souvent des réprimandes, qui le rendaient sage pendant vingt-quatre heures. Comme, lorsqu'il le voulait, il travaillait vite et bien, on était indulgent pour lui.
Olivier était chez lui lorsque Gustave descendit de voiture : il l'aperçut de la fenêtre, et vint au-devant de lui en riant aux éclats. — Me voici, dit Gustave; j'ai cruéque je n'arriverais jamais chez toi!... — Ah! ah! ah! — Eh bien ! qu'as-tu donc à rire? — Regarde-toi dans la glace... Ah '. d'honneur, tu es impayable... Viens comme cela faire un tour au Palais-Royal... on te prendra pour un nouveau débarqué... Tu feras la conquête de toutes les nymphes des galeries de bois. — C'est ce coquin de Benoît qui m'a envoyé ce costume... Benoît!... — Me v"là, monsieur. — Me diras- tu pourquoi tu m'as envoyé ton habit au lieu du mien? — Ah! monsieur... c'est une malice, en entrant dans Paris, je craignais d'être vu par votre oncle, et j'avais mis votre habit pour ne pas être reconnu-., — Ah ! tu as mis mon habit ! i '>-' I ri ê -agréable pour moi... — Je voulais mettre aussi un de vos p
Ions, mais je n'ai pas pu entrer dedans... il me gênait trop... — C'est dommage!... Ah ça! Benoît, je te prie de ne plus faire de ces malices-là ; cela ne me plaît pas du tout. Mon cher Olivier, il faut que tu me loges. — Tu sais bien que tu seras ici comme chez toi : j'ai trois pièces, il y en aura une pour chacun de nous. — Je veux avant de reparaître devant mon oncle, qu'il ait oublié son projet de mariage... Ah! je te conterai tout ce qui m'est arrivé; cela t'amusera. Apropos, as-tu vendu les chevaux? — Oui, tout de suite. — Bien cher? — Mais, pas mal... Nous compterons cela plus tard... Habille-toi, et allons dîner... — Je veux dîner ici; je ne sortirai qu'à la nuit pendant quelque temps... — Tu as donc bien peur de ton oncle? — Oh! il ne plaisante pas... et je dois éviter sa colère. Benoît, va chez un traiteur, et fais apporter à dîner avec toi... Auras-tu l'esprit de commander un dîner pour deux? — Ah! pour ça, vous serez content, monsieur... mais si on me voit en route!... — Mets ce vieux carrick, ce grand chapeau sur tes yeux... C'est cela... Tu as l'air d'un vieux juif. Va chez le meilleur traiteur, et dépêche-toi.
Resté seul avec son ami, Gustave lui raconta une partie de ses aventures, glissant cependant sur ce qui avait rapport à madame de Berly. Quoique étourdi, notre héros savait garder le secret d'une bonne fortune, lorsqu'il s'agissait d'une femme dont la réputation devait être ménagée. Il aimait à faire des conquêtes, mais il avait le bon esprit de ne point parler de toutes celles qu'il faisait. Bien différent en cela de ces fats qui vont partout parler de leurs bonnes fortunes et des faveurs qu'on leur prodigue ; mais il faut se défier de la véracité de ces grands séducteurs : ceux qui se vantent le plus sont presque toujours ceux qui réussissent le moins.
Pour un inconstant, Gustave avait des principes; il n'avait jamais fait aux femmes d'autres chagrins que celui de les tromper. Il passait pour mauvais sujet; mais n'était-il pas plus excusable que celui qui, sous des de-
hors hypocrites, cherche à triompher d'une femme et la perd de réputation lorsqu'elle ne veut pas céder à ses désirs? De tels hommes sont trop communs dans le monde; ceux-là sont véritablement les mauvais sujets. On peut excuser l'inconstance, la légèreté, l'étourderie; mais l'hypocrisie, la calomnie, sont les vices des âmes lâches et corrompues.
Benoît revint, suivi d'un garçon traiteur, d'un pâtissier, d'une écaî!lère, d'un marchand de vins et d'un limonadier. Chacun apportait ce qu'il fournissait pour le dîner de ces messieurs. — Peste! dit Gustave, il me paraît que Benoît veut se dédommager de la cuisine un peu simple de madame Lucas: allons, fêtons ce dîner superbe!... mais, une autre fois, ayons soin de faire la carte de ce que nous voulons.
Pendant le dîner, Olivier apprend à son ami qu'il a fait connaissance, dans sa maison . avec une petite dame qui enfile des perles et à laquelle il donne quelques leçons de guitare , parce que la dame aime beaucoup la musique et doit le mener incessamment; dans une société bourgeoise où l'on fait des concerts d'amateurs.
— Parbleu! dit Gustave, un concert d'amateurs, c'est mon affaire, tu sais que je joue à livre ouvert, sur le violon, un accompagnement de sonate ; je risque môme quelquefois le trio de Rasetti. Tu me mèneras avec toi. 11 faut d'ailleurs que j'essaie de me distraire de mes amours malheureux.
Après le dîner, Olivier alla courtiser la dame aux perles, et Gustave alla se promener dans larue du Sentier. Il demanda la maison de M. de Berly; on la lui indiqua, et il se promena quelque temps devant la porte cochère^ regardant aux fenêtres s'il apercevrait Julie : mais il ne vit rien. — Si elle savait que je me promène devant sa porte, disait-il, elle trouverait quelque moyen pour sortir et me parler! Si je pouvais voir cette bonne fille qui m'a remis son billet!... mais je ne puis entrer dans la maison! ce serait exposer Julie à de nouveaux désagréments.
Gustave retourna chez Olivier. Plusieurs jours se passèrent de la sorte. Notre héros ne sortait que le soir pour se promener rue du Sentier; Olivier allait le , matin mettre son chapeau à son bureau, puis revenait en voisin faire la cour à son élève sur la guitare. Ces messieurs faisaient grande chère pour se désennuyer de leur conduite rangée.1/ argent se dépensait, mais on n'en gagnait point ; Olivier ne touchait que le quart de ses appointements; les trois autres quarts étaient partagés entre ses créanciers. Gustave commençait à voir le fond de sa bourse, mais il comptait sur Olivier, qui devait avoir l'argent provenant des chevaux. D'ailleurs, le colonel ne pouvait être toujours fâché : déjà son neveu lui avait écrit une lettre bien respectueuse, bien soumise, dans laquelle il parlait de son amour pour madame de Berly comme d'une passion qui avait égaré sa raison au poiut de le faire s'introduire dans la chambre de cette dame, qui ne partageait pas ses coupables sentiments. Gustave ne se flattait pas que son oncle fût dupe de ce mensonge, mais il devait chercher à excuser madame de Berly et appuyer ce que celle-ci avait dit à son mari.
Gustave commençait à trouver fort monotone la vie qu'il menait, lorsqu'un matin, après le départ d'Olivier., on frappa à la porte, et Benoît ouvrit à mademoiselle Lise.
La petite était en toilette : elle avait mis le chapeau rose, la robe garnie, le châle boiteux, et personne n'aurait deviné, à sa mise et à sa tournure, que ce n'était qu'une blanchisseuse de fin. Mais à Paris rien n'est si trompeur que l'apparence!... Vous êtes assis au spectacle entre deux hommes dont la toilette est la même ; leur fortune est donc à peu près égale ? non pas : l'un est chef de division dans un ministère, l'autre est valet de chambre et bat les habits dans un hôtel garni. La lingôre porte des cachemires, l'épicière met des plumes, l'ouvrière des chapeaux, le perruquier un carrick, le garçon traiteur un jabot. Quel dommage qu'on ne puisse pas
acheter un organe comme on achète on fichu ! Alors nous n'entendrions point une voix de rogomme sortir de sous une capote de velours. Patience, cela viendra peut-être;
nous avons déjà l'enseignement mutuel pour réformer les
/ e1 les s qui se glissaient trop souvent dans la converd de nos dames à la mode.
— Me voilà, monsieur, dit la petite; je viens vous voir; je suis de parole. — Ma foi, ma chère amie, tu ne pouvais arriver plus à propos ; je faisais des réflexions mélancoliques... Ta présence me rend ma gaieté... — Vous, réfléchir?... ce serait donc la première fois !... — Ecoute donc, il y a commencement à I inJ : je deviens vieux... —Ce vieux de vingt et un ans!... — Tu vas pa la journée avec moi?... —Je le veux bien. — Tu dîneras i i? Olivier ne t'effraie pas? — J'aimerais mieux être seule avec vous, mais puisqu'il est chez lui... — Et ce soir je te reconduirai : est-ce arrangé? — Vous savez bien que je fais tout ce que vous voulez. — Tu es charmante; -moi t "embrasser... — Finissez donc; votre domestique qui nous regarde!... Mais il faut, avant le dîner, que j'aille faire une visite à ma tante. J'y vais de suite, ami de ne plus vous quitter. — Va. et ne reviens pas trop tard.
Lise sort, Gustave appelle Benoît : — Benoît, il faut aujourd'hui nous faire avoir un dîner délicieux, superfin et surtout friand : les petites filles aiment beaucoup les friandises, et moi, je suis assez du goût des petites filles.
— Monsieur... c'est que je ne sais pas si vous aurez seulement un petit dîner. — Comment cela, butor ? — Parce que le traiteur, à qui on en doit déjà cinq, a dit qu'il ne fournirait plus rien avant d'être payé de l'ancien.
— On doit cinq dîners?... — Oui, monsieur, sans compter les déjeuners que j'ai fait venir de chez un autre... — Et pourquoi n'as-tu pas dit cela à Olivier? il faut qu'il les paie. — M. Olivier me renvoie toujours à vous quand il s'agit d'argent. — Il croit donc que ma bourse est inépuisable?... Il doit être en fonds; nous n'avons pas
encore touché aux chevaux... Mais je l'entends justement qui descend de chez son enfileuse de perles.
Olivier descendait en effet de chez sa voisine ; il entra dans l'appartement d'un air tout joyeux.
— Tu arrives bien, lui dit Gustave... mais qu'as-tu donc?. . . Quel air triomphant ! . . . Aurais-tu touché ton mois tout entier?... — Mon mois!... je n'en ai rien vu. Mais apprends ce qui m'enchante; je viens de chez ma voisine : c'est une femme toute sans façon... tu sais... — Parbleu! une grisette!... — Laisse donc, une grisette : une femme dont le mari est mort capitaine de vaisseau!... — Oui, ou à fond de cale... Mais enfin! — Enfin sa tante... cette vieille dame avec qui elle demeure, est allée passer la journée à Belleville, et j'ai fait consentir ma voisine à venir dîner aujourd'hui avec nous. —Bah!... Eh bien, cela se trouve à merveille, Lise vient aussi; nous ferons partie carrée. — C'est cela... comme nous allons rire!... — Oui, mais pour rire, il faut d'abord que nous donnions à ces dames un joli dîner. — Oh! un dîner soigné... C'est pour cela que j'accours te trouver. — Et moi j'allais envoyer te chercher à ton bureau. — Pourquoi faire? — Pour avoir de l'argent... Le traiteur ne veut plus fournir sans être payé de l'ancien... Allons, va le solder et commande le dîner... — Que j'aille le solder !... et avec quoi? — N'as-tu pas l'argent des chevaux?... — Ah ! mon pauvre Gustave!... je n'avais pas encore osé te l'apprendre... mais... — Que veux-tu dire? — J'ai mis tes chevaux sur la rouge et la passe ! ils sont bien loin maintenant!... — Comment, tu as joué l'argent à la roulette!... — Oui, mon ami; le jour même que je les ai vendus, j'avais un billet à payer à mon tailleur; j'ai voulu doubler notre somme... J'avais imaginé une nouvelle martingale... — Au diable les martingales... Tu as fait une belle chose!... Tu es incorrigible... jouer et perdre!... — Parbleu! si j'avais gagné, tu n'aurais pas de reproches à me faire. — Nous voilà bien ; ma bourse est vide... — La mienne n'est jamais pleine... Et nous ne
sommes qu'au neuf du mois ; encore trois semaines su us toucher mon quart!... — Et le traiteur qui ne veul plus fournir à dîner !... — Et ces dames que nous avions invitées pour aujourd'hui !... — Pauvre Lise ! que je comptais régaler..*, — Ma voisine qui m'a avoué qu'elle aime beaucoup le Champagne!... —Oui?... bienheureuse sielle a de la piquette!... — Mon pauvre Gustave!... j'ai envie «le m'ai radier les cheveux ! —Finis tes bêtises, et tâchons de trouver quelque moyen pour sortir d'embarras. Benoît?... — Me voilà, monsieur. — As-tu par hasard quelque argent en réserve? — Oui, monsieur... Oh ! j'ai quelque petite chose de côté... — Vraiment !... Tu es un garçon charmant, Benoît; combien as-tu a peu près? — Mais, monsieur... j'ai bien... oui, j'ai environ une trentaine de sous... — L'imbécile!... et il appelle cela quelque chose!... Donnerons-nous un joli dîner avec tes trente sous? Au moins si tu avais du génie pour trouver quelque heureux expédient... Mais avec un valet comme toi, on peut bien mourir de faim!...
Olivier se promenait dans la chambre en frappant du pied et en maudissant le sort et la roulette. Gustave se creusait la tête pour trouver les moyens de se procurer à dîner, et Benoît, immobile devant les deux jeunes gens, attendait les ordres qu'il leur plairait de lui donner. Tout à coup la physionomie de Gustave s'éclaircit . — Mon ami, dit-il à Olivier, nous dînerons... à la vérité, je ne sais trop comment nous payerons notre repas, mais le principal maintenant, c'est de dîner. Tu sais qu'il y a six mois, pendant le séjour que mon oncle rit à la campagne, je restai seul à Paris; j'allais alors dîner quelquefois dans un restaurant tenu par une petite mignonne de soixante ans, qui a six pieds de tour, un bras d'Hercule et une figure de jubilation. Cette aimable dame aime beaucoup les jeunes gens : elle me regardait avec complaisance, souriait en me parlant, et lorsque je passais au comptoir, elle m'offrait toujours de ne payer que plusieurs dîners à la fois. J'étais alors en argent, et je n'ai
pas profité de ses offres obligeantes : mais aujourd'hui je vais mettre sa bonne volonté à répreuve :je cours chez elle ; je feins d'arriver de la campagne, j'ai quelques amis à traiter, et je m'en rapporte à sa complaisance pour me guider en cette occasion. La bonne dame, flattée de maçon, fiance en elle, me donnera tout ce que je voudrai... Je vais me commander un dîner charmant, et quand il sera mangé nous aviserons aux moyens de le payer. — C'est cela!... ton idée est un coup de la Providence. Cela me rappelle la nièce d'un confiseur avec laquelle j'ai eu quelques relations amicales, tout en faisant à son oncle des devises pour ses pistaches. Je vais à la boutique du confiseur ; je suis certain d'avoir un joli dessert en sucreries. — Allons, c'est à merveille; dépêchons-nous d'aller commander ce qu'il nous faut pour régaler nos belles. Je m'expose pour ces dames; je sors en plein midi, au risque d'être aperçu, reconnu par le cher oncle... — Bon!... tu ne vas pas précisément le rencontrer ce matin. — Je m'abandonne à ma destinée !
Les jeunes gens allaient sortir, Benoît les arrête. — Messieurs... il me semble que pour votre dîner il manque encore quelque chose... — Qu'est-ce donc? — Dam'! vous n'avez pas devin... — Oh île drôle a raison ; c'est l'essentiel... Comment en avoir?... Olivier, connais-tu la femme, la nièce ou la fille d'un marchand de vin?... — Fi donc, mon ami ! j'ai toujours choisi mes conquêtes dans un rang plus élevé. — Ma foi, dans ce moment-ci, une petite passion bourgeoise avec une marchande de vin nous tirerait d'embarras! un dîner sans vin... cela ne serait pas trop gai... — Le limonadier d'en face nous connaît, il nous donnera de la bière... — Jolie boisson pour mettre en belle humeur ! — Nous dirons à ces dames que c'est du vin de Lacryma-Christi. — Elles ne s'y tromperont pas !... — Nous pourrons même avoir un ou deux bols de punch . — On ne boit pas de punch avec du fricandeau. — Nous le ferons faire au vin. — Va te promener ! — Ah ! Gustave, une idée sublime... Nous aurons
duvin...du bordeaux e1 du Champagne... Veux-tu me conflier Benoît î — Oh ! je te l'abandonne, fais-en ce que
tu pourras. *•
Gustave court chez la grosse maman qui tient un iirant : < >ln i< r tenoît, donl il compte se
servir pour avoir du vin. Le grand ■ garde d'un
air étonné l'ami de son maître, qui se me1 one cravate bien roulée, un habit bien long, un gilet bien court, se • les cheveux bien lis» le roug le bout
du nez, prend une cravache, met des guêtres, un petil chapeau pointu idie dans la g] donner un
air bête et insole] .
— Est-ce que monsieur va jouer la comédie? dit enfin Benoît. —Mais à peu près; me voici costumé. A ton tour, Benoît. — Comment, monsieur, vous voulez me déguiser aussi? — Tais-toi. et obéis. Mets cette vieille culotte de peau, qui m'a servi à montera cheval dans mes moments de prospérité. — Monsieur, je ne pourrai jamais entrer là-dedans... — Si fait, cola prête... Prends ce gilet rouge... cette veste de nankin que je porte le malin, et coiffe-toi de cette petite casquette... — Monsieur, j 'étouffe la-dedans... — Tanî mieux, c'est ce qu'il faut tu en auras davantage Pair d'un échappé des bords de la Tamise... — Vous voulez me mettre dans un tamis, monsieur? — Ecoute bien, Benoît, et ne vas pas te tromper... — Je suis tout oreilles, monsieur. — Je suis un milord, et tu es mon jockei... — Qu'est-ce que c'esl qu'un milord, monsieur? — C'est un Anglais qui vient à Paris voir les monuments, les spectacles, les jeux et les Tilles : on les reconnaît facilement dans les rues à leur tournure grotesque; dans les spectacles, à leur mine étonnée: au jeu, à leurs jurements: près des tilles, à leurs guinées. — Ah! oui monsieur... j'en ai vu l'autre jour deux, dans la rue de l'Échiquier, qui pleuraient de joie "en regardant deux coqs se battre... Ils^disaient comme ça, en voyant ces deux animaux se déchirer le visage, que ça leur rappelait leur pays. — Eh bien !
GUSÎÂYfi 107
Benoit, il faut te donner la tournure anglaise ; tu vas me suivre chez un gros marchand de vin. Songe bien, si Ton te parles, à ne jamais répondre que yes. — Yes? — Oui, a tout ce qu'on pourras te dire, yes et toujours yes. — Ça suffit, monsieur !... Oh ! c'est facile à retenir. — Ce n'est pas tout : quand je m'en irai, tu restera chez le marchand, jusqu'à ce que moi ou Gustave allions t'y chercher ; situ reviens ici sans notre permission, tu recevras vingt-cinq coups de bâton, entends-tu? — Je n'y reviendrai pas, monsieur. — Tu en recevras cinquante si tu donnes notre adresse. . . Ainsi, souviens-toi de tout cela, tu ne reviendras pas ici?... — Non, monsieur, et toujours yes quand on me parlera. — C'est cela même. Suis-moi Benoît.
Olivier sort de la maison ; Benoît le suit pouvant à peine marcher avec sa culotte de peau, enfonçant sa casquette sur ses yeux, et repassant dans sa mémoire la leçon qu'il a reçue : le pauvre garçon était inquiet : les coups de bâton et les manières anglaises le tourmentaient beaucoup ; Olivier avait bien de la peine à garder son sérieux lorsqu'il voyait le visage contrit de son jockei.
Arrivé à une place de fiacres, Olivier monte en voiture avec Benoît, et baragouinant l'anglais, ordonne au co cher de le conduire chez un des premiers marchands de vin de Paris. Le cocher fouette ses rosses, on part; en route Olivier rappelle à Benoît ses instructions, dont on ne doit point s'écarter... On arrête devant uu magasin de vin. Olivier descend, et entre dans la boutique en se dandinant et poussant le ventre; Benoît le suit, marchant les jambes écartées et les yeux baissés. Notre étourdi prononce quelques mots anglais, et comme les marchands aiment beaucoup avoir affaire avec les étrangers, on s'empresse autour de milord.
— Moi, vouloir un joli panier de vin pour régaler deux milords de mes amis, if y ou please. — Du vin, milord? nous en avons de toutes les qualités, de tous les pays, de tous les âges... — Donnez-moi du meilleur et du plus vieille; ify&u plense: j*^ ne regarde point le piix. — Vous
serez content, milord... Combien de bouteilles? — Nous âtre trois. I tot'U, neuf bouteilles : trois bordeaux, trois beaune, trois Champagne... dans un panier... — Oui, milord... Du Champagne mousseux? — Yes, I ivill, que le bouchon saute au visage. — Il sautera même au plafond, milord. — ISit goodl — Non, milord, vous n'en perdrez pas une goutte.
On s'empresse de mettre les neuf bouteilles de vin dans un panier qu'on porte dans le ïiacre ; le marchand présente le mémoire à milord, qui ne fait aucune diffiiculté sur le prix, mais ne fouille pas à sa poche.
— Je avais laissé mon bourse à l'hôtel ; monsieuri le marchand, faites venir un de vos jokeis avec moi pour toucher la petite somme, if gou please. — Oui, milord, c'est très-facile. François, allez avec ce millord anglais ; vous toucherez soixante francs pour les neuf bouteilles. Milord, je vous demande votre pratique... — Iwill vous acheter souvent, monsieur le marchand. Good moring. Benoit-son, suivez-moi... — Yes.
Btnoit-son suit milord sans lever le nez ; on monte en voiture avec François qui, n'ose pas s'asseoir devant milord. Olivier avait dit au cocher de le mener du côté des Champs-Elysées. Lorsque l'on eut roulé quelque temps, milord se frappa le front comme quelqu'un qui a oublié quelque chose d'important, puis ordonna au cocher d'arrêter.
— Mon ami. dit-il à François, j'ai oublié l'essentiel: il me faut six bouteilles de vin d'Espagne, allez vite me les chercher ; mon jokei va vous accompagner ; vous reviendrez avec lui à l'Hôtel des milords. Bonoit-son. allez avec ce jeune marchand. — Yes.
François ne fait aucune difficulté laiser le vm dans la voiture, ayant pour nantissement le domestique de milord. Il descend du riacre, ainsi que le^'ockei, et se hâte de retourner chez son martre chercher du vin d'Espagne.
Olivier, débarrassé du garçon, se fait conduire à la
Porte-Saint-Martin : là, il descend de voiture, paye son cocher, prend un commissionnaire, lui fait porter son panier de vin, et revient trouver Gustave, auquel il présente en triomphe le beaune, le bordeaux et le Champagne.
— Comment diable as-tu fait pour avoir ce panier de vin? demande Gustave à son ami. Olivier lui raconte le moyen qu'il vient d'employer et le succès de son déguisement ; Gustave secouait la tête et ne paraissait pas fort content de l'espièglerie d'Olivier. — Sais-tu, lui ditil enfin, que ce que tu viens de faire n'est pas délicat!...
— Pourquoi donc? — Se déguiser pour acheter du vin qu'on ne veut pas payer! — Si fait, je veux bien le payer, et la preuve, c'est que j'ai laissé des gages. — Beau gage ! cet imbécile de Benoît ! — Mon ami, tout niais qu'il soit, un grand garçon de vingt ans vaut bien soixante francs. — Mais il nous trahira. — Impossible ; je lui ai fait sa leçon... Allons, bannis de vains scrupules, je te promets d'aller dégager Benoît dès que je toucherai quelque chose sur mon mois. — Alors il restera longtemps en nantissement. — Mais toi, tu ne me parles pas de ce que tu as fait? — Oh! nous aurons un dîner superbe!... poissons, rôtis, entremets, rien n'y manquera,
— Mon ami, ce n'est pas délicat de manger un dîner qu'on ne peut pas payer... — Quelle différence!... on me fait crédit volontairement!... La grosse maman m'a offert de me fournir au mois... — Au mois!... ah! mon ami! quelle trouvaille tu as faite là!... encore onze traiteurs de bonne volonté, et nous voilà en pension pour l'année. — Allons cesse tes folies, et mettons le couvert; nos dames ne tarderont pas à venir... Ah? que tu es gauche! tu ne sais point placer une assiette... Que penseront nos belles, en ne nous voyant pas un domestique pour nous servir! — Elles penseront que nous avons renvoyé nos gens pour être plus libres de nous livrer, à 1 a gaieté et à la tendresse... elles nous en sauront même bon gré. — Tu vois tout cela du bon côté; mais je crains
que ce nigaud de Benoît ne fasse des sottises... — Chut!.. on frappe... — pegarde au trou de la serrure : est-ce 1(3 dîner? — Non, c'est ma voisine.
La petite voisine est introduite; elle se blâme la première sur son inconséquence de venir dîner chez dc> cons- mais ces messieurs lui promettent d'être dis< et la rassurent en lui apprenant qu'elle ne sera pas la seule dame au dîner. En effet, mademoiselle Lise ne tarde point à venir; elle fait une petite moue en apercevant une femme, mais son humeur se dissipe lorsqu'elle voit que ce n'est pas pour Gustave que la voisine descendue.
Le traiteur arrive enfin, courbé sous le poids des matelote, fricandeau et biftek; on s'empresse de le dé rasser des plats qu'il apporte, on en couvre la table, et on se livre sans réserve a son appétit et à sa gaieté.
Pendant que ces messieurs et ces dames- sont à table, voyons un peu ce quefaisait le pauvre Benoît, métamorphosé par Olivier en Benoit-ton, jockei anglais.
François arpentait les Champs-Elysées avec son compagnon, qui n'avait garde de desserrer les dents, mais qui maudissait tout bas Olivier, le panier de vin et la culotte de peau.
François essaie d'entamer la conversation, mais Benoît ne répond que par des yes à tout ce qu'on lui dit, et le garçon marchand de vin cesse un entretien dont il fait, seul les frais. On arrive enfin au magasin, François tout essoufflé, Benoît rouge comme un coq, parce qu'il prévoit que cela tournera mal pour lui.
— Est-ce que milord n est pas content de son vin? demande le marchand en apercevant Benoît. — Tes, répond celui-ci. — Ce n'est pas cela monsieur, dit le garçon ; milord n'a pas encore goûté le vin, mais il s'est rappelé en chemin qu'il lui fallait six bouteilles de vin d'Espagne, et nous venons les chercher. — Six bouteilles de vin d'Espagne!... mais duquel, encore?... — Milord n'a pas dit autre chose. — Savez-vous, monsieur le ioc-
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kei, quel est celui que votre maître préfère? — Yes. Est-ce le madère, le xérès, le malaga... — Yes, et toujours yes. — Ah ! j'entends, c'est le malaga... Voilà son affaire... Tiens, François, prends ce panier... Tu toucheras quatre vingt-dix francs, au lieu de soixante... Milord demeuret-il loin?... — Yes. — A l'Hôtel des Milords, dit François en prenant le panier... Allons, Allons, marchez, monsieur Benoît-son ; je vous suis.
M. Benoît-son, qui ne savait plus ce qu'il devait foire, puisque Olivier lui avait défendu de donner son adresse et de retourner vers son maître sous peine de cous de bâton, ne répondait rien à François, restait comme un terme au millieu de la cour.
— Est-ce que ce jokei a oublié son chemin? dit le marchand impatienté : ou est l'Hôtel des milords, mon ami? — Yes. — Que le diable l'emporte avec ses yes !..# Il paraît que ce jokei n'entend pas le frauçais... Comment savoir à présent où loge son maître?... Ah !... c'est sans doute à l'hôtel Meurice où descendent les gros milords?... — Yes. — Bon ; je l'ai heureusement deviné... François, va vite à l'hôtel Meurice avec M. Benoît-son.
— Oui, monsieur.
François se remet en marche; on est obligé de poisser le jokei dans la rue pour le faire trotter près du garçon marchand de vin; il cède enfin, et accompagne François en rechignant. On arrive à l'hôtel Meurice ; François fait des signes à son silencieux compagnon pour savoir s'il reconnaît l'hôtel, Benoît lâche une douzaine de yes. Le garçon entre et demande l'appartement de milord. Le concierge lui répond qu'il s'explique mieux; François pousse Benoît devant lui, et dit qu'il dmande le maître de ce grand jokei-là ; le concierge examine Benoit et répond qu'il ne l'a jamais vu, que d'ailleurs on dîne parfaitement Zt que les bords qui l'habitent n'ont pas l'abitude d'envoyea chercher du vin dehors.
François est furieux; il regarre Benoit ente le deux
yeux, lui demande si c'est dans coi hôtel que son maître est logé ou dans un autre quartier. Le jockei ne répond que ;/es à tout ce qu'on lui demande, le concierge éclate derire; et François, fort ennuyé de ses promenades,
pousse Benoît devant lui et ne le perd pas de vue en retournant chez son bourgeois.
«"Le marchand de vin s'emporte contre François en le voyant revenir avec le jockei : il commence à craindre d'avoir été dupé par un fripon et à suspecter la loyauté de milord. Il y a des voleurs en Angleterre comme ailleurs : cette idée inquiète le marchand, qui presse enfin Benoît de s'expliquer et d'indiquer la demeure de son maître. Enfin il trouve un moyen pour connaître la vérité : il se rappelle qu'un monsieur qui demeure dans sa maison sait parler anglais; par lui on saura faire répondre le jockei. François court chercher le voisin, qui vient de suite interroger Benoît.
Mais en vain on presse le jockei de questions anglaises et françaises, il ne sort pas de ses y es et on ne peut tirer de lui aucun renseignement sur son maître. Le marchand de vin voit qu'il a été dupe; mais il lui faut une victime, et Benoit va être conduit en prison. Déjà François saisit au collet le faux Benoît-son, lorsqu'un militaire entre dans la maison. A sa vue, Benoît recouvre la parole : il crie, pleure, se débat, et va se jeter aux genoux du colonel Moranval.
Le colonel allait dans la maison du marchand visiter un de ses anciens camarades, lorsqu'il entendit les cris de Benoît ; il lui demande où est son neveu. Le marchand vient réclamer son argent et expliquer ce qui lui est arrivé. Le colonel, qui devine une partie de la vérité, paye au marchand le prix de son vin, se rend caution du valet, donne pour boire à François pour l'engager à ne point ébruiter cette aventure, et s'éloigne en emmenant Benoît, par qui il espère savoir enfin des nouvelles de Gustave.