ENCORE UNE FOLIE
Nos jeunes gens avaient oublié Benoît et leurs créanciers : tout au plaisir d'être à table avec deux femmes jeunes, aimables et jolies, ils se livraient à la gaieté la plus folle que leurs belles partageaient : on chantait, on riait, on disait tout ce qu'on pensait ; on était aimable sans chercher à l'être; on avait de l'esprit sans préteni tion, de la malice sans méchanceté. Par-ci, par là, ces messieurs prenaient un baiser à leur voisine, mais rien de plus : les petites femmes savaient maintenir les mains trop entreprenantes des jeunes gens, et elles faisaient bien : pour qu'une fête soit gaie, il ne faut pas qu'elle dégénère en débauche.
On était au dessert ; le bouchon du Champagne avait été frapper le plafond (ainsi que le marchand de vin Pavait promis à milord), le vin moussait dans les verres, et la liqueur pétillante achevait d'échauffer les esprits déjà exaltés des convives, lorsque plusieurs coups frappés rudement à la porte interrompirent Gustave au milieu d'un couplet bachique.
Les jeunes gens se regardent, incertains s'ils doivent ouvrir; les dames regardent ces messieurs, et cherchent à deviner dans leurs yeux le motif de leur inquiétude . On frappe de nouveau. — Eh bien ! messieurs, dit mademoiselle Lise, est-ce que vous n'entendez pas? — Si fait, nous entendons, dit Gustave, mais nous ne savons pas si nous devons répondre... c'est peut-être quelque visite importune... — Ah ! je devine ! quelque dame qui vient voir ces messieurs... et on craint qu'elle ne nous trouve ici... Je vais ouvrir, moi; je veux connaître cette beauté dont on redoute la colère...
Mademoiselle Lise, qui n'écoute jamais ce qu'on lui dit lorsqu'il s'agit de quelque chose qui pique sa curiosité,
court dans la première pièce, et, malgré les prières de Gustave et d'Olivier, va ouvrir la porte d'entrée, lorsqu'un jurement bien prononcé se fait entendre sur le carré, et change la résolution de la petite, qui revient pâle et tremblante vers Gustave.
— Ah ! mon Dieu ! c'est ce vieux bougon de colonel !...
— Qui? mon oncle?... — Lui-même... Oh ! j'ai bien reconnu sa voix !... — Ah ! mon Dieu !... il m'aura vu passer ce matin dans la rue!... Comment faire, Olivier?...
— Parbleu! qu'il frappe tant qu'il voudra, nous n'ouvrirons pas. — Votre oncle est donc bien méchant? dit a son tour la petite voisine. — Ah ! madame ! il n'est qu'emporté... mais il m'en veut parce que je ne me suis pas marié avec une jeune prude qu'il me destinait... Tenez, entendez-vous comme il frappe?... Ecoutons; je crois qu'il parle...
— Ouvrirez-vous, mille bombes? crie à travers la porte le colonel Moranval; si vous n'ouvrez pas, j'enfonce la porte!...
— Ah ! mon Dieu!... il le fera comme il le dit... s'écrie Lise en courant dans la chambre pour chercher un» endroit capable de la dérober aux regards du colonel, qu'elle craint comme le feu.
Gustave se frotte le front, et cherche un moyen pour éviter son oncle ; la petite voisine tremble à la voix de ce colonel qu'on paraît tant redouter, et Olivier avale plusieurs verres de Champagne pour rappeler ses idées.
— Allons, il n'y a que ce moyen à tenter, dit Gustave en ôtant son habit, son gilet et sa cravats. — Qu'allezvous donc faire? demandent les dames. — Me coucher.
— Vous coucher!... devant nous!... quelle horreur! — Mesdames, dans un cas urgent, on glisse sur ces puérilités. D'ailleurs, je garde ma culotte, et vous ne verrez pas ce qu'il vous plaît d'appeler maintenant une horreur. — Finis cette dissertation, dit Olivier ; quel est ton projet?... — Je suis au lit, malade à la mort, depuis hier... tu me gardes... — Bon! je comprends... mais ces
dames? — Ali! il faut les cacher pour un moment... — Oui... mais où?... pas d'armoires assez grandes... Ah! le petit cabinet à l'anglaise; on y tient deux facilement... Le colonel n'ira pas vous y chercher. — Eh bien ! joli dessert que vous nous donnez là ! dit la voisine. — Pour moi, fit Lise, j'irai volontiers : l'arrivée du colonel m'a déjà donné la colique. — Ce ne sera pas pour longtemps, mesdames ; mais, de grâce, laissez-nous apaiser le cher oncle... — Allons, puisqu'il le faut... entrons dans le cabinet à l'anglaise... Au moins, monsieur Olivier, donnez-moi votre flacon d'eau de Cologne. — Le voilà, madame.
Les deux petites femmes se cachent dans le cabinet qui est derrière le lit de Gustave ; Olivier enlève aussi vite qu'il le peut les débris du dîner et les quatre couverts ; puis, pendant que Gustave enfonce un bonnet de coton sur ses yeux et se fourre sous la couverture, il va un mouchoir à la main et d'un air sentimental ouvrir la porte au colonel Moranval.
Le colonel s'impatientait; il allait effectuer sa menace et enfoncer la porte, lorsque Olivier parut devant lui. — Ah ! vous vous décidez donc à m'ouvrir enfin, monsieur! Savez-vous bien qu'il est indécent de laisser frapper aussi longtemps?... — Monsieur le colonel, vous étiez le maître de ne pas rester à la porte... — Oui, vous espériez que je m'en irais, je m'en doute bien... Je m'étais fait connaître, monsieur, et vous deviez... — C'est pour cela, monsieur le colonel, que je n'ouvrais point. — Comment, vous osez... — C'était pour ménager votre sensibilité... — Ma sensibilité !... laissons ce verbiage. Où est mon neveu?... — Chut!... — Qu'est-ce à dire?... — Chut!... de grâce!... — Qu'entendez-vous par vos chut?... je veux voir mon neveu!... — Vous allez le voir, monsieur le colonel... veuillez me suivre dans la seconde pièce. . . et marchez sur la pointe des pieds, je vous en prie... — Vous moquez-vous de moi, monsieur Olivier? — - Ah! monsieur, je n'ai pas envie de rire... Ce
pauvre Gustave... venez, le voilà, monsieur le colonel;
voyez dans quel état !... *
Le colonel arrive devant le lit dans lequel Gustave se frottail le visage avec des flgues sèches (pendant que son ami amusait son oncle) afin de se rendre le teint jaune et terreux.
Le colonel examine son neveu avec étonnement ; Olivier se retourne et étouffe une envie de rire que lui donne la vue du visage barbouillé de Gustave.
— Qu'a-t-il donc? dit enfin le colonel en examinant son neveu d'un air assez incrédule. — Ce qu'il a? monsieur le colonel!... une fièvre cérébrale et qui semble vouloir devenir putride et maligne. — Une fièvre cérébrale!... depuis quand?... — Depuis... hier... — Et c'est pour guérir sa fièvre que vous avez été ce matin, déguisé en Anglais, escroquer du vin chez un marchand?... — Monsieur le colonel, le terme est un peu fort... et si mon ami n'était point malade... — Morbleu! monsieur, je ne croii plus a vos contes... On ne guérit pas un malade avec du Champagne. — Aussi, monsieur, ne l'avaisje pris que pour moi afin de me donner des forces pour veiller mon ami. — Et pour cela vous laissez son domestique en gage?... — Nous n'en avions pas d'autres à offrir. — Exposer ce garçon à être mis en prison!... — Monsieur le colonel, Patrocle s'est fait tuer pour Achille; Pollux meurt six mois de l'année pour Castor; Orphée va aux enfers pour sa femme ; saint Vincent de Paul s'est fait mettre aux galères pour des gens qui n'en valaient pas la peine ; M. Benoît peut bien coucher en prison pour son maître. — Il n'est pas question d'Orphée et de Pollux!... mais de mon neveu qui, grâce à vous, monsieur Olivier, ne fait plus que des sottises... — Ah! monsieur le colonel , vous me flattez. . . — Est-ce qu'il ne parle plus?... — C'est qu'il est dans un assoupissement momentané, suite de l'accès qu'il vient d'avoir... — Que diable a-tildonc sur la peau?... —Rien... c'est l'effet de la fièvre. — Avez-vous été chercher un médecin ? — Pas encore,
monsieur le colonel... — Quoi! lorsque votre ami est malade... — Monsieur le colonel, nons n'avons pas d'argent pour acheter les drogues qu'il ordonnera sans doute... — Quelle conduite!... pas d'argent pour vivre !... — Monsieur le colonel, cela arrive tous les jours à des gens fort honnêtes. — Cela ne devrait pas vous arriver, à vous qui avez un emploi... Au reste, je veux savoir la vérité. Allez me chercher un médecin, monsieur Olivier! — Un médecin !... et pourquoi faire?... — Mille escadrons ! la question est singulière !... Allez, monsieur, je veux savoir si mon neveu est aussi malade que vous le dites ; et dans tous les cas je ne le laissera i pas ici... Quel désordre!... des vêtements à terre!... des assiettes sous la table !... — C'est que j'ai un chat, monsieur le colonel. — Des bouchons... des... ah! ah!... qu'est-ce que ceci?... Est-ce aussi pour votre chat, monsieur Olivier, que vous avez mis sous cette chaise ce ridicule de femme?... — Ah !... mon Dieu !... je le trouve donc enfin!... c'est le sac à ouvrage de ma femme de ménage ; elle l'a cherché ce matin pendant deux heures au moins, cette pauvre Fanchette ! ... elle croyait l'avoir perdu dans la rue !... — Ah ! vous avez une femme de ménage qui porte un sac de maroquin à fermeture d'acier ? — Oui, monsieur le colonel ; oh!.... tout le monde en porte maintenant... cela est devenu très-commun. — C'est fort bien. Allons, monsieur, ne perdez pas de temps... Je resterai près de mon neveu pendant que vous serez dehors... — Oh ! ce n'est pas la peine, monsieur le colonel, la portière montera le garder ; d'ailleurs je crois qu'il dort... — Je le veux ainsi, monsieur, et mille cartouches ! je vous prouverai que j'ai du caractère.
Le colonel se fâchait ; il n'y avait pas moyen de le faire changer de résolution. — Ma foi, se dit Olivier. Gustave et nos petites s'en tireront comme ils pourront quant à moi, j'ai fait ce que j'ai pu, je me sauve.
Gustave n'était pas à son aise pendant la conversation
du colonel avec Olivier; il avait pensé vingt fois éclater de rire, mais il s'était contenu dans l'espoir que son oncle ne resterait pas. Lorsqu'il vit Olivier sorti et le colonel assis au milieu de la chambre, il perdit courage et fut sur le point de jeter en l'air draps et couvertures ; il craignait aussi que les jeunes femmes ne fissent du bruit dans le petit cabinet. Afin de distraire l'attention du colonel il se décida à lui parler, et, pour entamer la conversation, poussa un gémissement plaintif.
— Ah ! ah !... dit le colonel, vous ne dormez plus, monsieur Gustave? — Comment, c'est vous, mon oncle? — Oui, mon neveu... Vous ne m'attendiez guère ce soir!... je conviens que sans Benoît je ne serais pas venu vous chercher ici... — Ah! c'est Benoît qui... vous a dit...
— Oui, après avoir reçu vingt coups de bâton pour prix de son silence, et la promesse du double s'il me mentait...
— Pauvre Benoît!... il n'a pas reçu d' autres gages depuis qu'il est avec moi. — Il me paraît que vous n'avez plus le délire, monsieur? — Mon oncle, je me sens mieux pour le moment ; demain j'aurai l'honneur d'aller chez vous si j'ai la force de marcher. — Non, monsieur, vous y viendrez ce soir à pied ou en voiture. Je ne suis pas dupe de votre maladie, et... Qu'est-ce que j'entends? on dirait...
— Ce n'est rien, mon oncle... c'est le carlin d'Olivier qui fait ses ordures... — Un carlin! un chat!... vous avez donc tous les animaux ici? — Olivier aime beaucoup les bêtes... — Diable!... quel bruit!... Votre carlin a donc le dévoiement?... — Oui, cette pauvre bête a trop bu de lait... — Mais il est donc sous votre lit?... Je crois que cela se sent jusqu'ici... — Si vous vouliez allez chercher du sucre pour en brûler, mon oncle?... — En brûler ! sur quoi? à la chandelle sans doute... mais votre ami tarde bien à revenir?... — Le soir, il n'aura trouvé personne.
— Allons, Gustave, habillez-vous et suivez-moi... — Je vous assure, mon oncle, que je n'en aurai pas la force, et je puis à peine... — Morbleu ! j'entends du bruit. Cette fois ce n'est pas un carlin... c'est dans ce cabinet...
Le colonel approche du cabinet ; Gustave se lève sur son séant, et, pour arrêter son oncle, ouble qu'il n'est déshabillé qu'à demi ; le colonel, qui aperçoit la culotte de Gustave, ne doute plus qu'il ait été dupe de nouveaux mensonges ; pour s'en éclaircir, il court au cabinet malgrer les supplications de son neveu ; il veut l'ouvrir, mais on a mis le verrou en dedans.
— Ah ! ah ! dit le colonel, c'est probablement la fe mme de ménage de M. Olivier qui cherche son ridicule dans las lieux à l'anglaise? Mais je suis curieux de connaître cette pauvre Fanchette ; et dussé-je rester ici jusqu'à demain, je réponds qu'elle ne sortira pas sans que je la voie.
Cette menace épouvaute les deux jeunes femmes, qui étouffaient enfermées dans le petit cabinet. Déjà plusieurs Ibis la voisine, qui avait vicié le flacon d'eau de Cologne pendant que mademoiselle Lise soulageait sa colique, avait voulut en sortir ; mais la petite blanchisseuse, qui redoutait beaucoup le colonel, avait toujours retenu sa comp \gne en lui faisant un portrait effrayant de l'oncle de G.istave, et en exagérant les dangers qu'il y aurait à s'exposer à sa colère. La honte d'être trouvée dans une pareille cachette retenait la petite enfileuse de perles, et la craintre fortifiait la résolution de Lise. Cependant toutes deux étaient fort mal à leur aise, lorsque Gustave, qui devinait le désagrément de leur position, se sacrifia généreusement pour elle.
Il se lève, met en un instant habit, gilet et cravate, et s'avance vers son oncle en lui annonçant qu'il est prêt à le suivre. — Ah ! drôle, dit le colonel, vous êtes donc guéri de votre fièvre?... Mon oncle, je mexpose à tout, votre olère, vous le voyez ; mais c'est pour deux femmes intéressantes, charmantes, et innocentes, qui ne doivent pas s'amuser dans ce cabieet... je me sacrifie pour elles... je vous attends, mon oncle. — Je devrais, avant de mien aller, donner le fouet à ces innocentes qui se cachent dans le cabinet de garde-robe de deux mauvais sujets, mais je veux bien leur en faire grâce pour cette fois. Allons, mar-
chez, monsieur, hâtons-nous de sortir : vos belles doivent êtes jaunes comme des citrons, et fumées comme des harengs.
Gustave prend son chapeau et sort de T appartement avec le colonel en jetant un dernier regard sur les lieux à l'anglaise.