TROP LONG OU TROP COURT
Voilà Gustave revenu chez son oncle ; il s'attend à une forte mercuriale, à des reproches sévères sur sa conduite sée et présente ; vous aussi, lecteur, vous croyez que le colonel Moranval va crier, jurer, sermonner !... eh bien ! pas du tout ; le colonel ne dit pas un mot à son neveu ; ils se retirent chacun dans leur appartement sans s'être adressé une parole. D1où provenait ce changement dans la conduite du colonel ? Peut-être voulait-il s'épar gner des discours inutiles ; peut-être, comme tant de gens, avait-il trop de choses à dire pour savoir par où commencer ; peut-être enfin, et je crois que nous tenons le véritable motif de son silence, craignait-il en se livrant à toute sa colère de faire remonter sa goutte dans son estomac.
Gustave ne sait que penser de la modération de son oncle ; mais il est résolu de se rendre digne de son indulgence, et pour cela, il reste huit jours chez lui, menant une conduite exemplaire, ne sortant que rarement, travaillant une partie de la journée, et se couchant de bonne heure.
Le colonel ne disait mot ; mais il observait son neveu : il commençait à sentir qu'avec un caractère comme celui de Gustave, on cède à la douceur, à la prière, tandis qu'on se révolte contre la force et l'autorité. — Soit, dit le colonel, je yiux bien être doux, et ne plus tant crier ; Gustave est un j«une homme : il est étourdi, mais sensible ; il
aime les femmes, je les ai aimées jadis, je les aimerais bien encore, si ma goutte et mes rhumatismes me le permettaient : avant de gronder les autres, rappelons-nous ce que nous avons fait. Tâchons seulement que Gustave ne fasse pas de mauvaises connaissances, ce qui est la perte des jeunes gens, et marions-le, si cela est possible, parce que le mariage étant le tombeau de la folie, de l1 amour et des plaisirs, Gustave deviendra nécessairement raisonnable, sage et rangé, lorsqu'il entendra sa femme crier, ses gens se disputer, et ses enfants pleurer ; petit concert qui est en effet bien capable de faire fuir les ris et les amours.
Gustave commençait à étouffer de sagesse, et, pour se désennuyer, cherchait à faire un Frontin de Benoît, auquel il avait, en rentrant chez son oncle, administré un léger correctif pour lui apprendre à mieux jouer les jockeis anglais . Mais Benoît n'était pas né pour être le valet de chambre d'un ieune homme à bonnes fortunes ; il n'entendait rien à l'intrigue, et Gustave perdait son temps et ses leçons, lorsqu'un matin son oncle le fit prier de passer dans son cabinet.
Gustave se hâte d'obéir ; il s'approche de son oncle avec le respect et la soumisson d'un neveu qui n'a plus le sou dans sa poche.
— Gustave, dit le colonel, il me semble que tu commences à te ranger un peu. Tu dois être las de la vie dissipée que tu as menée jusqu'ici. Pour achever de mûrir ta tête, j'en reviens à ma première idée, je veux te marier. — Encore, mon oncle ! Est-ce que vous avez pour moi une autre épouse en vue ? — Non ; liens, décidément je veux te laisser maître de choisir ; je crois que tu me sauras gré de cette condescendance. — Oui, mon oncle ; vous êtes d'une bonté... Mais où choisirai-je une femme? — A coup sûr ce ne sera pas dans les sociétés que tu fréquentes avec tes Olivier et tes grisettes. Tu vas venir avec moi dans des maisons honnêtes : tu y verras de jolies femmes ; tu te fixeras et tu ép mseras. — Allons, mon oncle,ainsi soit-il.
Gustave accompagne le colonel dans plusieurs son où il trouve en effet des femmes qui lui plaisent, mais qu'il ne voudrait pas épouser. Lorsque M. de Moranval voit san neveu empressé près d'une nouvelle beauté, faisant le galant, lançant des oeillades, il le croit amoureux, et le questionne au retour sur ses sentiments. — Eh bien. Gustave ! cette grande blonde te plaît ?... — Oui, mon oncle ; elle est gaie, aimable, spirituelle. . —As-tu envie de r épouser ? — Non... elle a trop de prétention à l'esprit : en causant avec moi elle cherchait à se faire écouter des autres ; elle parlait haut pour lixer l'attention ; elle est coquette, enfin !... et je ne veux pas épouser une femme coquette. — Et cette petite brune à laquelle tu as dit tant de douceurs, comment la trouves-tu ? — Charmante !... elle a de la grâce, de la tournure, une voix expressive... — L'épouseras-tu ? — Non pas... elle chantait un duo avec un jeune homme et y mettait une expression. . . Mon oncle, une demoiselle qui l'est encore ne pourrait pas mettre autant d'expression dans son chant !...
— Mais cette autre, si vive, si folle, qui danse si bien?...
— Ah ! celle-là est bien séduisante !... — Tu l'aimes? — Comment ne pas l'aimer ? ses yeux malins disent tant de choses ! . . . elle rit avec une gentillesse ! . . et sa danse ! . . . quelle légèreté ! . . . quelle grâce ! quelle précision dans ses pas !... — Ah ! c'est donc celle-là qui sera ta femme !...
— Ma femme !.. . Dieu m'en garde !.. , elle aime trop la danse ; elle recherche l'hommage de celui qui pirouette le mieux, et je ne veux pas conquérir un cœur par des entrechats !... — Mille cartouches ! Gustave, tu es bien difficile à marier ! — Convenez, mon oncle, que j'ai raison dans ce que je vous ai dit sur ces demoiselles ? — Tu trouves toutes les femmes coquettes, !. — Il y a du plus ou du moins ; mais en général toutes les dames sont portées à la coquetterie, penchant bien naturel, bien excusable chez un sexe qui doit à ses charmes des hommages qu'on ne rend pas toujours au mérite et à la vertu. Les femmes doivent donc d'abord s'occuper de plaire pour
affermir leur empire ; c'est ce qu'elles font depuis leur printemps jusqu'à leur hiver. — Elles ont raison, morbleu ! et nous autres qui les trompons dans les quatre saisons de notre vie... comment nommeras-tu cela ? — C'est de la séduction, mon oncle. — Ah i c'est de la séduction ! quand tu as six maîtresses à la fois ; quand tu te livres à la première brunette qui t'agace, quand tu courtises en même temps la mère et la Aile, la maîtresse et la soubrette, la marquise et la brodeuse, c'est de la séduction !... Cela ressemble diablement à du libertinage !.. . Oui, mon neveu, les hommes sont libertins, séducteurs, si tu veux ; tu l'es plus qu'un autre : ne t'érige donc plus en censeur des femmes, et estime-toi heureux qu'elles veuillent bien encore écouter tes sornettes et ne pas te rire au nez quand tu pousses de gros soupirs. — Mon oncle, je vous assure que je ne censure personne... — En voilà assez !... te marieras-tu, oui ou non ? — Oui, mon oncle ; quand j'aurai trouvé une femme parfaite.
— Te moques-tu de moi? La perfection n'est pas dans la nature; nous naissons tous avec des défauts que l'éducation peut affaiblir et les leçons déraciner, mais je ne suis pas de l'avis de ceux qui prétendent que nous venons au monde bons comme des agneaux et doux comme du miel. Si cela était, verrait-on un enfant de deux ans trépigner des pieds et se pâmer de colère? Sont-ce les caresses de sa mère, les soins de sa nourrice, qui ont rendu celui-ci, à quatre ans, menteur, voleur, gourmand et entêté? Nous naissons avec des défauts qui deviennent, des vices, lorsque l'éducation et la surveillance des parents ne les ont pas corrigés. Il ne s'ensuit pas de là que nous sommes, en grandissant, excusables de nous livrer aux penchants de la nature ; nous avons alors la raison pour nous éclairer et nous servir de guide; tant pis si nous n'écoutons pas ses conseils. Mais si la sagesse nous retient souvent, la faiblesse humaine l'emporte quelquefois : il est donc impossible d'être parfait. En quel lieu trouverons-nous les hommes sases et commandant à
toutes leurs passions? J'ai beau remontera la création du monde, je n'y trouve point cet Age d'or dont ont parlé les poètes, et ce que chaque génération a appelé le bon vieux temps... Le premier homme eut une femme coquette, et deux fils dont l'un a tué l'autre, les descendants de Caïn e1 d'Abel se sont si bien comportés, que Dieu a été obligé de leur enyoyer le déluge. Les descendants de Noé se sont constamment battus les uns contre les autres. Est-ce dans l'Asie, au temps de Sémiramis, qu'il faut placer Page d'or?... Quel assemblage de vices renfermaient ces villes fameuses, Ninive, Babylone, Persépolis, Ecbatane! Et cet Grèce si vantée, qui n'était composée que de petits royaumes toujours prêts à se déchirer eux-mêmes, toujours livrée à des tyrans ou à des fripons! Aristocratie, démocratie, oligarchie, factions, guerres, trahisons, esclavage décoré du nom pompeux de liberté, voilà quelle fut la Grèce. Est-ce chez les Romains que nous trouverons la perfection?... Si elle est dans les arts, elle est bien loin de leurs mœurs! Leur république n'offre que batailles, carnage, décemvirs, tribuns, révolutions, loi agraire, des dictatures perpétuelles, des proscriptions; la pourpre des Césars ne nous montre qu'un Titus pour opposer aux Tibère, Néron, Caligula, Caracalla.
Est-ce sous les pontifes que les Romains étaient heureux? Je vois le fils d'un pauvre vigneron parvenir à la dignité suprême. Sixte-Quint s'assied sur le trône pontifical, et remplit l'univers du bruit de sa grandeur : il embellit Rome, élève des monuments ; mais il augmente les impôts, le peuple est malheureux et appauvri. Sixte- Quint fut plus haï qu'admiré.
Est-ce le temps de la chevalerie que l'on appelle l'âge d'or? Sans doute il était beau de rompre une lance pour sa belle, et de se consacrer à la défense des dames; mais je vois, dans ces beaux temps, les vilains mangés par les vassaux, les vassaux mangés par les suzerains, et les suzerains dépouillés par les moines; je vois une jeune mariée forcée de donner sa fleur à un châtelain brutal, et des
hommes appelés serfs , traités par d'autres hommes comme le prophète Elie traita de pauvres petits garçons qui rappelaient tondu. C'est donc sous le bon roi Henri IV, que l'on a connu le bon temps? C'était en effet le désir de ce grand homme de rendre son peuple heureux; et, s'il n'eût tenu qu'à lui, les Français auraient connu l'âge d'or. Mais les rébellions, les guerres civiles, les fanatiques, les empoisonneurs, les assassins troublèrent le règne de Henri IV, qui périt comme Henri III.
Après ce bon roi, où irai-je chercher le bon temps et l'âge d'or.... et cette perfection, cette sagesse constante qui n'existent pas?
— Mon cher oncle, vous avez oublié Salomon, dit le Sage. — Ah! parbleu! une sagesse comme celle-là te conviendrait beaucoup : trois cents femmes et sept cents concubines! Peste! quel homme que ce Salomon! Mais voilà une dissertation qui m'a mené plus loin que je ne voulais, et tout cela est ta faute. Tu veux une femme parfaite ! Tu ne te marieras donc pas? — Pardonnezmoi, mon cher oncle. Il suffit pour cela que je sois amoureux : celle que nous aimons est parfaite à nos yeux. — Si tu m'avais dit cela plus tôt, mon cher neveu, tu m'aurais épargné ce bavardage sur la perfection, l'âge d'or et le bon vieux temps. Tâche donc de devenir amoureux : cela t'était si facile autrefois. — Il est facile de trouver une maîtresse... mais une femme... Ah! mon oncle!... — Est-ce qu'une maîtresse n'est pas une femme? — Si fait; mais... — Est-ce qu'on ne couche pas avec l'une comme avec l'autre? — Sans doute... — Est-ce qu'on ne fait pas des enfants à toutes les deux? Certainement... mais... — Allons, va te promener avec tes mais... Tu n'as pas le sens commun, mon pauvre Gustave!. .. Jes messieurs qui ont tourné toutes les têtes, qui ont trompé des maris et fait le malheur des petites filles, sont, quand on veut les marier, d'une sévérité extrême sur le choix d'une épouse... Va, mon cher ami, quoique tu .-ois bien au fait de toutes les ruses des belles, ta
femme, si cela lui plaît, tu trompera comme un homme bien ignorant sur cet article. — Je n'ai jamais douté de cela, mon oncle. — Oui? Eh! bien en ce cas, allons nous coucher.