‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 17 sur 40 · AMOUR VRAI · texte numérisé non relu

AMOUR VRAI

Un soir que Gustave revenait seul du spectacle, son

oncle ayant préféré ne pas sortir, il aperçut une femme assise sur le banc à côté de la porte cochère de l'hôtel du colonel. Sans faire beaucoup attention à elle, Gustave allait rentrer, il tenait le marteau pour frapper, lorsqu'une voix touchante l'arrêta.

— C'est vous, monsieur Gustave, et vous ne me dites rien?... — Grand Dieu!... quelle voix !... — Vous ne me reconnaissez donc pas ?... — Serait-ce toi, Suzon?... — Oui, monsieur, c'est moi, c'est la pauvre Suzon... — Et que viens-tu donc faire à Paris? — Je viens vous voir...

— Me voir !... — Certainement. Je suis là à vous attendre depuis deux heures... On m'a dit que vous étiez sorti, mais que vous reviendriez bien sûr, et je n'ai pas voulu m'éloigner de votre maison. — Chère Suzon!... Mais je ne conçois pas... Avec qui es-tu venue à Paris?

— Avec personne... — Et tes parents ? — Je ne leur ai pas dit que je m'en allais... Quoi! tu lésas quittés?...

— Ils voulaient toujours me marier avec Nicolas et moi je ne voulais pas, parce que je pensais toujours à vous. Hier on a fixé le mariage pour dimanche... et je me suis sauvée ce matin pour ne pas épouser Nicolas... — Comment savais-tu mon adresse? — M. Benoît m'avait dit la rue et le numéro, et je n'avais garde de rien oublier!... Est-ce que vous êtes fâché de me voir?... r- Pauvre Si^on !... fâché de te voir ?.. . Ah ! je t'aime trop pour cela.. . Mais cependant... comment allons-nous faire?

— C'est bien facile, je resterai avec vous... — Mais il faut te loger... te coucher... — Je coucherai avec vous... Vous savez bien comme je faisais lorsque vous étiez chez nous... — Si j'étais seul, ce serait fort aisé... mais je demeure chez mon oncle, et je ne suis pas le maître de faire tout ce que je veux... — Ah! monsieur Gustave, vous ne m'aimez plus, je le vois bien!... Vous me chassez, vous me renvoyez d'auprès de vous!... vous voulez toujours que j'épouse Nicolas Toupet !... — Ne pleure pas, Suzon, ne pleure pas... Moi, te renvoyer! non, ma chère amie... Tu as fait une étourderie en quittant ta famille; mais j'en suis la première cause, et certes je ne t'abandonnerai pas. Cependant je voudrais bien que mon oncle ne sût rien de tout ceci... Si je pouvais te cacher. .. — Oh ! je ferai tout ce que vous voudrez !... Que je sois avec vous seulement et je serai contente. — Je vais frapper... je laisserai la porte entr'ouverte. Pendant que je parlerai au portier, tu entreras, tu te glisserais au fond de ia cour... Nous verrons ensuite si les domestiques sont couchés... Tu m'entends bien ?. . . — Oh ! soyez tranquille.

Gustave craignait le bavardage du portier, qui était le père de Benoît et aussi bête que son fils.

Notre jeune homme frappe, entre, va se placer devant le carreau du portier, qui lui apprend qu'une jeune fille est venue le demander ; pendant cet emps, Suzon entre et se glisse au fond de la cour. Gustave ferme la porte et va retrouver la petite sous la remise. — Te voilà dans la maison, dit-il à Suzon, maintenant je vais te conduire à ma chambre... puissions-nous ne rencontrer personne dans l'escalier ! Il la prend par la main et monte un escalier qui conduisait à son appartement et à celui de son oncle. m

Arrivé sur le carré, Gustave s'arrête devant la porte ; il aperçoit de la lumière dans la pièce d'entrée qui précède sa chambre à coucher ; il fait monter un étage de plus à Suzon, et entre chez lui. Il trouve Benoît endormi sur une chaise en attendant son maître,

Benoît s'éveille; il demande à Gustave s'il n'a besoin de rien, et va monter à sa chambre, qui est sur les toits ! mais il rencontrerait Suzon sur l'escalier ; il faut donc au contraire, le faire descendre. — Benoît, je veux souper, dit Gustave; va à L'office me chercher quelque chose.

Benoît sort et descend ; pendant ce temps, Suzon est introduite dans la chambre à coucher de Gustave. Benoît revient apportant une volaille et du vin ; pendant qu'il pose cela sur une table, et que Gustave le presse de se dépêcher, Suzon, qui était dans la chambre sans lumière, renverse une chaise en cherchant à s'asseoir.

Benoît pâlit ; la volaille qu'il tenait sur un plat roule a terre; il n'ose plus lever les yeux ; Gustave ne sait que dire. — Avez-vous entendu, monsieur?... dit enfin Benoît en tremblant... — Oui, j'ai cru entendre. .. — Il y a des voleurs dans votre chambre... et moi qui suis resté seul ici pendant une heure!... Ah, mon Dieu!... si je m'étais douté de ça!... — Allons, tu rêves, Benoît. — Comment, monsieur? est-ce que ce bruit s'est fait tout seul? — C'est ie chien de mon oncle, sans doute. — Oh! il y a longtemps que Fidèle est dans sa niche... ce sont des voleurs... je vais éveiller tout le monde... — Garde-t'en bien... je te le défends..- va te coucher, Benoît. — Quoi, monsieur ! vous voulez rester seul ici!... — Yate coucher, te dis-je, et ne réveille personne, ou demain je te chasse ! — Mais, monsieur, vous voulez donc être tué cette nuit? — Je n'ai rien à craindre. Tu est un sot; va-t'en, et tais-toi. — Allons, bonne nuit, monsieur... je vais armer ma carabine ; vous m'appellerez si vous avez besoin de moi... je tirerai mon fusil en l'air, ça réveillera tout l'hôtel. — Benoît, fais-moi le plaisir de ne pas toucher à ta carabine, si tu ne veux pas que demain ma canne touche à tes épaules. Va te coucher et dors .

Benoît s'en va enfin, et Gustave est seul avec Suzon ; il peut la voir, lui parler, l'embrasser tout à son aise; il la trouve embellie, formée davantage depuis son départ du village. La petite se laisse embrasser, caresser. Elle

revoit Gustave, il lui promet qu'il ne la renverra pas ; elle est heureuse, elle ne désire plus rien.

Les jeunes gens soupent, et Suzon raconte à Gustave son voyage ; elle est venu'e à pied d'Ermenonville à Paris , elle a fait onze lieues presque sans se reposer, tant ellô craignait de ne pas arriver assez tôt près de son ami ; aussi ses pieds sont écorchés, ses membres meurtris; mais en route elle ne sentait pas la fatigue, F amour doublait son courage et ses forces.

— Pauvre petite ! disait Gustave... Oh ! cette femme-la m'aime bien ! . . .

Il n'osait parler à Suzon de la douleur qu'elle causait à ses parents ; il sentait bien qu'elle avait eu tort de les quitter pour venir le trouver, mais pouvait-il faire des reproches lorsqu'elle lui donnait une si forte preuve d'amour! — Le sort le veut ainsi, pensait Gustave; il était écrit que Suzon n'épouserait pas Nicolas, parce que j'aurais été à Ermenonville... Allons, jouissons du présent et ne nous inquiétons pas de l'avenir.

Gustave fit coucher Suzon avec lui. La petite retrouva dans les bras de son ami ces nuits d'amour qui avaient fait depuis le charme et le tourment de sa vie. Elle s'endormit enân, heureuse et plus aimante encore, sur le sein de Gustave ; pour lui, réfléchissant à ce qu'il "ferait de Suzon et aux moyens de la dérober aux regards de son oncle, il n'était pas aussi tranquille que la petite. La colère du colonel serait terrible s'il trouvait la jeune paysanne chez son neveu ; et s'il apprenait que cette jeune fille, séduite par Gustave, a pour lui abandonné ses parents et son pays, cela seraitbien pis encore !... Comment donc faire pour éviter tout cela ?... Renvoyer Suzon chez ses parents, qui peut-être la maltraiteront !... 4h ! Gustave ne se sent pas ce courage... Suzon, qui est si sensible, si jolie! .. Quel cœur pourrait se priver volontairement d'un pareil trésor!... ce ne peut être celui d'un jeune homme de vingt ans.

— Gardons Suzon avec moi, dit Gustave, cachons-la

avec soin, tâchons de ne point donner l'éveil à mon

oncle... et, ma foi, cela durera tant que cela pourra.

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