JULIE PERD SA BEAUTE ET GUSTAVE SA CULOTTE
La conversation dos doux époux était achevée; le silence de La nuit n'était plus troublé par Les exclamai ions
d'Aurclio: un ne se retournait plus dans le lit, d'où Gustave conclut qu'on était endormi. Il résolut de profit et'
de ce moment pour s'échapper; il ne pouvait esp une occasion plus favorable : en attendant le jour, il lui sera plus difficile d'éviter les regards des domesliq
il fallait donc mettre à profit le sommeil des époux.
Gustave se glisse bien doucement sur les mains et les genoux: il parvient au milieu de la chambre; il se lève et marche, les mains en avant, du coté de la porte : déjà il est tout proche, lorsque ses pieds heurlent un tabouret que ses mains n'ont pu sentir; sur ce tabouret était posée une cuvette; le pied de Gustave envoie la cuvette rouler au milieu de la chambre :1e bruit réveille les deux époux.
— Qui est là? s'écrie M. Frémont. Gustave voit qu'il n'est plus temps d'aller en tâtonnant, il faut se sauver; il trouve la porte, l'ouvre brusquement, et monte l'escalier, pendant qu'Aurélie crie à tue-tête: — Au voleur! au secours!... et que Frémont court prendre son fusil.
Gustave arrive au premier étage; il frappe à la porte, il appelle à demi- voix Julie; mais on ne répond pas, et Frémont sort de sa chambre; il va monter l'escalier, il va atteindre Gustave, et peut-être lui envoyer une balle dans la tête, ce qu'il ne faut pas s'exposer à recevoir. Comment lui échapper? Notre étourdi monte encore
l'escalier, la porte qni donne mi la terrasse est ouverte, il entre et referme la porte sur lai. Le voilà donc pour un moment en sûreté; mais Frémont sait qu'il s'est réfugié sur la terrasse ; il descend l'escalier, et court rassembler ses domestiques, pendant que sa femme se sauve en chemise dans le jardin.
Mais pourquoi Julie n'avait-elle pas ouvert à Gustave? Parce qu'elle n'était point alors dans sa chambre. — Et, pourquoi n'était-elle point dans sa chambre au milieu de la nuit? — C'est ce qu'il me sera très-facile de vous expliquer.
En montant chez elle, madame de Berly croyait bien y trouver Gustave. Quel est son étonnement de ne voir personne! Elle regarde partout, dans les cabinets, dans le? armoires, jusque dans le lit, point de Gustave !... Où peut-il être? Elle monte sur la terrasse, il n'y est pas : mais où donc est-il?... Elle est entrée dans la chambre de sa nièce, elle sait qu'il n'y est point. Julie ne conçoit rien à la conduite de Gustave; elle ouvre la fenêtre, regarde dans le jardin, écoute, tousse très-fort... personne ne paraît.
— Allons, dit-elle, il se sera ennuyé d'attendre... il sera parti... Mais non, Gustave ne m'aurait pas quittée ainsi... peut-être a-t-il craint d'être vu dans le pavillon, et a-t-il préféré m' attendre dans le jardin... car il faut bien qu'il soit quelque part... Visitons le jardin.
Julie prend une lumière: elle descend bien doucement l'escalier pour ne point donner l'éveil à M. et madame Frémont, et va visiter chaque bosquet, chaque buisson, en appelant à demi-voix Gustave, qui était alors couché sous le lit d'Aurélie.
Le jardin était fort grand, et Julie n'en avait encore visité que la moitié, lorsque les cris de Frémont et de sa femme parvinrent à son oreille. Elle s'arrête tremblante : — 11 est découvert, dit-elle, nous sommes perdus!...
Madame de Berly précipite ses pas vers le pavillon ;
JG8 GUSTAVE
au détour d'une allée, Aurélie vient se jeter dans ses bras!
— Ah ! ma tante, sauvons-nous, il y a un voleur dans la maison...
— Un voleur?...
— Oui, ma tante, est-ce que vous ne nous avez pa^ entendus?...
— Si fait, et c'est pour cela que je suis descendue dans le jardin...
— C'est bien heureux que vous ne l'ayez pas rencontré! il est maintenant sur la terrasse...
— Mais es-tu bien sûre?...
— Oh! certainement; il était caché sous mon lit!... Ah! mon Dieu! et M. Frémont qui a voulu me... Ah! si j'avais su!... mais, ma tante, n'allez donc pas par là; vous approchez du pavillon... cet homme pourrait nous tirer un coup de pistolet de dessus la terrasse.
Madame de Berly n'écoutait pas Aurélie, et continuait de marcher vers le pavillf n ; elle y arrive, monte vite l'escalier, ouvre la porte, et jette un cri en apercevant un homme tout noir au milieu de sa chambre... mais sa frayeur est aussitôt dissipée ; cet homme noir est Gustave, qui, pour arriver chez elle et se sauver de la terrasse, n'a trouvé d'autre moyen que de descendre par la cheminée.
— Comment, c'est vous!... pauvre Gustave!... comme il est fait!... — Bien heureux encore d'avoir trouvé ce moyen pour leur échapper!... — Mais ne vous trouvant pas sur la terrasse, que vont-ils penser?... —Que j'ai sauté dans le jardin... — Ah!... il me vient une idée... oui... je les entends...
Madame de Berly ouvre sa fenêtre ; Frémont arrivait avec le jardinier, son valet de chambre et trois ou quatre voisins qu'il était parvenu à faire lever, et qui avaient consenti à le suivre pour arrêter le voleur.
Ces messieurs portaient des flambeaux et des fusils ; ils allaient monter à la terrasse, madame de Berly les arrête.
— Le voleur est sauvé... je l'ai vu sauter de la terrasse dans le jardin, et monter par-dessus ce mur.
— En êtes-vous certaine, ma tante?... Cependant ce mur est très-haut... cet espalier n'est point endommagé...
— Ces gens là sont si lestes!...
— N'importe, messieurs, dit Aurélie, visitez toujours le pavillon et la terrasse.
— Parbleu! dit Gustave, ils ne me chercheront pas ici, j"espère... surtout quand je serai dans votre lit.
Aussitôt il se déshabille et se couche; Julie va en faire autant... On descend rapidement rescalier... on frappe vivement à sa porte...
— Ouvrez... ouvrez... ma tante, crie M. Frémont.
— Et pourquoi donc cela?...
— Le voleur doit être dans votre chambre ou dans la cheminée ; nous sommes certains qu'il a descendu par là,... le haut de la cheminée est cassé...
— Eh ! monsieur, je vous dis qu'il n'y a personne dans ma chambre... je le verrais bien.
— Il est caché, ma tante ; ouvrez vite, ou vous êtes perdue...
— Mais, monsieur, je suis toute nue. . . attendez donc un moment.
Julie se déshabillait en effet; elle fourre les vêtements de Gustave entre ses matelas, et s'approche de la porte : — Messieurs, je vais vous ouvrir... mais n'entrez pas de suite, laissez-moi le temps de me remettre dans mon lit, je vous en prie...
— Oui, ma tante, ouvrez.
Julie ouvre la porte et va se recoucher près de Gustave, qui se lait le plus petit possible, et se blottit contre un endroit où certes on ne doit pas présumer que le voleur se soit réfugié.
Frémont, les valets et les voisins entrent le fusil en avant ; ils visitent tous les coins, ils regardent dans la cheminée, ils tirent dedans deux coups de pistolet.
— Vous voyez bien qu'il n'y est pas, dit madame de
Bcrly; c'est en instant du haut en bas de la terrasse qu'il aura endommagé la cheminée.
— Eh mais, dit à son tour Aurélie, qui était restée près de la porte, s'il était caché sous le lit de ma tante.
On regarde sous le lit... personne. — Quand je vous dis que je l'ai vu franchir le mur à droite...
— Mais, ma tante, ils pouvaient être plusieurs.
— Enfin il n'y en a point ici, et j'espère qu'on va me laisser dormir.
— Dormir!... Comment, ma tante, vous pensez à dormir quand nous sommes entourés de voleurs?...
— Comme je suis certaine qu'ils ne sont plus dans la maison, je ne crains plus rien.
— Allons, messieurs, dit Frémont à ses voisins, allons faire une exacte visite dans les jardins.
— Eh mais, monsieur, dit à son tour le jardinier, si le voleur a sauté dans l' jardin à droite, il sera tombé dieux M. Courtaud, le n aître d'école d'à côté.
— C'est juste... il faut aller réveiller M. Courtaud; nous parviendrons peut être à saisir le coquin.
Ces messieurs se disposent à sortir ; Aurélie les arrête : — Et moi, messieurs, est-ce que vous m'abandonnez?... je n'ai pas envie de rester seule à ce rez-de-chaussée... on n'aurait qu'à forcer les volets...
— Venez avec nous, madame...
— Que je sorte comme cela !... ô ciel !. . . ces messieurs n'en ont déjà que trop vu... Ah!... je vais rester avec ma tante; elle a du courage; auprès d'elle je n'aurai pas si peur . .. Ma tante, voulez-vous que je couche avec vous?...
— Quelle folie!...
— Ah! je vous en prie, ma tante... Allez, messieurs; mais laissez-nous le jardinier pour sentinelle... il restera en bas.
Les hommes descendent, placent le jardinier en obser vation au rez-de-chaussée, avec ordre de tirer à la première alerte, et s'en vont réveiller M. Courtaud, laissant Aurélie dans la chambre de madame de Berly.
La situation de Gustave était pénible : dans tout autre moment il aurait profité de sa position ; mais il fallait alors, nouveau Tantale, ne point goûter des biens qui s'offraient à lui. Notre héros n'avait pas la vertu de saint Robert d'Arbrissel, qui couchait entre deux filles pour mortifier sa chair, et défiait ainsi le démon (lequel finissait toujours par le laisser en repos). Gustave était possédé par l'esprit malin, et ne pouvait le combattre. Couché avec une jolie femme, à moins de faire usage du procédé d'Origène, j'aime à croire, lecteur, que vous seriez, comme mon héros, tombé en tentation.
Julie était encore plus mal à son aise que Gustave : elle regardait en frémissant Aurélie, qui était occupée à mettre un mouchoir sur sa tête, et se disposait à partager le lit de sa tante ; encore un moment, et madame Frémont va tout découvrir... le lit est tout contre le mur, il n'y a pas moyen de se glisser dans la ruelle... Comment donc faire? Allons... un grand moyen; il faut souvent tout risquer pour conserver quelque chose!... Julie se lève au moment où Aurélie va se coucher, et prend la chandelle que celle-ci allait poser sur la table de nuit.
— Où allez- vous donc, ma tante?...
— J'ai cru entendre du bruit... je crois que ces messieurs n'ont pas regardé dans cette grande armoire...
— Ah ! ma tante! vous me faites frémir... n'approchez pas... si en effet il y avait là quelqu'un?...
— Eh bien ! il faut s'en assurer»..
— Mais attendez donc .. Je vais avertir le jardinier... Aurélie ouvre la porte, et appelle le jardinier. Pendant
qu'elle a le dos tourné, Julie met le feu à des papiers qui sont au fond de l'armoire, puis se rapproche de madame Frémont/ Le jardinier arrivait, prêt à tirer sur le voleur. — Je n'ai rien vu, dit madame de Berly, je me suis trompée.
— N'importe, ma tante, laissez-le visiter... partout. Le jardinier entre dans la chambre, et aperçoit une
fumée épaisse qui sort de l'armoire. — Ah! morgue, mesdames, en v'ia ben d'une autre !... l'voleux a mis Le
feu chez vous. . .
— Le feu!...
— Ah! malheureuse! c'est moi qui en visitant cette armoire... une flammèche sera tombée...
— Sauvons-nous, ma tante, sauvons-nous... la fumée m'étouffe déjà.
La fumée commençait à remplir l'appartement : Aurélie descend en poussant des cris perçants ; le jardinier laisse là son fusil, et court chercher de l'eau. Julie est enfin seule avec Gustave, qui saute hors du lit et se jette dans ses bias.
— Sauvez-vous, mon ami, vous n'avez qu'un moment... Grand Dieu !... quelle nuit!...
— Chère Julie!... et c'est moi qui suis cause.. ,
— Fartez vite... la fumée va nous étouffer...'
— Il faut cependant que je prenne mes vêtements... jo ne puis m'éloigner ainsi...
— De grâce, sortez d'abord de cette chambre ..
— Que je vous quitte !... On n'y voit plus... Ah ! je les tiens, je crois...
— Descendez... voilà laclef de la petite porte... Adieu, Gustave... sauvez-vous...
Julie pousse Gustave hors de la chambre que la fumée remplissait; mais le jardinier montait alors l'escalier avec deux seaux d'eau ; il aperçoit un jeune homme fuyant avec un paquet, il ne doute point que ce ne soit le voleur qu'on cherche; n'ayant pas d'armes pour le combattre, il pose un de ses seaux à terre et jette l'autre sur le corps de Gustave; celui-ci, trempé jusqu'aux os, repousse avec colère son adversaire ; le jardinier perd l'équilibre, il roule, tombe sur les marches de l'escalier; Gustave saute par-dessus lui, il sort du malencontreux pavillon; heureusement Aurélie en était déjà éloignée ; il suit l'allée qui conduit à la petite porte, il ouvre, il est enfin dans la campagne; pour la seconde fois il franchit
presque nu les haies, les buissons et les fossés,et c'est encore pour Julie qu'il se trouve dans cette fâcheuse situation. — Ah ! c'en est fait, dit notre héros en grelottant, je ne m'exposerai plus à pareille aventure ! Cette femme-là coûte trop cher !
Etant à une portée de fusil de la maison de M. Frémont, Gustave s'arrête, et se dispose à s'habiller; mais, nouvelle disgrâce, au lieu d'un pantalon, il trouve un corset, un jupon pour un gilet, une robe pour un habit ; enfin ce sont les vêtements de Julie qu'il a pris pour les siens ; méprise d'autant plus naturelle, que Julie avait caché les vêtements de Gustave entre les matelas de son lit, et posé les siens sur la chaise où étaient les autres. Au milieu de la fumée qui ne permettait plus de distinguer les objets, Gustave avait saisi ce qui était sur la chaise, sans s'apercevoir du changement de vêtement.
— On dit qu'il y a un dieu pour les amants, dit Gustave en nouant autour de son corps le jupon de percale et la robe de taffetas gris : mais il me semble que cette nuit le diable seul s'est mêlé de mes affaires. Allons... soyons femme, puisque je ne puis être autre chose; j'avoue que, pour le moment, ce déguisement ne me convient guère : quand on est trempé jusqu'aux os, un jupon de percale, une robe de taffetas et un petit bonnet de tulle ne valent point un habit et un pantalon de drap... Encore si nous étions en été!... mais nous sommes au mois de mars!... Quelle idée de venir à la campagne dans ce temps-ci!... Parbleu!... j'avais bien besoin de suivre ce fiacre!... ah ! c'était pour une leçon. .. Que diable fait-on de tous ces cordons? Je dois avoir l'air d'un vrai chie-en-lit... par malheur le jour commence à poindre ... Ah ! quelle nuit ! coucher avec une femme charmante sans .. Etre arrosé, enfumé... et affublé de la sorte!... Ah, mon oncle! si vous m'aperceviez dans cet état... et madame Fonbelle, à qui je jure tous les jours que je suis sage, rangé, constant!... Au diable les lacets... et les rubans!... Dépêchons-nous pour arriver
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a Paris avant qu'il fasse grand jour; car en me v<ainsi, ou me mèin-raii à l;i préfecture de police.
Pendant que aotre héros, assis bot les bonis d'un entre un œillet et des plants de pommes de terre, pi dait à sa nouvelle toilette, madame de Berly s'exposait
pour lui aux plus grands dangers : Julie était derrière Gustave lorsoae le jardinier l'arrosa delà tèieaux pieds: elle te voit eu fin renverser son adversaire et gagner le jardin. Il est sauvé, dit-elle, mais bientôt une refis
vient modérer sa joie : - s sont cachés eJiîre
les matelas; se serait-il trompé?... aurait-il pris une robe pour un habit? Le malheureux, dan- L'étal où l'a mis le jardinier, gagnera une maladie s'il ne peut bien vite se vêtir chaudement. Telles sont les pensées qui se présentent en foule à l'esprit de Juli ad aussi-
tôt une résolution hardie; les femmes ne calculent point le danger quand il s'agit de sauver l'objet de leur ailection, et madame de Berly est persuadée que Gustave périra, s'il n'a pour se couvrir qu'une robe et un jupon.
Elle remonte l'escalier: la flamme circulait déjà dans une partie de la chambre, mais elle n'avait point encore gagné le lit; Julie ferme les yeux, retient sa respiration, .elle s'élance dans l'appartement... elle touche les matelas, elle les soulève... elle sent les vêtements... elle tes tire avec force... elle tient eniîn ces objets précieux... elle cherche la porte : la fumée la suffoque... un tourbillon de flamme l'atteint ; ses cheveux, qui pendent en -désordre, sont bientôt embrasés; elle perd courage... elle tombe devant l'escalier. — Pauvre Gustave îs'écrict-elle.
Julie allait périr, si le jardinier, qui s'était relevé et remis de l'étourdissement que sa chute lui avait causé, ne tùt venu à son secours. Le brave homme monte avec son seul seau plein qui lui reste : il aperçoit madame de Berly à tirre; il la prend dans ses bras, la descend au jardin, et là lui jette non eau sur la tête pour éteindre le feu pris à ses cheveux. En ce moment les secours ar-
rivent de toutes parts : Aurélie avait appelé son mari ; F rémont et ses valets avaient réveillé toute la pension le M. Courtaud. Les voisins accouraient avec de l'eau; on parvint bientôt à se rendre maître du feu, ies meubles de la chambre du premier furent brûlés, et avec eux les habits de Gustave.
Madame de Berly revint à elle, mais elle souffrait horriblement; sa ligure était brûlée partout : elle devait porter toute sa vie les marques de sa blessure. Aurélie lit un cri en voyant sa tante : Julie se résigna... — Je serai laide, dit-elle, il ne m'aimera [lus!... mon cœur, cependant, est toujours le même !... mais du moins il ne s'exposera point pour moi, et je ne trahirai plus mes devoirs.
Julie perdit en effet tous ses attraits ; elle fut punie par où elle avait péché !
Juste retour des choses d'ici-bas.