‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 24 sur 40 · INE SCÈNE A LA COURT! L LE · texte numérisé non relu

INE SCÈNE A LA COURT! L LE

Gustave, le bonnet sur l'oreille, le corset passé en gilet et attaché par-devant, le jup^n pendant d'un côté, et la robe traînant dans la crotte, marchait à longues enjambées dans la grande rue de Belleville. Le jour paraissait, et sous ce costume féminin il faut éviter les aventures, surtout dans le quartier Ce la Courtille, séjour ordinaire des ivrognes. Gustave se félicitait d'avoir passé nie d'Amour ; il doublait le pas, retenant avec peine d'une main sa robe, de l'autre son jupon, et obligé souvent de lâcher l'un ou l'autre pour retenir son bonnet, que le vent menaçait d'emporter. •

Par malheur pour notre héros, M. Favori, sauvage du grand salon de Calot, et chantre au lutrin, connu dans les belles réunions de Kokoli, la Belle-en-Cuisse, salon de

Flore et autres, par son talent sur la grosse caisse et 3a superbe basse taille, avait eu un différend avec Jean- Jean Courtepointe, tambour de la caserne des Marronniers, au sujet de mademoiselle Nanon Dur-à-Cuire, fille majeure, établie marchande d'œufs rouges devant le Grand-Saint- Morin, brûlant, par la vivacité de ses yeux, tous les cœurs des pratiques de M. Desnoyers, mais à cheval sur les principes, et ferme sur la 'vertu comme sur tes sabots.

M. Favori, beau parleur et grand enjôleur de jeunes tilles, avait mille moyens pour captiver les innocentes beautés qu'il jugeait dignes de ses hommages : il chantait" avec une grâce séduisante la romance du Pied de Mouton, ou la complainte du Sacrifice d'Abraham. 11 ail; it toutes les semaines aux Funambules pour se form< r dans la pantomime, et de temps à autre au cale des Aveugles pour retenir de petits airs d'opéras.

Nanon aimait les beaux-arts, la musique surtout; elle battait la mesure sur sa chaufferette quand Favori fredonnait un refrain sensible, et faisait un second dessus à T ouverture de la Caravane, quand le beau sauvage la jouait sur ses grosses caisses. Favori n'avait eu garde ci? négliger les belles dispositions de Nanon, il volait près d'elle dans les entr' actes de S3rvice; il s'asseyait près de l'étalage et apprenait à la jolie marchande : 0 2iescator del ondin fideli. Cet air enchanteur tournait la tête à Nanon, qui fredonnait : 0 pe^cator, soit en épluchant ses œufs durs, s^it en faisant cuire un hareng.

De son côté, M. Jean-Jean Courtepointe lorgnait aussi la belle marchande; le jeune tambour ne chantait ni Vescator ni romance des boulevards, mais il se balançait avec grâce en portant sa caisse ; dans ses mains les baguettes roulaient avec une merveilleuse agilité; il faisait jouer les petits fifres quand on descendait la Courtille, et souvent s'arrêtait pour battre la retraite devant l'étalage d'œufs rouges.

Nanon était vertueuse, comme j'ai déjà eu l'honneur

de vous le dire, mais elle était sensible aux procédés, et peut-être fière d'inspirer des passions aux deux plus jolis hommes de l'arrondissement. Elle souriait au militaire, elle lui gardait des œufs qu'elle teignait en jaune exprès pour lui (galanterie qui prouvait toute la candeur et l'innocence de Nanon). Elle s'arrêtait quand la retraite passait, et Jean-Jean Courtepointe ne manquait jamais alors de faire sauter ses baguettes.

De plus, le jeune tambour était sur la danse aussi fort que Favori l'était sur le chant. Courtepointe avait appris l'allemande d'un paillasse des Acrobates, et il la dansait dans la perfection, les dimanches et lundis, dans le salon de Desnoyers ; on se foulait pour le voir faire ses passes, et les Suisses mêmes rendaient justice à son talent. Or, mademoiselle Nanon avait beaucoup de goût pour l'allemande, danse gracieuse dont son coeur ingénu ne connaissait point les dangers. M. Courtepointe avait offert de donner des leçons ; on avait accepté, et on s'exerçait tous les soirs, soit chez Calot, soit chez Desnoyers, en attendant qu'on eût assez d'aplomb pour se risquer à Vlle-d' Amour.

Vous pensez bien que M . Favori ne voyait point do bon œil les assiduités de Courtepointe. Il rôdait autour de son rival en faisant des yeux de léopard; il sentait une démangeaison de donner des coups de pied au tambour ; il voulait lui casser ses baguettes sur la figure ; mais Nanon, par un regard majestueux, savait contenir la fougue de son sauvage, et calmer d'un mot la fureur de ses transports jaloux.

— Favori, lui disait-elle en appuyant une main sur la hanche, ne mettez point z'en doute ma vertu, ou je romps toute liaison de chants et de conversation ; sachez qu'une fille de mon esphère peut danser l'allemande sans faire de faux pas.

Favori baissait les yeux, poussait un soupir, prenaitla main de Nanon, la baisait, s'approchait de la joue de sa belle, qu'il baisait aussi, recevait quelquefois un souf-

ilet pour prix de sa témérité, et s'éloignait le eœur in i ls ulcéré.

Jean-Jean voulait aussi hasarder quelques Libertés en faisant faire des passes ; mais Nanon avait bec eî ongles '• elle égratigna un jour le nez de Courtepointe. e1 depuis ce moment le tambour restait dans les bornes du respect.

Cependant cet état de choses ne pouvait durer : les rivaux se lançaient des œillades menaçantes; quelquefois même des mots impolis s'échappaient de leur bouche; Nanon avait peine à les contenir; en vain elle four jetait au nez sa vertu et ses mœurs, ces messieurs n'étaieiii pas tranquilles; car,

■ pas toujours femme de bien qui veut.

Favori et Jean-Jean se connaissaient mutuellement pour de terribles séducteurs, ayant fait trébucher la veiti de plusieurs beautés jusqu'alors réputées pour insensibles; ils devaient donc De point se îier aux discours de (a sévère Nanon, car la plus cruelle ases moments de faiblesses; il ne faut que saisir ces moments-là?... La chair est faible, et le malin, le tentateur, le démon, le diable enfin, comme il vous plaira de le nommer, aime beaucoup la chair des pucelles et des jolies filles; car <"esr avec cela qu'il détourne tant d'âmes du chemin céleste, pour leur faire prendre celui de leur perdition.

Un soir, pendant que Favori, affublé de son costume de sauvage, régalait les nombreux spectateurs qui remplissaient le grand salon de Calot d'une scène dite la douleur d'un Caraïbe loin du toit paternel, M. Jean-Jean Courtepointe proposa à la belle Nanon une leçon d'alleir ande dans une des chambres de M. Desnoyers.

Nanon accepte; elle commençait à être d'une certaine force, et espérait, le dimanche suivant, déployer ses grâces devant une brillante réunion. On monte dans une chambre au premier, et Nanon, fidèle à ces principes de

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sévérité, fait ouvrir les fenêtres et la porte, afin que M. Jean-Jean ne se permette aucun attouchement indécent.

Le tambour fait monter une bouteille de vin blanc ; Nanon en accepte un verre, cela est sans conséquence, et Jean-Jean boit un coup à chaque passe nouvelle.

Soit que le vin fît son effet, soit que la passion du tambour fût parvenue à son dernier période, il se sentait brûler d'une ardeur extraordinaire : il inventait des passes charmantes, les formait avec un fini parfait, et souriait à sa belle avec une expression très-voluptueuse : Nanon, échauffée par le vin, électrisée par le talent deson danseur et voulant faire honneur à son maître, se surpassait aussi et tournait comme un tonton dans tesbras de son tambour.

Mais la roche Tarpéienne est près du Capitole, et le grand salon de Caloc est en face de celui de Desnoyers. Favori, que l'amour et la jalousie tourmentaient jusque sur le théâtre de sa gloire, aperçoit, au travers de la fenêtre, Nanon se dandinant à côté de son rival. Ce spectacle le rend furieux : il renverse trois tabourets représentant une hutte sauvage, et un manche à balai, surmonté d'un plumeau, qui figurait parfaitement un palmier; il saute par-dessus ses grosses caisses, tenant sa massue à la main; il enjambe les bancs, monte sur les tables, casse les verres, fait tomber sur le nez un invalide qui buvait son canon, et deux Auvergnats qui frottaient de l'ail sur leur pain; il pousse, renverse tout ce qui se trouve sur son passage; il descend l'escalier quatre à quatre : il traverse la rue, entre chez Desnoyers comme un furibond; sa barbe postiche, qui lui a coûté quarante-quatre sous, tombe dans la boutique; il ne s'en aperçoit pas ; son pantalon de tricot se déchire audessous du bas-ventre; rien ne l'arrête!... il s'agit de se venger d'un rival odieux; il monte... il arrive, il est entre Nanon et Courtepointe, au moment où celui-ci montre une passe dans laquelle on s'embrasse, et le

tambour ne baise que l'estomac de Favori, qui lè\«- sa redoutable massue eu roulant les yeux comme un tyran de mélodrame.

— Malheureux!..*, qu1 allez-vous faire? dit Nanon d'une voix pathétique en retenant le bras du sauvage prêt à frapper son adversaire.

— Via z'assez longtemps que vous faites des pirouettes avec ce vilain rataplan... il faut que ça Unisse et qu'il sente le poids de ma massue !

Courtepointe était brave; il met son shako sur l'oreille gauche, la main droite sur la poignée de son sabre, et recule deux pas en se haussant sur ses pointes pour mieux mesurer son adversaire.

— Qu'appelles-tu rataplan, mauvais sauvage de la rue Coquenard?... Crois-tu me faire peur avec ta mine du Canada?... Ai-je interrompu tes leçons d'harmonie imitât ive et ton peste qua tort? Je danserai l'allemande avec la particulière tant que ça lui plaira.

— Tu ne la danseras plus!...

— Je la danserai. Fin!

La massue est levée, le sabre tiré; le sang va couler!.. Nanon crie, pleure; on ne l'écoute pas, elle se jette entre les combattants, on la repousse: elle s'arrache les cheveux, on laisse faire; elle s'évanouit sur une chaise, ou n'y prend pas garde; la chaise glisse, Nanon tombe, son jupon s'accroche, une fesse paraît à découvert... le? deux rivaux s'arrêtent spontanément.

— Ce n'est point z'ici, dit Courtepointe, que nous devons vider notre querelle; demain, avant le jour, je serai sur le boulevard en dehors de la barrière...

— C'est convenu, dit Favori.

Ces messieurs se rapprochent alors de Nanon; ils baissent son jupon, le placent sur un banc, lui jettent un verre de vinaigre sur le nez, et s'éloignent dès qu'elle a repris ses sens.

.Mais soit que Nanon n'eût pas entièrement perdu connaissance, soit qu'elle devinât les desseins de ses deux

poursuivants, elle parut le lendemain au rendez-vous au moment où Favori et Jean-Jean, armés chacun d'un bâ- *ton, se disposaient à s'attaquer. — Ecoutez-moi d'abord, dit Naaon en s'avançant près des deux champions ; vous vous battrez ensuite si vous le voulez absolument. Je suis la cause de vos querelles ; mon innocence m'a égarée z'en nf entraînant dans des démarches inconséquentes : je ne devais pas tourner avec un tambour et roucouler avec un sauvage. Vous êtes braves tous deux, c'est connu; votre réputation est fisquée, je veux rétablir la mienne que vos galanteries ont compromise! Je consens à épouser l'un de vous... si vous mettez bas les armes.

— Ah ! Dieu ! s'écrièrent en même temps Favori et Jean-Jean en jetant de côté leurs bâtons, choisissez; nous sommes à vos pieds!

— Un instant, messieurs, relevez-vous d'abord, car les commis à la barrière pourraient tirer des conséquences malignes de vos situations. Vous êtes tous deux des bels hommes, vous êtes aimables, vous êtes séduisants !... et je flotte entre vous deux ; il faut que le hasard en décide. Y' là z'une pièce de quinze sous, prenezla, et jouez à pile ou face : celui qui gagnera recevra ma main, et l'autre ne me gardera pas plus de rancune qu'un hanneton.

— C'est dit, répètent les deux amants. Favori prend la pièce de quinze sous, et propose la question à son rival : — Face ! s'écrie Jean-Jean : c'est de ce côté-là que Nanon doit répondre à mes feux. La pièce vole en l'air; Favori et Jean-Jean sont à terre... ils dévorent la pièce des yeux...

— C'est face! s'écrie Courtepointe, et d'un saut il se relève pour aller tomber aux genoux de Nanon.

Favori est consterné, mais enlin il prend son parti, et, en homme d'honneur, s'approche du couple amoureux et unit lui-même Nanon au tambour.

Tout le monde s'embrasse, et on se dirige vers Le beau

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salon du Grarid-Saint-Martin pour consacrer la matinée

au plaisir et faire un déjeuner copieux. Il lait à peine jour, mais les traiteurs de la Courtille sont ouverts a toute heure. Courtepointe, qui régale, fait mettre dix

casseroles sur le feu, tuer trois lapins, plumer six pigeons, et monter du vin à quinze. On se livre a la gaieté, et les futurs époux se prodiguent des caress is. Favori es1 incapable de manquer à ses engagements; mais il a un

cœur, et toutes les fois que Jean-Jean baise la joue à Nanon, il sent son pauvre cœur défaillir. Pour- se distraire et noyer sa douleur, il se verse force rasade; mais

le vin n'éteint point ses feux; bien au contraire, il augmente, il redouble son ardeur amoureuse. Comment donc faire? fuir le tableau de deux amants heur» c'est ce que fait Favori; il sort de la salle, allume sa pipe à la cuisine, et va prendre l'air sur le devant porte.

Une femme descend de Belleville à grands pas ; sa démarche un peu cavalière, son bonnet sur l'oreille et sa robe retroussée jusqu'aux jarretières, donnent dans l'œil au sauvage, qui, comme vous savez, était dans des dispositions fort tendres. Favori admire une jambe un peu forte, mais bien proportionnée, une taille élancée, des yeux qui n'expriment point la timidité, et que les fumées du vin lui font trouver agaçants.

— Voilà mon affaire, dit le sauvage ; et il marche sur les pas de Gustave (vous avez dû le reconnaître à sa mise et à sa tournure).

— Un mot et un verre de vin. dit Favori en approchant de sa belle.

— Passe ton chemin.

— Vous êtes trop séduisante pour qu'on vous I; aller seule.

— Passe ton chemin, tu m'ennuies.

— - Je vous adore... j'ai un écu à dépenser avec vous..»

— Ya-t-en au diable !

Favori ne se rebute pas ; il marche près de Gustave et

lui pince le derrière ; celui-ci se retourne et lui donne un soufflet.

— Ho ! ho ! dit Favori, de la rigueur ! ça m'est égal, il faut que te possède; je l'ai rhis dans ma tête, et je ne te jouerai point à pile ou face, parce qu'il ne sera pas dit que toutes les femmes me passeront devant le nez ce matin... Or donc, pour ne pas faire chou blanc avec toi, je t'enlève !...

Gustave veut se débattre, mais Favori, taillé en Hercule, en aurait enlevé trois comme notre héros ; il prend Gustave sous le bras et l'emporte en courant. Gustave crie, mais la rue est encore déserte, et d'ailleurs, dans le quartier de la Courtille, on est tellement habitué à entendre crier qu'on n'y fait pas attention.

Le sauvage se sauvait avec Gustave dans ses bras, sans écouter les cris et les protestations de'notre héros, qui jurait à Favori qu'il se trompait. Favori allait entrer dans une petite ruelle, au bout de laquelle était son logement, lorsque deux paysannes , montées sur leur àne, et portant à Paris des œufs et du lait, débouchèrent de la rue où entrait Favori. Le sauvage, qui n'avait pu les voir venir, se jette brusquement sur le premier àne qu'il rencontre, renverse la paysanne de dessus sa monture, et fait couler le lait dans le ruisseau. Cet accident permet à Gustave de se débarrasser un moment des bras du sauvage; il se relève et veut fuir... Favori court après lui, l'âne de la seconde paysanne barre le passage à Gustave; notre héros prend son élan, espérant franchir aisément les paniers ; mais sa robe s'embarrasse dans ses jambes, il tombe lourdement sur les œufs destinés aux habitants de la ville; le baudet effrayé se jette à genoux et la villageoise roule avec Gustave au milieu d'une mare de lait et des œufs cassés.

En roulant avec l'âne et les paysannes, notre héros avait laissé voir certaines parties de son individu; car vous savez, lecteur, qu'il avait perdu sa culotte dans le pavillon de Julie ; Favori ne voit pas ce qu'il cherchait et aper-

çoit ce qu'il ne cherchait point. Dès lors son ardeur s'éteint; il ne songe plus qu'à fiiir pour éviter de payer le dégât.

Les paysannes se débarrassent enfin de leurs ânes ; elles crient : Au secours! au voleur! le sauvage est déjà loin; elles n'ont plus que Gustave pour payer Le lait renversé et les œufs cassés; mais Gustave s'est relevé, il roule ses jupons autour de son corps et se sauve vers la barrière. Les paysannes abandonnent ânes, paniers, œufs et lait, pour courir après Gustave.

Notre héros avait de l'avance; il passe la barrière, descend le faubourg; les paysannes le poursuivaient, crianl aux passants : Arrêtez c'te voleuse qui nous doit des œufs et du lait. Les badauds s'amassaient, regardaient Gustave, riaient et ne l'arrêtaient point. Les petits polissons couraient avec les villageoises; il faisait grand jour, la foule des coureurs allait toujours en augmenta ni . et on était dans l'intérieur de Paris. Gustave, craignant d'être arrêté par une populace grossière et de devenir l'objet des huées universelles, ranime son courage et court avec une légèreté surprenante. Il laisse bien loin de lui les paysannes et les curieux ; il prend au hasard le chemin qui se présente; il descend la rue du Temple, tourne à droite, descend encore, fait plusieurs détours ; enfin, épuisé de fatigue, il s'arrête : une jeune femme ouvrait sa boutique, il entre chez elle et se jette sur la première chaise qu'il aperçoit, avant que la marchande étonnée ait eu le temps de lui faire une question.

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