‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 25 sur 40 · MÉPRISE. — SUZON PERDUE · texte numérisé non relu

MÉPRISE. — SUZON PERDUE

-— De grâce, madame, sauvez-moi!... mettez-moi à l'abri des poursuites de toute cette canaille !...

— Mais en vérité... madame... monsieur... mais je ne sais pas ce que vous êtes!...

— Je suis un étourdi, madame; mais je ne suis que cela, vous pouvez sans crainte me recevoir chez vous.

— Ah, mon Dieu!... cette voix... ces traits... mais, oui, c'est vous... c'est M. Nicolas Toupet !...

— Quoi!... c'est madame Henry!... la jolie mercière de la rue aux Ours.

— C'est moi-même, monsieur!... Ah! la singulière rencontre!... mais cette pauvre petite!... ah! courons bien vite la prévenir ! . . .

Madame Henry laisse Gustave dans la boutique et monte au premier où elle couche avec la jeune fille qu'on lui a confiée. Depuis la veille seulement, Suzon était chez madame Henry; mais deux cœurs sensibles s'entendent bien vite. La mercière était d'un âge et d'une figure à inspirer de l'amour ; elle devait donc être indulgente pour les fautes que cette passion fait commettre. Suzon n'avait pas fait toutes ces réflexions ; mais elle avait regardé madame Henry après le départ du colonel et de la femme de charge ; elle s'était mise à pleurer; la petite mercière l'avait consolée en lui demandant le récit de ses peines ; la douce voix de madame Henry portait à la confiance ; quand on est loin de son amant, c'est une consolation de parler de lui : Suzon avait conté naïvement toutes ses aventures.

Madame Henry avait plaint Suzon, puis elle avait jeté un cri de surprise au nom de Nicolas Toupet, que la petite ne voulait point épouser.

— Mais je le connais, ce M. Nicolas ; je me suis trouvée avec lui à une noce à la Villette.

— En vérité, n'est-ce pas qu'il est laid, gauche, bête ?...

— Mais, au contraire, il est joli garçon, aimable, spirituel !... il danse à ravir...

— Nicolas? il ne sautait jamais en mesure... il est lourd !... il sait à peine aller en avant deux !...

Vous plaisantez ! c'était le plus beau danseur de la

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— Il est poltron comme un lièv re !

Poltron!... il a rossé un garçon ébéniste qui lui cherchait querelle!... il aurait battu tout le momie si on Pavait laissé faire !

— Il est donc bien changé !... mais est-ce bien Nicolas que vous avez vu ?

— Certainement, Nicolas Toupet d'Ermenonville, qui devait épouser la fille do M. Lucas!...

— Oh! c'est lui!... mais il ne m'épousera point... J'aimerais mieux mourir que d'être sa femme!...

— Ah bien ! je ne suis pas de votre avis, et s'il m'aimait, moi, je l'épouserais volontiers !...

— Ah ! madame! si vous connaissiez M. Gustave, le neveu du colonel Moranval, vous verriez quelle différence il y a de lui à ce vilain Nicolas !

— Je n'ai jamais vu le neveu de M. le colonel; il peul être loi! bien, mais je ne conviendrai jamais que Nicolas soit vilain !

Les avis étaient restés partagés, quoique au fond madame Henry fût de l'avis de Suzon; mais ces dames ignoraient l'espièglerie de Gustave. Suzon, un peu plus calme après avoir raconté ses aventures, avait promis à madame Henry de suivre ses conseils, et d'être soumise et sage. On s'était juré amitié et confiance. Suzon cherchait à fortifier son courage, elle comptait sur la promesse du colonel, qui lui avait dit qu'elle reverrait Gustave. Cependant la petite avait passé toute la nuit à pleurer : c'était la première fois qu'elle couchait loin de Gustave depuis son départ d'Ermenonville. Que cette nuit lui parut longue ! Que le temps marche lentement loin de ce qu'on aime !

Le lendemain matin, madame Henry, qui avait entendu les sanglots de Suzon, se leva bien doucement pour ne point éveiller la petite, que la fatigue venait d'endormir. Elle descendit seule ouvrir sa boutique; c'est alors que Gustave y entra brusquement.

La mercière croit devoir prévenir Suzon de l'arrivée

de celui qu'elle prend toujours pour Nicolas Toupet. Elle monte près de la petite, et lui apprend que celui qu'elle déteste est en bas. — 0 ciel ! s'écrie Suzon; ah! madame, je vous en prie, ne lui dites pas que je suis chez vous... Il vient me chercher sans doute ? — Je ne sais point encore ce qu'il vient faire... il est déguisé... il est en femme... — En femme!... c'était pour ne pas me faire si peur !... — Ne craignez rien, je ne lui dirai pas que vous êtes chez moi; je vous ai prévenue afin que vous ne descendiez pas... Restez ici... Allons, pourquoi trembler ? je vous dis qu'il ne saura rien.

Madame Henry redescend près de Gustave. Mais Suzon n'est pas rassurée : l'arrivée de Nicolas chez la mercière est aux yeux de la petite la preuve que son futur veut encore l'épouser : elle se lève, elle s'habille; sa tête travaille, il lui semble toujours entendre Nicolas monter l'escalier; à chaque instant sa frayeur augmente : elle fait à la hâte un paquet de ses effets, elle ouvre la porte bien doucement, descend par un escalier dérobé qui conduit dans l'allée : cette allée donne sur la rue, Suzon se glisse du côté opposé à la boutique, puis court avec son léger paquet sous le bras ; elle ne sait point où elle va, mais elle croit fuir Nicolas !...

Gustave se reposait dans la boutique, sans se douter que Suzon fût si près de lui. Il voyait avec plaisir que l'on avait perdu sa trace. Madame Henry revint. — Il faut, madame, lui dit Gustave, que vous me rendiez un grand service, c'est de me procurer des habits d'homme, car je ne puis rester sous ce costume. — Je voudrais vous obligerait madame Henry; mais je suis jeune et je tiens à ma réputation. Que penserait-on de moi dans le quartier si j'empruntais ou achetais des habits d'homme? Vous ne pouvez d'ailleurs, monsieur, vous déshabiller chez moi. — N'avez- vous pas une arrière-boutique! — Oui, mais de la boutique on vous verrait ; il peut entrer du monde à chaque instant; cela serait fort décent! — Vous couchez dans une autre pièce ? — Vous ne pouvez

y entrer : j'ai sur mon carré des voisins fort méchants, ils pourraient vous apercevoir !... et que dirait-on?... — Ainsi, madame, vous voulez que je sorte sous ce bizarre accoutrement, que tous les polissons courent après moi, que la garde m'arrête!... — D'abord je pourrai? vous dire : Pourquoi avez-vous pris ce déguisement? — Ah ! madame ,3 les circonstances nous maîtrisent!... nous sommes le jouet des événements... Tel sort pour dîner en ville, qui trouve son ami mort, et va à un enterrement ; celui-ci se rend au bal : en descendant dans sa cour, une tuile se détache du toit, elle tombe sur sa tête, notre homme est reporté chez lui, il garde le lit au lieu de danser; tel autre croit passer la soirée dans une société agréable, sort bien paré, et est éclaboussé par une voiture; crotté de la tête aux pieds, il est forcé de rentrer chez lui pour changer de vêtements; il trouve sa femme qui ne l'attendait point, et qui joue à l'écarté avec un cousin; le monsieur n'aime ni le cousin ni l'écarté; il se fâche, prend de l'humeur; le cousin s'éloigne, alors la femme fait une scène à son mari; elle l'appelle monstre, tyran, lui reproche sa jalousie ; elle a des attaques de nerfs ; le pauvre époux est obligé de courir chez l'apothicaire chercher de l'éther et de la fleur d'oranger, et il passe à soigner sa femme une soirée qu'il comptait employer à faire un boston et à boire du punch. Après cela, faites donc des projets!... Quant à moi, madame, je puis vous assurer qu'en sortant hier de chez moi, je ne m'attendais pas à y rentrer en femme !... mais le feu a consumé mes vêtements, et quoique j'aie fort peu de grâce avec ceux-ci. j'ai jugé qu'il était plus convenable de se couvrir d'une robe que de ne point se couvrir du tout; j'ai sacrifié mon amour-propre à la décence; :<oilà pourquoi je me suis déguisé sans être en carnaval. Eh bien! madame, suis-je encore aussi aimable à vos yeux? — Un peu moins sans doute. Mais vous n'arrivez donc pas maintenant d'Ermenonville?— D'Ermenonville!... et que voulez-vous que j'y aille taire?,,, — Est-ce que

vous ne demeurez plus chez M. Lucas?... — Chez M. Lucas!... ah ! je vois d'où vient votre erreur; mais je dois la faire cesser. Vous allez encore me gronder... me trouver bien étourdi... Apprenez que je n'ai jamais été Nicolas Toupet... — Quoi! monsieur, vous n'êtes pas... — Non, madame; j'avais pris ce nom, ne voulant pas être connu à la noce où M. Ledru m'a conduit... — Se pourrait-il!... c'est donc cela que cette pauvre Suzon me soutenait que Nicolas Toupet... — Suzon !... Suzon!... ah ! ma chère madame Henry, la connaî triez-vous ? — Oui, monsieur, je connais Suzon. — Petite, bien faite, fraîche, jolie?... ah! madame Henry, où est-elle? de grâce!... l'avez-vous vue? savez-vous où on l'a enfermée? — Eh ! mon Dieu ! quelle vivacité ! quels transports !...mais qui donc êtes-vous enfin, puisque vous n'êtes pas Nicolas? — Celui à qui Suzon a tout sacrilié, celui pour qui elle a quitté parents, amis, patrie... Gustave le neveu du colonel Moranval... — Vous, Gustave! ah! j'aurais dû le deviner. — Suzon serait-elle chez vous?... oui... j'en suis sur; je le vois à votre embarras... Vous craignez, en me laissant lui parler, que mon oncle vous fasse des reproches... mais il ne saura rien... Que je la voie... cinq minutes seulement., et je pars. — Ah! je vois bien qu'il faut vous céder, car vous feriez quelque nouvelle folie... Attendez-moi, je vais lui dire de descendre.

Madame Henry monte à sa chambre : quel est son étonnement de ne plus trouver Suzon ! Elle parcourt la maison, appelle, s'informe chez ses voisins : peine inutile, la petite était déjà bien loin. La mercière, désolée, redescend près de Gustave.

— Ah ! mon Dieu !... voilà bien une autre affaire !... Suzon est partie !... elle n'est plus chez moi... — Partie !... quoi ! depuis que je suis chez vous ? — Ah ! je devine le motif de sa fuite : j'étais montée la prévenir de Farrivée de celui que je croyais être Nicolas Toupet ; elle a cru qu'on venait la chercher... elle a fui pour ne pas retourner avec l'homme qu'elle déteste... — Pauvre

Suzon!... c'est encore moi qui cause ton malheur... Où est-elle ?... sans argent... sans ressource... dans une ville qu'elle ne connaît pas... que va-t-elle devenir ?... — Consolez-vous, monsieur Gustave, elle reviendra chez moi, je Pespère, et je vous promets de vous le faire savoir. — Puissiez-vous dire vrai! Veuillez me procurer une voiture; je vais me faire conduire à Phôtel... — Que dira votre oncle en vous voyant ainsi vêtu? — Il criera, s'emportera et finira par s'apaiser. Lorsque j'aurai changé de costume, je me remettrai en route pour chercher Suzon... et je réponds bien que tous les nacres de la ville ne parviendront point à me faire dévier de mon chemin.

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