‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 26 sur 40 · PROJET DE MARIAGE · texte numérisé non relu

PROJET DE MARIAGE

Madame Henry alla chercher une voiture ; Gustave se cacha dans le fond, et, après avoir remercié la compatissante mercière, il se fit conduire à l'hôtel du colonel.

Gustave descend dans la cour de l'hôtel, ordonne au portier de payer le cocher et se sauve dans sa chambre. Benoît et son père étaient restés ébahis devant le fiacre. Gustave, qu'on n'a point vu depuis la veille, et qui reparaît habillé en femme ! quel nouveau sujet de conjectures pour des domestiques ! Pendant que le portier paye le cocher, Benoît s'empresse d'aller apprendre au colenel que son neveu vient de rentrer avec un jupon crotté, une robe déchirée et un bonnet quia trempé dans des jaunes d'ceufs.

Le colonel n'avait pas vu Gustave depuis son entrevue avec Suzon ; il ne doutait point que son neveu n'eût passé la nuit à chercher la jeune villageoise, et il avait préparé un sermon très-sévère, par lequel il espérait ramener le jeune homme à la raison : mais il ne sut plus que penser

en apprenant que son neveu revenait déguisé en femme. Le colonel monte chez Gustave, dans l'intention de le tancer vertement sur le dérèglement de sa conduite... Gustave était au lit : il comptait employer sa journée à chercher Suzon ; mais le sort devait encore l'empêcher d'accomplir son dessein : le seau d'eau du jardinier, sa fuite en chemise dans les champs, la légère robe de taffetas, et la course forcée depuis la barrière de Belle ville jusqu'à la rue aux Ours, avait totalement dérangé la santé de notre héros, qui ne ressemblait point aux héros chantés par Homère, lesquels étaient toujours vainqueurs parce qu'ils étaient invincibles. 0 vous, bouillant Achille ! qui n'étiez mortel que par le talon (ce dont le poëte grec ne convient pas) ; vous, sauvage Philoctète î dont les flèches ne pouvaient manquer d'arriver droit au but ; vous, éloquent Ulysse ! qui saviez si bien prendre toutes les formes ; vous, superbe Agamemnon ! qui laissiez égorger votre fille pour vous rendre les dieux favorables ; vous, séduisant Paris ! protégé par Vénus ; et vous, audacieux Télémaque ! que Minerve enveloppait d'un nuage lorsque vous vous trouviez dans la mêlée, je vous félicite d'avoir inspiré le divin Homère. De notre temps, vos fanfaronnades ne seraient plus des prouesses de valeur ; pour marcher au combat, nous n'avons pas besoin de talisman ; nous n'y croyons pas d'ailleurs, et nos soldats montent à l'assaut au milieu d'une grêle de balles, sans invoquer le caducée de Mercure ou le bouclier de Minerve.

Gustave écouta donc sans l'interrompre le sermon de son oncle, car la fièvre avait abattu ses esprits ; et notre frêle machine est tellement soumise aux infirmités de la vie, que le plus grand génie lorsqu'il est malade conserve rarement sa supériorité. Charles XII, l'homme le plus courageux, le plus entreprenant de son siècle, se laissa emporter comme un enfant, loin des champs de Pultawa, moins abattu par sa défaite qu'affaibli par sa blessure : et le farouche Croimvell, qui faisait trembler

tous ceux qui l'environnaient, devenait, dit-on, plus traitable, lorsqu'il avait un accès de lièvre.

Le colonel s'aperçut de l'état de son neveu ; alors il cessa ses reproches, il oublia sa colère, et envoya chercher un médecin. Au bout d'une heure le docteur arrh a : il examina Gustave, le tâta, lui fit tirer la langue, considéra ses urines, et prononça, avec beaucoup de gravité, que le lendemain on connaîtrait probablement la maladie qui allait se déclarer.

Le lendemain, la maladie se lit connaître au docteur, qui apprit au colonel que c'était une fluxion de poitrine. Le colonel fut au désespoir ; car il aimait son neveu, tout en le grondant ; il déclara au médecin que si Gustave mourait, il se brûlerait la cervelle. Le docteur salua le colonel, et ne revint plus à l'hôtel ; il craignait d'être cause d'un suicide.

M. Moranval convoqua d'autres docteurs, consulta toute la faculté ; enfin Gustave fut sauvé après six semaines de danger : mais la convalescence devait être fort longue. Lorsqu'il fut en état de rappeler ses souvenirs et de promener ses regards dans sa chambre, Gustave pensa à à Suzon ; il ordonna à Benoît de prier, de sa part, son oncle de venir le voir.

Le colonel se rendit de suite aux désirs de son neveu. — Enfin, tu es sauvé ! dit M. Moranval en allant embrasser Gustave. — Oui, mon oncle ; mais elle, qu'est-elle devenue ? — Qu'est-ce que c'est que elle. — C'est Suzon, mon oncle ; c'est cette pauvre petite que je tenais cachée dans cette chambre, dont vous l'avez fait sortir pour la conduire chez une mercière. Elle s'est sauvée de chez madame Henry, méprenant pour Nicolas Toupet !... Que sera-t-elle devenue dans cette ville immense ?... — Je l'ignore,^ et la disparition de cette jeune fille m'a fait beaucoup de chagrin... mais enfin je n'en suis pas cause. Est-ce que tu aimes encore cette jeune villageoise? — Oui, mon oncle, plus que jamais !... — Et Eugénie, madame Fonbelle ?... Oh ! celle-là est bien aimable, mais elle ne

m'aime point : s'est-elle informée de moi depuis que je suis malade ? — Certainement, et fort souvent même. — En vérité !... ah ! si Suzon Pavait su, elle serait venue me garder. — Allons! oublie Suzon quine pense plus à toi, et songe à Eugénie. — Suzon ne pense plus à moi !... oh ! vous la jugez mal, mon oncle ; elle est incapable de changer. — Tu dis toi-même que l'absence éteint l'amour !... — Oui, quand il est léger. — Que les femmes ici sont inconstantes. — Ah ! Suzon n'est pas de Paris. — Est-ce pour la retrouver que tu étais déguisé en femme ? — Mon oncle, six semaines au lit laissent le temps de penser !... J'ai fait des réflexions ; j'ai comparé toutes les femmes que j'ai connues.,, l'avantage est resté à Suzon. — Cela n'empêche pas que si tu possédais Suzon, dans un mois tu lui ferais infidélité. — Je ne crois pas, mon oncle. — Et moi, j'en sais sûr. Mais guéris-toi ; alors si tu es en effet raisonnable, tu renonceras aux folies passées, et tu te marieras pour n'être pas tenté d'en faire d'autres. — Ah ! mon oncle, vous êtes un terrible marieur !

Gustave se rétablissait lentement, chaque jour madame Fonbelle envoyait s'informer de la santé du jeune malade ; Gustave était sensible à ces attentions, et peu à peu le souvenir de Suzon faisait place à l'image d'Eugénie.

Enfin Gustave fut en état de sortir. Sa première visite fut pour madame Henry. — Avez-vous revu Suzon ? lui dit-il en entrant dans sa boutique. — Ah, monsieur! comme vous êtes changé !... — Répondez-moi, madame Henry, savez-vous ce qu'est devenue Suzon ? — Non, monsieur, je ne l'ai point vue depuis votre arrivée en femme dans mon magasin. — Pauvre enfant !... où donc est-elle maintenant... — Chez ses parents peut-être... — Ah ! je le voudrais... et mon oncle, que vous a-t-il dit?... Il s'est fâché... m'a grondée... mais je lui ai conté toute la vérité, et il a bien vu qu'il n'y avait pas de ma faute.

Gustave s'éloigne tristement de chez madame Henry, et se rend chez madame Fonbelle ; Eugénie laisse éclater tout le plaisir que lui fait son rétablissement, et lui témoi-

gno le plus tendre intérêt ; Gustave trouve Eugénie encore plus séduisante, et il entre à l'hôtel en songeant au projet favori de son oncle.

En descendant de voiture pour entrer chez lui, Gustave trouve son portier se disputant avec un petit Savoyard de quatorze à quinze ans, qui avait placé sa sellette contre la porte de l'hôtel .

— Que vous a donc fait cet enfant? demande Gustave. — Monsieur, il se place avec sa boutique à cirage eon1 ce ma porte cochére... cela fait des ordures... On se donne du mal pour nettoyer, et ce polisson viendrait salir mon pavé! Voyez comme il est noir!... il paraît que, non content de décrotter les souliers, il ramone aussi les cheminées... — Le petit bonhomme baissait la tête et ne répondait pas. Gustave en eut compassion. — Monsieur Benoît. pourquoi chasser cet enfant, s'il trouve à cette place les moyens de gagner sa vie? la rue est libre... je veux qu'il reste là. — Mais, monsieur... — Taisez-vous. Tiens, petit, voilà pour toi: je veux te porter bonheur.

Gustave jette un écu au petit bonhomme, et s'éloigne, laissant le Savoyard bien content et le portier trèssot.

Notre héros se rétablissait; il avait repris, avec sa santé, sa vivacité et son ardeur amoureuse. Eugénie était l'objet de ses désirs; il passait presque tous ses moments auprès d'elle; il lui faisait une cour assidue. Eugénie répondait à l'amour de Gustave; mais elle n'accordait aucune faveur, et se fâchait lorsqu'on voulait cesser d'être sage.

Il fallait aussi, pour satisfaire Eugénie, que Gustave rompît avec ses anciennes connaissances. Plus de Lise, plus d'Olivier, plus d'infidélités et d'étourderie; voilà les conditions qu'Eugénie imposait à son amant. Elles devaient paraître fort naturelles à tout autre, mais pour Gustave, elles étaient un peu rigoureuses. Cependant notre héros, toujours plus épris, avait juré de tenir ses promesses, et Eugénie avait promis sa main à Gustave,

— Cette femme-là est un peu exigeante, disait quelquefois Gustave en rentrant chez lui. Elle m'a témoigné de l'humeur ce soir, parce que j'ai causé avec une dame pendant qu'elle faisait de la musique; je ne puis cependant rester en société sans parler, à moins de passer pour un imbécile ou un pédant... Eugénie est jalouse!... mais c'est une preuve d'amour, il faut donc lui pardonner cela.

Le colonel était enchanté de voir que son neveu allait se marier : déjà le terme était fixé : le projet de cette union n'était plus un mystère, et Gustave accompagnait partout madame Fonbelle.

Toutes les fois que Gustave rentrait chez lui, il trouvait devant la porte son petit savoyard. Le petit bonhomme le saluait, et ne quittait sa place qu'après l'avoir vu rentrer.

Encore trois semaines, et Gustave devenait l'époux d'Eugénie; le colonel formait déjà ses plans pour le bonheur des futurs époux; M. de Grancière était de moitié dans les projets de son ami; Eugénie faisait des emplettes de robes, d'étoffes, de rubans; et Gustave soupirait et trouvait le temps long. Encore trois semaines !... mais que d'événements peuvent arriver dans cet espace de temps !

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