‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 27 sur 40 · INTRIGUES DE FE3IME. — JALOUSIE. RENCONTRES FATALES · texte numérisé non relu

INTRIGUES DE FE3IME. — JALOUSIE. RENCONTRES FATALES

— Vous m'accompagnerez ce soir chez madame de Saint-Clair, dit un matin Eugénie à Gustave ; on y fait de la musique, et depuis longtemps on désire vous entendre chez cette dame. — Je n'aime pas votre madame de Saint-Clair ; cette femme-là vous accable de démons t rations d'amitié, de protestations d'attachement, de com-

pliments outrés !... Croyez-vous, de bonne foi, qu'elle pense ce qu'elle dit?— Vous savez bien, Gustave, que j'apprécie les liaisons de société ce qu'elles valent en effet ; et madame de Saint-Clair est à mes yeux une simple connaissance. Mais ses réunions sont brillantes ; on s'y amuse (ce qui est rare dans les cercles nombreux), parce qu'on ne trouve point chez elle cette sévère étiquette, ce froid cérémonial qui tuent la gaieté et chassent le plaisir. Venez-y: cela fera plaisir à votre oncle et à mon père. — Je suis à votre disposition, ma chère I nie. — Oui, je le sais, tant que nous ne serons qu'amants; mais une fois époux!... c'est moi qui devrai toujours être à la vôtre. Tenez. Gustave, quand je pense au changement que le mariage apporte dans la conduite des hommes, ah ! je tremble d'avance... Mon ami, nous ne devrions pas nous marier... — Quelle folie!... vous savez combien je vous aime... et vous me croyez capable de changer! — Oh! très-capable!... je suis si heureuse maintenant!... pourquoi ne point rester où nous en sommes?... — Non pas! à moins que vous ne m'accordiez tous les droits d'un mari. — Ah, Gustave, vous n'y pensez pas : ce sont justement ces privilèges accordés au mari, qui font souvent fuir l'amour et le plaisir!... Si, au contraire, un époux n'avait pas plus de droits qu'un amant, l'hymen alors conserverait, malgré le temps, tous les charmes du premier jour. — Ma chère Eugénie, vous ne me convertirez point; il faut que vous soyez ma femme ou ma maîtresse... — Quelquefois on n'aime ni l'une ni l'autre : on garde une maîtresse par habitude et une femme par nécessité. Ce n'est qu'une amie qui peut espérer d"étre toujours vue avec plaisir. Je voudrais n'être que cela pour vous; mais je vous aime d'amour!... c'est bien dommage. — Entre deux personnes de sexe différent, on voit rarement des liaisons qui ne soient que d'amitié, à moins que ce sentiment ne devienne la suite de rapports plus intimes. — Allons, je serai votre femme, Gustave; mais je suis jalouse!... et je ne veux pas que votre

amour se change bientôt en amitié... J'ai vraiment peur de faire votre malheur!... plus le moment approche, plus je sens que je deviens exigeante, inquiète... — Vous ne parviendrez pas à être méchante!... — Non, mais je vous aimerai trop peut-être!... et c'est un grand défaut que cela!... Ah, mon ami! que de femmes n'ont point eu d'autres torts aux yeux de leurs maris ! — Je ne serai pas comme ces maris-là. — A ce soir, Gustave; je vais songer à ma toilette.

Gustave revient à l'hôtel. Il songe en chemin aux réflexions d'Eugénie : il ne pense pas pouvoir jamais cesser, de l'aimer; il ne craint pas qu'elle fasse un jour son malheur ; mais il va se marier. . . Se marier ! lui qui si souvent a tourné ce lien en ridicule, qui a fait tant de plaisanteries sur les maris, qui leur a joué plus d'un tour et a grossi le volume de leurs mésaventures ; il va lui-même porter ce titre d'époux qu'il a méconnu et bravé cent fois! Cette idée le tourmente : après avoir effrayé les autres, il tremble pour lui-même : par pari refertur-, cet axiome le chagrine. Or, mesdames, c'est une imitation de la morale évangélique : Ne fais point à autrui ce que tu crains pour toi-même. C'est en partant de ce principe que chez quelques nations, et particulièrement chez les sauvages, on ne punit les criminels que par la peine du talion ; loi fort sage et qui devrait être en vigueur chez tous les peuples policés.

Gustave rentrait donc, livré à des pensées presque mélancoliques. Il aperçoit devant sa porte son petit savoyard, qui, assis sur la borne, tenait un mouchoir sur ses yeux, et paraissait accablé de douleur. — Qu'as-tu donc, mon ami? demande Gustave au petit bonhomme. Le savoyard ne répondait pas et continuait de sangloter.

— Monsieur, dit Benoît en approchant de son maître j' vais vous dire ce que c'est : en causant tout-à-Theure avec mon père, nous avons parlé de votre prochain mariage... de la noce... de votre épouse... des enfants que vous aurez... de la culotte que vous mettrez ce jour-là ..

— Ali î tu parles de tout cela avec ton père? — Oui. monsieur, parce que, comme je veux vous taire honneur je dois acheter une épée de hasard pour mettre à mon côté pour aller à l'église... et comme je suis jeune..! si vous voulez que je quête... — Allons, Benoît, Unis sottises... et ne t'avise pas surtout de mettre une épée...

— Ali! mon père doit aussi se faire couper la queue pour le jour de la cérémonie... et prendre la titus; vous savez bien, monsieur, qu'il a maintenant des ailes de pigeon...

— Auras-tu bientôt fini?... — M'y voilà, monsieur; nous en étions donc sur les costumes de votre mariage. Ce savoyard s'approche de nous assez familièrement et nous demande quelle est la personne qui doit se marier. Je ne vous eus pas plutôt nommé qu'il est devenu pâle... rouge... jaune... c'est-à-dire, il était toujours noir; mais à travers la suie qui le couvre, j'ai vu qu'il changeait de couleur, et depuis ce temps il s'est mis à pleurnicher... comme vous voyez. Ah! je vois c' que c'est; il craint que madame votre épouse le trouve trop laid pour le laisser à c'te porte... — Benoît... — Monsieur? — Vat'en.

Benoît s'éloigne en donnant au diable le savoyard qui lui vole des prolits, parce que souvent Gustave charge le petit bonhomme de commissions; le jeune savoyard s'en acquitte toujours mieux que Benoît et comprend fort bien ce que Gustave lui dit, quoique d'ordinaire il reçoive ses ordres les yeux baissés et sans prononcer un mot.

— D'où vient ton chagrin, mon ami? dit Gustave en faisant signe au jeune commissionnaire de le suivre dans la cour de l'hôtel: craindrais-tu que l'on te renvoyât de ta place? rassure-toi : quand je monterai ma maison, je te prendrai chez moi, tu seras mon petit jockey; cela te plaît-il?...

Le petit bonhomme ne répond pas; mais il saisit la main de Gustave, la baise à plusieurs reprises, et s'éloigne brusquement. Gustave est ému ; il ne conçoit rien à la douleur et à l'affection que lui témoigne ce pauvre

garçon, mais bientôt le souvenir d'Eugénie et de son mariage chasse le savoyard de sa pensée.

La soirée est venue. Gustave va prendre Eugénie et son père ; le colonel ne veut point sortir, il se ressent de légères douleurs de goutte. On se rend chez madame de Saint-clair. La réunion était nombreuse; Gustave est accueilli avec beaucoup de politesse : mais notre héros croit lire dans les yeux de madame de Saint-Clair l'expression d'une joie maligne. Cette dame, quoique peu jolie, avait beaucoup de prétentions. Dans les réunions de M. de Grancière elle avait témoigné à Gustave des attentions, des préférences si marquées, qu'il avait facilement deviné ses sentiments : mais madame de Saint- Clair ne lui plaisait point ; il avait donc feint de ne pas la comprendre : cependant il craignait avec raison son ressentiment : les femmes pardonnent à un homme qu'elles n'aiment pas de leur faire la cour, elles ne peuvent pardonner à celui qu'elles distinguent de ne point répondre à leur amour.

L'éclat des bougies, les toilettes, la musique, tout donnait à la réunion un air de fête. Parmi les dames assises dans le salon, Gustave regarde avec inquiétude s'il ne rencontrera pas quelqu'un de connaissance. Sachant déjà combien Eugénie est jalouse, il veut lui éviter des chagrins. Heureusement il n'aperçoit point de connaissance intime; il est plus tranquille Eugénie, dont on connaît la jolie voix, est bientôt au piano, et Gustave, qui ne doit pas encore l'accompagner, va se placer sur une chaise qui se trouve libre entre une vieille douairière et une femme ayant un grand chapeau qui cache presque toute sa figure. Eugénie regarde où se place Gustave, et lui sourit ensuite tendrement. — Allons, dit-il, elle est contente; nul doute alors que la dame au grand chapeau ne soit laide.

Pendant que l'on chante, Gustave adresse à sa voisine quelques mots insignifiants, de ces phrases dont on fait un échange habituel dans le monde et qui ne fatiguent ni

200 GD9TAVE

l'esprit ni le cœur. Cependant la dame au chapeau ne répond pas : — C'est singulier, se dit Gustave; il est pourtant d'usage en société de répondre à ceux qui nous parlent, et je n'ai rien dit à c^tte dame qui puisse l'offenser... serait-elle sourde, serait-ce aussi une grand'maman?

Il avance un peu la tête et cherche à voir sous le chapeau; c'est une jeune femme, mais elle n'est pas jolie : son visage est couperosé et paraît abîmé par des coutures et des cicatrices. Gustave se retourne, déterminé à ne plus adresser la parole à sa silencieuse voisine, lorsqu'une voix bien douce, une voix bien connue sort de dessous ce grand chapeau ; elle ne dit que ces mots : — Il est donc vrai, Gustave, que vous ne me reconnaissez point!... et ces accents ont retenti jusqu'au fond du cœur de Gustave; il se retourne brusquement, un cri va lui échapper... la même voix se fait entendre : — Prenez garde, Gustave, on a les yeux sur nous... — Quoi!... ce n'est point une illusion... c'est vous, ma chère Julie?. ..

— Oui, c'est moi... c'est toujours Julie, quoiqu'elle soit méconnaissable!... — Ah! mon amie, pardonnez-moi !...

— Je ne vous en veux point, Gustave : pourquoi me mcherais-je?... je sais comme je suis maintenant... — Mais par quelle fatalité?... quelle maladie vous est donc survenue?... — Ce n'est point une maladie. Rappelezvous cette nuit cruelle où j'eus tant de peine à vous faire sauver du pavillon... vous savez quel moyen j'employai... mais vous n'aviez pas vos vêtements pour vous couvrir et le jardinier vous avait jeté un seau d'eau !... je rentrai dans ma chambre pour chercher vos habits, déjà je les tenais, j'allais courir sur vos pas... quand, étouffée par la fumée, je perdis connaissance. Le feu prit à ma chevelure... on me sauva... mais je n'étais plus la même !...

— Chère Julie !... et c'est pour moi!... malheureux! je .devais causer tous vos malheurs !... — Mon ami, je ne me plains pas!... J'avais eu des torts, je devais être punie!.,. — Ah! Julie! que de femmes cent fois plus

coupables que vous et qui ne Pont point été !... — J'ai perdu votre amour... mais j'espère conserver votre amitié. — Elle vous est acquise, et pour la vie. — Gustave, il faut dès à présent m'en donner une preuve. — Parlez ! — Je tiens à conserver le peu de bonheur qui me reste, et pour cela il faut que la tranquillité de mon mari ne soit pas troublée... dans un moment il va venir... — Ici? — Oui; il ne s'est pas encore rencontré avec vous depuis le jour fatal!... Ah! Gustave, je redoute cette entrevue... je vous supplie de m'éviter ce chagrin!... Je vois maintenant le piège que l'on m'a tendu : madame de Saint-Clair connaît M. Desjardins, elle aura su par lui que vous veniez autrefois me voir... — Vous avez raison... cette dame a préparé quelque scène fâcheuse: il n'est qu'un moyen de l'éviter, je vais partir. — Ah ! mon ami ! que je vous aurai d'obligations ! Je sais que vous êtes ici avec celle que vous devez épouser et qu'il doit vous être pénible de la quitter... mais ce sacrifice est le dernier que vous me ferez... vous retrouverez Eugénie, et Julie est à jamais perdue pour vous ! — Chère Julie ! que ne puis-je, par de plus grands sacrifices, vous prouver que je n'étais pas indigne de l'attachement que vous m'avez témoigné!... Adieu, je m'éloigne; puissions-nous nous retrouver dans un lieu où l'on soit libre de se livrer aux élans de son cœur !

Gustave presse tendrement la main de Julie et se lève pour gagner la porte du salon.

Madame de Saint-Clair suivait tous les mouvements de Gustave ; elle se trouve devant lui lorsqu'il va sortir du salon. — Eh quoi ! monsieur, s'écrie-t-elle de manière à être entendue d'Eugénie, vous me quittez déjà ?

— Non, madame, répond Gustave en dissimulant sa colère ; je vais prendre un peu l'air...

— Oh ! je ne vous laisserai point partir.

Pendant ce colloque, Eugénie, troublée, joue et chante de travers, tout occupée cle ce que fait Gustave. Celui-ci va se débarrasser de madame de Saint-Clair, lorsque

202 ,i sîàVe

deux nouveaux venus entrent dans le salon et luibarrenl le passage. Grande surprise d'un côté, embarras de l'autre : ces deux personnages sont MM. de Berly et Desjardins. Gustave est resté immobile- M. de Berly pousse une exclamation qui fait tourner tous les regards de son côté; Desjardins ouvre de grands yeux et prépare une phrase; madame de Saint-Clair jouit de la situation de Gustave et du tourment d'Eugénie.

Bientôt la scène change : Julie a vu entrer son mari avant le départ de Gustave; elle redoute une explication; ses forces l'abandonnent; elle s'évanouit et se renverse sur sa voisine, vieille dame occupée à jouer avec son carlin; le chien aboie; la vieille est désespérée, non pas de l'évanouissement de Julie, mais elle craint que le petit animal ne soit blessé : elle pousse des crispeic Tout le monde court à Julie ; M. de Berly seul est indécis s'il doit s'occuper de Gustave ou de sa femme. Mais notre héros, qui sent que sa présence est plus que jamais dangereuse, s'approche de M. de Berly : — Si vous désirez me parler, monsieur, je serai à vos ordres, et voilà mon adresse.

En achevant ces mots, Gustave met sa carte dans la main de M. de Berly, et sort sans lui laisser le temps de lui répondre.

— Ce jeune homme est encore un peu fou, s'écrie M. de Berly en s'approchant de sa femme qui reprenait ses sens. — Fou ! monsieur, répond madame de Saint-Clair; mais il ne l'a jamais été!... — Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi!... Oh! il l'a été, et beaucoup. Parbleu ! j'en sais quelque chose, et ma femme aussi. Pauvre petite femme! je suis sûr qu'elle s'est trouvée mal parce qu'elle a craint que cette rencontre n'amenât une scène... Je devais me battre avec Saint-Réal; tu sais, Desjardins, que j'avais dit que je le tuerais. — Oui, je me rappelle fort bien que même à cette époque... — Mais, décidément, je ne veux point me battre avec un fou!... cela ne vaut pas la peine ; d'ailleurs, ma femme me l'a défendu. —

En vérité, monsieur, vous vous trompez, assurément !.,. N'est-il pas vrai, ma chère Eugénie, que M. Gustave a toute sa raison ?

Madame Fonbelle était presque hors d'état de parier. Le brusque départ de Gustave, les paroles prononcées par M. de Berlyet l'évanouissement de sa femme avaient jeté le trouble et la jalousie dans son âme. Elle considérait Julie avec inquiétude et ne concevait rien à la scène qui venait d'avoir lieu. Pour achever son supplice, madame de Saint-Clair lui adressait mille questions, s'inquiétait de sa pâleur, et, avec ces soins perfides qui redoublent l'embarras de ceux qui les reçoivent, cherchait à augmenter encore le chagrin et les soupçons d'Eugénie.

Le lendemain de cette aventure, Gustave se rendit de bonne heure chez Eugénie. Il s'attendait à quelques reproches : madame Fonbelle ne lui en fit point. Mais ses manières sont changées, son humeur n'est plus la même : froide et réservée, elle répond à peine aux empressements de Gustave, qui ne conçoit rien à ce changement. Bouillant, emporté, il demande, il exige une explication. On garde un morne silence. Gustave se lève, il va s'éloigner. — Monsieur, dit enfin Eugénie, je vais ce soir aux Français; voudrez-vous bien m'y accompagner? — Volontiers, madame; j'aurai le plaisir de venir vous prendre.

— Que signifie ce caprice ? dit Gustave en retournant vers son oncle : elle paraît fâchée, et me propose de l'accompagner au spectacle!... Allons, attendons ce soir; j'aurai peut-être le mot de cette énigme.

— Comment vont les amours? demande le colonel à son neveu; j'espère que le mariage se fera bientôt. — Ma loi, mon otcle, je ne réponds plus de rien : Eugénie est une femme singulière!... je crois que quelqu'un Tindispose contre moi... elle s'est fâchée pour un événement qui ne la regarde en rien... et si déjà elle croit les propos perfides qu'on lui débite, que sera-ce donc quand nous serons mariés? — Bah !.,. querelle d'amoureux que

tout cela!... Demain, ce soir, vous n'y penserez plus,

Gustave se rend l'aprês-dînée chez madame Fonbelle,

elle l'attendait. On part pour le spectacle, la rouir se

fait silencieusement; Eugénie est triste, et parait fortement préoccupée; Gustave est piqué de la conduite d'Eugénie, il ne cherche point à entamer la conversation.

On arrive, on se place. La loge contient encore d'autres places qui restent vacantes. Mais bientôt deux dames entrent; Tune est madame de Saint-Clair, l'autre est une jeune femme assez jolie et dont la figure n'est point inconnue à Gustave : il cherche à se rappeler ses traits, pendant qu'Eugénie, placée sur le devant, cause avec madame de Saint-Clair. De son côté, la dame parait surprise à la vue de Gustave; ils se regardent... ils sourient... ils se sont reconnus. La personne qui accompagne madame de Saint-Clair n'est autre que madame Dubourg, celle qui passait la nuit à attendre son frère pendant que son mari était de garde.

Eugénie paraissait fort occupée à parler avec madame de Saint-Clair .-Gustave croit pouvoir hasarder le salut. Madame Dubourg semblait ignorer que Gustave fût avec Eugénie ; elle avait commencé à lui adresser quelques mots lorsqu'un monsieur entra dans la loge. A sa manière de parler à madame Dubourg. Gustave reconnaît un mari : c'est le monsieur qui porte toujours des jabots et qu'il a jeté sur une borne pour esquiver la patrouille.

M. Dubourg est un grand homme à prétentions ; il lorgne les dames en agitant un petit doigt auquel est passé un jonc en brillants; il fait tout haut ses réflexions sur la pièce, les auteurs et les spectateurs; la conversation s'engage entre Gustave et lui. Madame Dubourg ne regardait plus Gustave, Eugénie était toujours sérieuse, et madame de Saint-Clair écoutait en souriant tout ce qu'on disait.

Comment diable, dira-t-on peut-être, cette dame de Saint-Clair, qui parait fomenter la désunion entre Gustave et Eugénie, sait-elle que madame Dubourg connait notre

héros? Comment?... par sa blanchisseuse de fin, qui, pour le malheur de nos futurs époux, se trouve être la petite Lise de la rue Chariot.

Lise n'était pas méchante, mais elle aimait à bavarder et à se venger quand l'occasion s'en présentait. Madame de Saint-Clair avait appris que mademoiselle Lise connaissait beaucoup M. Gustave. Elle l'avait sans peine fait parier du joli garçon qui était si mauvais sujet : une grisette fait parade de sa liaison avec un jeune homme du grand monde.

Madame de Saint-Clair avait su par Lise l'aventure de la nuit, les folies de Gustave avec la patrouille, et la visite matinale de madame Dubourg chez la petite blanchisseuse.

Dès lors madame de Saint-Clair dresse ses batteries : elle connaît M. et madame de Berly, mais ce n'est point assez; elle parvient à lier connaissance avec madame Dubourg. Depuis longtemps elle méditait sa vengeance ; elle préparait les rencontres, les catastrophes; elle écrivait à Eugénie des lettres anonymes, et lui avait appris le séjour de Suzon à l'hôtel, circonstance que les propos du père Benoît lui avaient fait deviner, quoique le portier n'en fût pas certain lui-même. C'est ainsi que madame de Saint-Clair détruisait le repos d'Eugénie, et faisait naître les soupçons et la douleur dans le cœur d'une femme déjà trop portée à la jalousie.

Et pourquoi toutes ces perfidies? Pour se venger de Gustave qui l'a dédaignée, et d'Eugénie qu'elle déteste.

Si vous voulez savoir jusqu'où peuvent aller les ressources de l'imagination pour détruire le bonheur d'une rivale, cherchez dans le cœur d'une femme vindicative.

Mais ce n'est point assez de mettre chacun en présence, il faut faire naître quelque scène violente. Madame de Saint-Clair y parvient : pour cela elle commence avec Gustave un entretien qui roule d'abord sur des choses indifférentes, mais que bientôt elle sait diriger sur d'autres objets.

- Monsieur Saint-Réal, dit-elle en regardant malicieusement madame Dubourg, j'espère que Lorsque rdus

serez marié vous ne ferez plus courir les patrouilles après Vous!. . . ■- Que voulez-vous dire? madame, — Ali ! que Ton m'a raconté dernièrement une dé ros folies... bien excusable dans un garçon... Ah! cela m'a beaucoup fait rire!..* — Qu'est-ce donc? demande Eugénie. — i ae aventure trôs-plaisânte : monsieur avait nn rendez-vous nocturne avec une dame... c'est, je crois, dans la rue Chariot.,. — Mais, madame, cette histoire ne regarde que moi. et... — Mon Dieu!... pourquoi vous fâcher, monsieur Saint-Réal? vous étiez bien libre de vos actions... — Enfin, pendant que monsieur cause avec sa belle, qui demeurait, je crois, à l'entresol, une patrouille ... Le mari était dans la garde nationale; il voit un jeune homme parler à sa femme... il court sur lui... le poursuit... — C'en e . madame. J'ignore quel

est votre but en débitant cette histoire, mais je déclare qu'elle est de toute fausseté... — Une fausseté!... ah! monsieur, j'en appelle à monsieur Dubourg; il a demeuré rue Chariot,- il doit se rappeler le bruit que vous dans sa rue cette nuit-là en frappant à toutes les portes.

M. Dubourg ne disait mot depuis le commencement du récit de madame de Saint-Clair, mais il écoutait trèsattentivement, et paraissait fort agité. Ce que M. Dubourg craignait le plus, c'était de paraître sot et ! Il croit voir dans l'entretien de madame de Saint-Clair et de Gustave une scène préparée pour le mystifier : dès lors il jure de se venger de cet affront, et, après avoir lancé à sa femme un regard terrible, il frappe sur le bras de Gustave et l'invite à le suivre.

Madame Dubourg pleure et se désole en voyant son mari sortir avec Gustave; madame de Saint-Clair feint le plus grand étonnement, et demande ce que tout cela signifie. Eugénie ne dit mot, mais on voit qu'elle souffre et qu'elle cache ses tourments.

Cependant Gustave a suivi M. Dubourg; ils sortent du

spectacle. — Pourrais-je savoir, monsieur, dit enfin Gustave, ce que vous avez à me dire et pour quel motif vous me faites promener ainsi? — Vous savez fort bien, monsieur, que vous m'avez outragé... Je n'ai pas besoin de vous expliquer les choses que vous connaissez parfaitement, mais je vous apprendrai qu'on ne se moque pas de moi en face... Faire un mari cocu, c'est fort mal!... Du moins, quand il l'ignore il n'en peut pas rougir; mais le lui dire en présence de témoins!... parbleu, monsieur, c'est trop fort!... et cela ne se passera pas ainsi!... — Monsieur, je vous ferai observer que je n'ai pas dit un mot de tout cela... d'abord parce que cela n'est point, ensuite parce que si cela était je ne serais pas assez lâche pour compromettre ainsi madame votre épouse. On peut frapper la nuit [à une porte sans monter chez vous. Songez donc, monsieur, qu'un amant favorisé ne fait pas de bruit et ne réveille pas tout un quartier. — Ah! monsieur avoue que c'était lui! — Oui, monsieur, mais je ne connaissais pas madame votre épouse. — A d'autres, vraiment!... Vous m'avez fait cocu, monsieur, le fait est clair... mais vous m'en rendrez raison. — Morbleu ! monsieur, devriez-vous croire les propos d'une femme qui ne cherche qu'à brouiller les ménages? — Madame de Saint-Clair est une femme honnête et incapable de dire ce qui n'est pas. Certes, si elle eût su que j'étais le mari de la patrouille, elle n'aurait pas conté votre aventure devant moi. Mais ces dénégations ne m'abuseront pas. Je suis trompé, c'est un malheur... cela arrive à beaucoup de gens d'esprit. — Mais, monsieur... — Je suis cocu, monsieur; cela est clair comme le jour... — Eh! monsieur, je ne vous dis pas le contraire! soyez-le tant qu'il vous plaira, cela ne me regarde pas. — Monsieur, vous ajoutez de nouveaux outrages.., nous nous battrons ! — Battons-nous, monsieur, et que cela finisse.

Gustave et M. Dubourg conviennent d'un rendez-vous pour le lendemain. Le mari retourne au spectacle, et

OQS G 0 S T A V B

Gustave reste clans la rue, ne sachant pas s'il doit retourner près d'Eugénie. 11 craint, en rentrant dans la loge, de redoubler rembarras de madame Dubourg et la joie de la perfide Saint-Clair : cependant, ne pas aller chercher Eugénie, qui est venue seule avec lui au tacle, c'est manquer aux égards, aux convenant Rentrons, dit Gustave. Pauvre madame Dubourg!... Il faut avouer que son mari est un homme singulier 1 il veut absolument être cocu, et c'est a moi qu'il B'en prend pour cela! Parbleu, j'ai du malheur : j'ai trompé bien des gens qui nen ont rien vu, et c'est un homme dont je connais a peine la femme qui me fait mettre l'épéeà la main!... Ah! madame Dubourg! si l'occasion se présente, je tâcherai de ne plus faire mentir vot re mari.

Gustave se fait ouvrir la loge où il était; mais monsieur et madame Dubourg n'y sont plus, Eugénie est partie, madame de Saint-Clair seule est restée ; elle se retourne pour regarder Gustave; elle ne dit rien, mais elle sourit, et ce sourire perfide exprime bien tous les sentiments de son âme.

Gustave va éclater... mais il retient sa colère, dont le spectacle ne paraît qu'augmenter encore le plaisir de cette femme artificieuse. Il s'éloigne, ne pouvant se livrer a toute l'indignation que lui inspire madame de Saint- Clair; il se rappelle qu'elle est d'un sexe que l'on doit respecter, lors même que la personne est méprisable.

Page 1