‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 29 sur 40 · QUI COMPREND UN ESPACE DE TROIS ANS · texte numérisé non relu

QUI COMPREND UN ESPACE DE TROIS ANS

Au lieu de suivre la route de l'Italie, où il se proposait d'aller, Gustave tourna bride et se dirigea vers Ermenonville.

Benoît, qui ne connaissait pas la route, était fort curieux de savoir où allait son maître. 11 était un peu moins timide que lors de son premier voyage avec Gustave ; il approchait volontiers son cheval de celui de notre jeune voyageur, mais il n'osait encore se permettre de l'interroger.

On arrive enfin dans le village. Benoît reconnaît le château, le petit pont, et la maison du père Lucas, devant laquelle s'arrête Gustave ; il ne peut résister au désir de savoir ce qu'ils viennent faire chez les villageois.

— Monsieur, est-ce que nous allons encore loger ici ? — Tu le verras. — Monsieur, est-ce que vous allez encore mettre la maison sens dessus dessous? faire sauver les vaches et faire crier les vieilles femmes ? — Benoit . je ferai ce qu'il me plaira. Si. tu te permets encore de me

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questionner, je te renvoie à Paris. — Je ne dis plus rien, monsieur.

< iustave entre dans la cour de la maison ; une paysanne lait un cri en apercevanl !«? jeune homme : c'est Marie- Jeanne, qui a reconnu Gustave; celui-ci, avant de revoir la famille Lucas, est bien aise de savoir par la jeune villageoise comment il sera reçu ; il fait signe à la grosse fille de venir lui parler.

— Quoi!... c'est vous, monsieur?... Ali! je n' vous attendions guère... v'ia près d'un an que vous êtes venu... oui... il y aura un an dans trois mois.... c'est environ aux prunes...

— Dites-moi, ma chère Marie-Jeanne, comment se porte-t-on ici? Est-on toujours gai, content?...

— Oh ! monsieur, il y a bien du changement, allez!... dam, vous ne savez pas ça... mamselle Suzon nous a quittés. Mais entrez donc, monsieur, not' maîtresse va vous conter tout ça.

Gustave voit par les discours de Marie-Jeanne qu'on ignore qu'il est cause de la fuite de Suzon. Il entre dans la maison, où il trouve le père et la mère Lucas.

Les villageois le reçoivent avec amitié. Le père Lucas m peu moins causeur, mais sa femme parle toujours autant ; elle raconte à Gustave la disparition de sa tîlie. La mère Lucas pleure en parlant de Suzon ; et les larmes de la bonne femme retombent sur le cœur de Gustave, car il sent bien que c'est lui qui les fait couler. Sans son séjour chez Lucas, la jeune fille serait restée au village '. Tranquille près de ses parents, elle n'aurait jamais songé à d'autres plaisirs, et son cœur aurait repoussé la pensée de se séparer d'eux, mais la présence de Gustave avait ^.out changé, et la mère Lucas ne se doutait pas qu'elle parlait à celui qui avait tourné la tête à sa petite Suzon. Gustave est bien étonné lorsqu'il apprend que. depuis deux mois, Suzon écrit très-souvent à ses parents, mais sans leur donner son adresse à Paris, parce qu'cllecraint toujours qu'on neveuille la marier à Nicolas.

— Aile a ben tort, c'te chère enfant, ajoute la mère Lucas. Pardi ! Nicolas Toupet est marié, il n' pense plus à elle. Quant à nous, dam1, J'étions ben chagrins, ben en colère, dans les commencements de son départ ; mais depuis elle nous a écrit des lettres si tendres, où elle nous demande ben pardon de c' qu'aile a fait, aliîmafoi! j'somnies prêts à lui pardonner, et j'espérons ben qu'aile reviendra bientôt.

— Elle est toujours à Paris, se dit Gustave, et elle n'a point cherché à me voir depuis sa fuite de chez la mercière? Allons, Suzon ne m'aime plus!... Suzon a fait comme les autres ; elle a écouté les propositions de quelque libertin... ne pensons plus à elle; je suis ben sot d'avoir cru qu'une fille aussi jolie me serait restée fidèle!... oublions-la... puisse-t-elle être heureuse !...

Le jeune homme quitte la maisonnette, après avoir laissé à Marie-Jeanne des marques de sa libéralité ; il s'éloigne d'Ermenonville ; mais il se promet tout bas d'y retourner en revenant de ses voyages, pour savoir si Suzon est enfin revenue près de ses parents.

Gustave se rend directement en Italie sans qu'il lui arrive en route aucun événement remarquable. Il arrive enfin dans la patrie des Césars ; il visite le Capitole, la basilique de Saint-Pierre, les tombeaux des pontifes ; il trouve encore dans les ruines des temples et des palais des vestiges de la grandeur des Romains ; mais il cherche en vain parmi les habitants les traces de ce peuple fier et belliqueux ; il ne voit que des mendiants et des moines là où vivaient les consuls et les publicains. — Et ce sont là des Romains? se dit Gustave en considérant ces hommes blêmes et sales, qui fourmillent dans les rues de la ville où beaucoup passent leur vie sans avoir d'autre logement qu'un enfoncement entre deux bornes, d'autres couvertures qu'un manteau sale et en lambeaux, d'autre nourriture que du macaroni bouilli dans de l'eau. — En vérité, je suis presque fâché d'être venu à Rome : je perds ici une partie des illusions de ma jeunesse, et je

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