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commence à croire que le seul fruit qu'on retire de ses voyages, est de juger la différence qui existent entre le passé et le présent, entre Lej fleresde r imagination et la réalité. C'est sans doute puni- oela qui les *oj rendent plus gagea et forment la raison. Je conçois, en effet, que tout ce que Ton voit peut donner lieu à d< I réflexions très-philosophiques 3 une église où était un cirque ; un bureau de loterie auprès de la Roche Tarpéienne; et des polichinelles sur la place où périrent les fils de Brutus! Qu'aurait dit ce farouche républicain, .-1 on lui eût prédit que sa patrie serait un jour celle des escamoteurs, des paillasses et des marionnettes!...
Gustave quitta Rome sans regret; Benoît regretta les parades dont il se. régalait en parcourant la ville. Noire héros visita une partie de l'Italie, puis se rendit en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en Pologne et en Angleterre.
Partout notre jeune homme eu des aventures ; mais le récit de bonnes fortunes qui se ressemblent presque toutes aurait peu de charmes pour le lecteur. Là où le cœur n'est pour rien, les liaisons amoureuses sont bien monotones. Chez les Italiennes, Gustave n'avait pour ainsi dire pas besoin de faire une déclaration, ces dames lui en épargnaient la peine ; et quoi qu'on puisse dire de la galanterie, de la coquetterie des Françaises et des mœurs relâchées des femmes de Paris, cela ne peut se comparer à la facilité avec laquelle les Italiennes nouent une intrigue.
Cependant Gustave eut la gloire ou plutôt le malheur d'inspirer de violentes passions; il emporta d'Italie quelques coups de stylet, et Benoît des déclarations et des propositions qu'il se promit bien de se faire expliquer à son retour par son cher papa.
En Espagne, Gustave pinça de la guitare, et fit l'amour à travers de petites jalousies. Il alla au sermon admirer les jolies femmes et échanger des œillades ; à la porte, il présenta de l'eau bénite, et de vieilles mégères qu'on
nomme par là duègnes, et qu'ici nous appellerions différemment, le suivirent à son logement, et lui portèrent des billets doux. En Espagne, il y a plus de luxe et plus de mendiants encore qu'en Italie : les extrêmes se touchent presque toujours.
Benoît, qui ne savait pas que dans ce pays-là la mendicité est une profession, et les gueux des gens auxquels on ne doit répondre qu'avec respect, eut un jour le malheur de repousser un peu brutalement un seno* mendiant qui lui demandait la caristade ; aussitôt une foule de gueux assaillit Benoît : il fut battu, roulé, maltraité. Gustave, apercevant son valet aux prises avec un ramas de misérables, fondit à coups de canne sur les mendiants : alors l'affaire devint grave. Battre des mendiants ! c'était porter atteinte aux coutumes, aux usages, aux privilèges des Espagnols, et ces gens-là n'entendent pas raison sur tout ce qui touche leur orgueil ; ils mettent de la fierté dans des bassesses, de l' amour-propre à des enfantillages, de l'entêtement à des puérilités.
Les alguazils arrivèrent; on conduisit Gustave, Benoît et les mendiants chez monseigneur le corrégidor. Monseigneur donna raison à la fière canaille, trouva fort inauvais qu'un manchot eût reçu deux coups de bat on. et ne fit pas attention aux dents cassées et aux oreilles déchirées de Benoît. Gustave jura, s'emporta ; monseigneur allait le faire mettre en prison avec son valet, mais heureusement la duègne de madame arriva : elle reconnut Gustave pour un joli garçon qu'elle avait servi dans mainte occasion, et qui payait fort bien les services qu'on lui rendait. Elle le protégea, elle le sauva, et Gustave quitta l'Espagne, dégoûté d'un pays où les lois sont faites par les inquisiteurs, les moines et les mendiants.
En Allemagne, notre héros trouva des femmes aimables et des maris fumeurs. Il logea chez une belle AUe mande qui aimait la valse de passion, inventait chaque jour quelque figure nouvelle (car en Allemagne, lorsque l'on valse on ne se contente pas de tourner, comme nous
Le faisons en France). L'hôtesse de Gustave no se lassait jamais, c'était bien pis que Jean-Jean Courtepointe;
pendant qu'elle valsait, son mari faisail de La musique,
et Benoît prenait des leçons de flûte de la iille de la maison, grosse réjouie qui jouait de tous Les instruments, et qui faisait sa partie dans un quatuor.
Mais la valse fatiguait Gustave, el la flûte maigrissait Benoît. Notre héros quitte l'Allemagne, convaincu que les femmes y sont de la première force pour la danse, et Benoît satisfait d'être devenu musicien. — C'est un joli pays, disait-il à son maître; sans savoir l'allemand, les 'lames vous comprennent tout de suite ; et les hommes! prononcez seulement devant eux. Haydn, Mozart, ils vont parler deux heures sans vous donner le temps de leur répondre. — Qui t'a appris cela? — La grosse fille qui me montrait la flûte. Ce sont les seuls mots que j'ai appris d'allemand, encore ne sais-je pas ce que cela veut dire; mais quand vous alliez valser avec l'hôtesse, ma joueuse de flûte parlait au mari Haydn et Mozart : oh ! alors il prenait son violon, et il ne s'arrêtait que pour boire!.., ah! ça faisait un terrible musicien!
Gustave s'embarqua pour l'Angleterre. Benoît se fit lier à une planche pendant la traversée, afin d'être certain de surnager si le bâtiment périssait. Mais on arriva sans avoir essuyé de tempête. Benoît en fut quitte po>;r vomir quatre jours de suite ; il prétendit, en sortant du vaisseau, que sa langue était allongée de deux pouces.
Le séjour de la Grande-Bretagne ne peut plaire qu'a un homme qui met ses plus grands plaisirs dans les courses de chevaux, les combats de coqs, les paris, les punchs et les plum-puddings. Un Français doit trouver singulier de voir au dessert toutes les femmes se lever de table, et les hommes se livrer à la grosse gaieté que leur inspire l'eau-de-vie brûlée, sans regretter le départ du beau sexe, qui est au contraire pour eux le signal de la folie (si toutefois on. peut appeler folie le plaisir de boire jusqu'î. tomber sous la table).
Le jeune voyageur trouvait aussi bien triste le choix des promenades anglaises : c'est dans les cimetières que Ton va de préférence prendre Pair et se délasser du travail et des affaires; à la vérité, les cimetières sont fort beaux, et on lit sur les tombes des inscriptions quelquefois touchantes et souvent originales. Mais il faut être Anglais pour qu'une pareille promenade ne porte pas l'âme à la mélancolie ; c'est un sentiment qu'il est quelquefois agréable d'éprouver, mais auquel il est dangereux de se livrer souvent.
Gustave remarqua jusqu'à quel point ce peuple penseur porte l'attention aux petites choses et l'exactitude des usages.
On se moqua du jeune Français, dans un cercle brillant, parce qu'en buvant du thé fort chaud il versait le contenu de la tasse dans sa soucoupe, et parce qu'il ne mettait point sa cuiller dans sa tasse lorsqu'il ne voulait plus boire. — Si les grands génies se font remarquer dans les petites choses, dit Gustave, à coup sûr les Anglais sont des hommes bien profonds. Mais je suis surpris alors que dans l'histoire des Athéniens, des Spartiates, et de tous ces peuples grecs renommés par leur esprit et par leur valeur, on ne nous dise pas de quelle manière un étranger devait tenir la coupe qu'on lui présentait.
Benoît s'accoutumait aux usages de l'Angleterre : il mangeait cinq fois par jour, buvait du thé toute la journée et du punch dès qu'il faisait nuit. Déjà il voyait son embonpoint augmenter, et il apprit avec chagrin que son maître voulait quitter un pays où l'on vivait si bien.
Les jeunes miss étaient jolies, et en Angleterre les demoiselles jouissent d'une grande liberté; elles peuvent, sans qu'on le trouve mauvais, sortir seules avec un jeune homme, aller avec lui à la campagne, aux spectacles, au bal même; mais une fois mariées, quelle différence!... elles ne quittent plus leur maison sans leur époux, et se donnent tout entières aux soins de leur ménage. Cepen- «iuii i;i BOGiâtédâa jeunes Anal ai ces ne put faire oublier
la France a Gustave. - Sais-tu, dit-il on jour à Benoît, que voilà trois ans que nous sommai absents] — Trois
ans, monsieur!... Ah Dieu! comme mon papa me trouvera grandi, grossi et embelli!... — Oh! il ne te reconimitia pas... — Les voyages m'ont bien formé!... — Nous sommes restés huit mois en Italie, six en Espagne, un an en Allemagne, trois mois en Pologne, et voilà près de deux mois que nous mangeons ici des biftecks et du rosbif... j'en ai bien assez comme cela. Joignons à cela le temps que nous avons mis à faire ces différents voyages, oh ! il y a plus de trois ans que nous sommes partis. Prépare notre bagage, Benoît; je veux retourner près de mon oncle. — Quel dommage! je commençais à faire si bien le coup de poing!...
Pendant ses voyages, Gustave avait reçu souvent des lettres de son oncle. Le colonel avait l'ait une forte maladie dont il était enfin guéri. Il demandait toujours à son neveu s'il avait trouvé une femme; dans chacune de ses lettres il questionnait Gustave sur ce sujet; mais dans ses dernières il lui témoignait le plaisir qu'il aurait a le revoir, et Gustave ne voulut pas différer plus longtemps son retour. D'ailleurs, notre héros était las de courir le monde. Comme Joconde, il avait eu bien des aventures galantes; mais lorsque le premier feu de la jeunesse est calmé, on se fatigue de plaisirs imparfaits qui ne charment ni le cœur ni l'esprit. Gustave n'était plus ce mauvais sujet qui sautait par les fenêtres, réveillait tout un quartier et se battait avec la garde; il était plus posé, plus raisonnable, plus réfléchi qu'autrefois; et sans cesser d'aimer les plaisirs et les belles, il sentait la nécessité de choisir ses connaissances. Son âme, détrompée sur les fausses jouissances, appréciait enfin la douceur d'un amour vrai et réciproque et les plaisirs purs de l'estime et de l'amitié.
— Partons, dit Gustave à Benoît, retournons en France. Je vais retrouver mon oncle sans lui présenter une femme de mon choix : ma foi, j'avoue que dans mes voyages je
ne me suis point fort occupé d'en chercher une. Décidément je préfère une Française à toute autre : les Italiennes sont trop brûlantes, les Espagnoles trop jalouses, les Allemandes trop valseuses, les Polonaises trop froides, les Anglaises trop sentimentales. — C'est vrai, monsieur; j'avoue aussi que, hors la flûte, les marionnettes et le plum-pudding, je n'ai rien vu de bien remarquable dans les villes que nous avons visitées.
Gustave dit adieu aux bords de la Tamise. Il s'embarque sur le paquebot, et arrive bientôt à Calais. Il sourit de plaisir en mettant le pied sur la terre natale . il est avide de revoir son oncle et ses anciennes connaissances ; et Benoît impatient de pouvoir raconter à son père tout ce qu'il a entendu, aperçu, admiré, et probablement même ce qu'il n'a pas vu.