CHAPITRE XXVI
l/AVIEZ-VOUS DEVINÉ!
Gustave avait prévenu son oncle de son retour : en débarquant à Calais, il vit venir à lui un grand garçon de bonne mine qui était habillé en postillon, et tenait une lettre à la main. — Monsieur n'est-il pas M. Gustave Saint-Réal? — Oui, mon ami; que me voulez-vous. — J'épiais votre arrivée, monsieur; je suis envoyé par monsieur votre oncle, le colonel Moranval : je dois d'abord vous remettre cette lettre... — Une lettre de mon oncle? donnez vite...
Gustave prend, et lit :
« Mon cher Gustave, tu dois être fatigué de voyage et empressé d'être à Paris; pour te revoir plus tôt, je t'envoie Germain, mon nouveau palefrenier, avec une bonne chaise de poste. Germain sera ton conducteur, et j'espère bientôt t' embrasser.
« Le colonel Moranval. »
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— Parbleu ! on n'est pas plus aimable, dit Gustave, et mon oncle a fort bien l'ait : je suis las du cheval ; d'ailleurs le mien est mort en Allemagne; au moins je vais arriver à Paris comme un seigneur. Ainsi, Germain, tu as donc une chaise de poste!... — Oui, monsieur, et qui est toute prête. — C'est charmant : dès que j'aurai dîné nous partirons.
Gustave se fait conduire par Germain à l'auberge où est la chaise de poste, et après avoir bien dîné, monte en voiture avec Benoît, en recommandant à Germain de les mener bon train.
— Ma foi ! monsieur, dit Benoît en s'asseyant en face de son maître, c'est bien honnête de la part de monsieur votre oncle de nous avoir envoyé une bonne voiture avec un cocher... On est très-commodément comme cela, et du moins nous arriverons tout frais à Paris.
Gustave ne répondait pas a Benoît ; il était enfoncé dans ses réflexions ; il pensait à toutes les personnes qu'il avait laissées en France, et songeait aux changements que trois ans peuvent apporter dans les situations.
Le premier jour, les voyageurs ne s'arrêtèrent que pour manger et changer de chevaux. Gustave était fort content de Germain, qui le menait comme le vent. Le second jour tirait à sa fin; il commençait à faire nuit, et Gustave songeait avec joie qu'il ne devait plus être fort éloigné de Paris. Il met la tête hors de la voiture. Il lui semble ne plus être sur la grande route.
— Germain, où sommes-nous?
— A six lieues de Paris, monsieur; nous approchons de Montmorency...
— Es-tu bien sûr que as pris le bon chemin?...
— Oh ! oui, monsieur ; j'ai fait un détour qui raccourcit beaucoup.
— S'il allait nous égarer, -monsieur! dit Benoît avec inquiétude.
— Eh bien, imbécile, n'as-tu pas peur?
— Dam',monsieur,il faitnuit...jenevoispasde maison..,
— Est-ce que tu vois toujours des maisons sur les grandes routes?
— Mais puisque vous dites que nous ne sommes pas sur une grande route...
— Dors, ou tais-toi...
— Monsieur, je ne peux pas dormir quand j'ai peur. Germain allait moins vite : il s'arrête bientôt tout à
fait pour parler à son maître :
— Monsieur, je crois que vous avez raison... je me suis égaré ; je ne reconnais plus mon chemin...
— J'en étais sur ! dit Gustave.
— Est-ce que nous passerons la nuit dans les champs? s'écrie Benoît.
— Va toujours, Germain : à la première habitation tu demanderas ton chemin.
— Mais, monsieur, le diable s'en mêle!... voilà un de mes chevaux qui est déferré ; il a de la peine à trotter, et si je continue de galoper, cela pourra le blesser.
— Parbleu, marmotte tout bas Benoît, il faut qu'il soit bien bête pour perdre les fers de ses chevaux... Nous voilà dans une jolie position !...
Gustave ne sait quel parti prendre. Germain propose d'aller à la découverte : il croit apercevoir de la lumière sur la gauche, il veut aller demander son chemin.
— Si c'est une maison où l'on veuille nous loger, dit Gustave, nous y passerons la nuit dans le cas où tu ne pourrais referrer ton cheval.
Germain va et revient bientôt vers Gustave. La lumière qu'il a aperçue part d'une maison de belle apparence, où l'on consent volontiers à loger les voyageurs.
— Allons donc demander l'hospitalité, dit Gustavemais toi, Germain, tu tâcheras d'aller jusqu'au prochain village, et tu ramèneras un maréchal-ferrant ; je ne renonce pas à l'espoir d'arriver cette nuit à Paris.
— Oui, monsieur ; comptez sur mon zèle.
Gustave descend de voiture, et, suivi de Benoît, s'achemine vers la demeure hospitalière où l'on veut bien
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les recevoir. Il voit une jolie maison qui doit être la demeure de gens fortunés. Il frappe; une femme Agée ' Otn rir.
— On m'a dit, madame, que le maître de la maison daignait me permettre de m'arrêter quelques Instants chez lui pendant qu'on répare ma voiture?
— Oui, monsieur, oui : vous pouvez entrer... je vais vous conduire.
La domestique fait monter Gustave et Benoît au premier, et leur ouvre la porte d'un BalOQ élégamment meublé. Le maître et le valet regardent autour d'eux et* ne voient personne. La domestique invite Gustave à se reposer, et sort en laissant de la lumière.
— Monsieur, dit Benoît en examinant chaque meuble l'un après l'autre, nous sommes chez quelqu'un de distingué.
— J'espère que nous verrons bientôt le maître du logis ; il me tarde de le remercier.
La domestique revient avec des rafraîchissements.
— Aurai-je le plaisir de saluer votre maître? lui dit Gustave.
— Monsieur, c'est une dame qui habite cette maison avec ses domestiques ; elle donne volontiers un logement aux voyageurs, mais elle ne leur parle et ne les voit jamais.
— Comment ! je ne pourrai pas remercier votre maîtresse!...
— Oh ! cela est inutile, monsieur.
— Ni la voir ;
— Elle ne veut voir personne.
— C'est bien singulier!...
— Monsieur, il y a du mystère, dit tout bas Benoît à son maître.
Gustave allait encore hasarder quelques question?, lorsqu'on entendit un grand bruit au dehors. Benoît fait un saut; la domestique descend pour savoir ce que c'est.
Bientôt Germain paraît et aborde Gustave d'un air tremblant.
— Qu'est-ce donc encore, Germain?
— Ah, monsieur!... vous allez me gronder... Je suis bien maladroit... Heureusement que cela n'est pas arrivé pendant que vous étiez dedans! Pourtant ça n'est pas ma faute !
— Mais explique-toi donc?...
— C'est une maudite ornière que je n'ai pas vue !... Je tenais un de mes chevaux en main, et pendant ce tempslà... crac !... la chaise de poste roule de côté...
— Quoi! la voiture...
— Ah! mon Dieu, monsieur, elle est abîmée ! Une roue de cassée... l'essieu brisé !...
— Nous voilà jolis garçons ! dit Benoît en frappant du pied avec colère, tandis que Gustave riait.
— Quoi! monsieur, cela vous fait rire?...
— Je pense à l'idée que mon oncle a eue de m'envoyer Germain et une voiture pour me revoir plus tôt; ma foi, cela a bien réussi!... Mais avec tout cela... où passerai-je la nuit?...
— Ici, monsieur, dit à Gustave la vieille domestique, qui était présente pendant le récit de Germain. Votre voiture a besoin d'être réparée, vous ne pouvez continuer votre route... Mais dans cette maison, vous ne manquerez de rien, et cela ne gênera nullement ma maîtresse ; elle m'a chargée de vous dire que vous pouvez rester tant que cela vous conviendra...
— D'honneur, votre maîtresse est trop bonne... Puisqu'elle veut bien le permettre, j'accepte pour cette nuit son obligeante hospitalité.
— Je vais préparer votre chambre, monsieur, et celle de vos domestiques.... Bientôt on vous servira à souper.
La servante s'éloigne, et Germain la suit pour faire entrer ses chevaux et sa voiture dans la maison ; car il est trop tard pour qu'il aille au prochain village chercher des ouvriers.