OUST A V F
— Sais-tu bien, Benoît, que la maîtresse de cette maison est bien aimable? dit Gustave en se jetant dans un fau teuil.
— Ma foi, monsieur, nous sommes très-heureux d'être chez quelqu'un d'aussi obligeant!... Cependant je vois ici un air de mystère...
— Qui pique ma curiosité, je l'avoue... Cette dame qui reçoit si bien des étrangers et ne se montre pas...
— C'est qu'elle est laide, monsieur.
— Tu crois?... Moi, je trouve dans sa conduite je ne sais quoi de romanesque... Si j'étais encore en Italie, je verrais dans tout ceci une aventure galante. Vraiment, nous sommes bien singuliers 1... quand quelque chose se dérobe à nos regards, nous brûlons de l'apercevoir... Je serais enchanté de voir cette dame mystérieuse...
— Attendez, monsieur, on monte l'escalier. Ah ! monsieur... j'aperçois... ah! c'est tout ce qu'il y a de mieux...
— Quoi donc, une jolie femme?...
— Non, monsieur, c'est le souper qu'on a servi dans la salle voisine.
— Peste soit du gourmand, avec son souper!
La domestique entre prévenir Gustave que le souper l'attend. Gustave passe dans une salle à manger, et s'assied devant une table élégamment servie. Il adresse en soupant de nouvelles questions à la domestique; mais celle-ci ne paraît pas bavarde : tout ce qu'il peut en tirer, c'est que la maîtresse du logis est jeune et a un enfant.
Le souper terminé, la servante conduit" Gustave dans une jolie chambre à coucher, et le prévient que ses domestiques coucheront au-dessous de lui, et qu'il pourra facilement les avoir s'il en a besoin.
Gustave est seul. Après deux jours passés en chaise de poste, il devrait avoir besoin de repos; cependant, il ne se sent nulle envie de dormir. La soirée est belle, il ouvre sa croisée. La lune vient de se montrer, et permet de distinguer les objets. Gustave voit de sa fenêtre une
partie des jardins de la maison. Sur la droite est un corps de logis dans lequel il aperçoit de la lumière, c'est là sans doute que loge cette dame qui ne veut pas même qu'on la remercie pour sa touchante hospitalité. Les regards attachés sur la fenêtre éclairée, notre jeune homme voudrait percer dans l'intérieur de Y appartement, mais bientôt il se sent honteux de sa curiosité. — Eh quoi ! se dit Gustave, parce qu'une dame ne se soucie point de voir un étranger, je me monte la tête!... je me crée mille chimères!... C'est une beauté, c'est une merveille!... Eh ! mon Dieu ! c'est probablement une femme fort ordinaire qui aime à être utile, et ne désire pas faire société avec ceux que le hasard lui fait recevoir. Il n'y a rien là de bien mystérieux... Et pour un homme qui vient de parcourir l'Europe, je m'étonne de peu de chose, moi qui prétends être maintenant raisonnable... Couchons-nous, cela vaudra mieux que de contempler la lune et l'appartement de cette dame.
Gustave a fermé sa fenêtre... lorsque les sons d'une harpe parviennent à son oreille. Oh! ma foi, la curiosité reprend le dessus ; il se replace à la fenêtre et écoute attentivement. On prélude avec goût : la personne qui joue n'est peut-être pas très-forte; elle ne surmonte point de ces difficultés qui étonnent sans charmer, mais elle met du goût et du sentiment dans son exécution ; bientôt une voix se mêle aux sons de l'instrument : on chante une romance. Gustave éprouve un plaisir extrême en écoutant la dame inconnue, car c'est elle assurément ; ce ne peut être une autre, puisque la domestique a dit que sa maîtresse habitait seule la maison. Mais, hélas! le chant a cessé, la voix et la harpe sont muettes. Gustave écoute encore; il voudrait les entendre toujours. Jamais la musique ne lui a fait éprouver d'aussi douces sensations.
Après avoir écouté en vain pendant une heure, dans l'espoir de ressaisir quelques sons, Gustave se couche enfin ; mais il est décidé à tout tenter pour connaître la
personne qui chante si bien, et il s'endort en pensant à sa mystérieuse hôtesse.
Le lendemain, Gustave est éveillé de bon matin ; il descend, et rencontre la servante.
— Ma bonne, puis-je parcourir le jardin?
— Oui, monsieur. Oh! vous pouvez aller partout où cela vous plaira.
— Raccommode-t-on ma voiture?
• — Oui, monsieur; mais elle ne sera pas prête aujourd'hui.
— Cependant je ne puis pas me permettre de rester davantage dans cette maison...
— Pourquoi donc cela, monsieur?
— Ce serait abuser de la bonté de votre maîtresse...
— Pas du tout, monsieur ; elle m'a dit de vous engager à rester jusqu'à ce que votre voiture soit en bon état.
— Je crains de gêner... Et puisqu'elle ne veut pas me recevoir...
— Oh ! monsieur, cane fait rien!... et cela fera plaisir à madame... Je vais préparer votre déjeuner.
La servante s'éloigne. — La drôle de maison, dit Gustave en entrant dans le jardin ; on vous traite parfaitement et on ne veut pas vous voir. Ma foi, restons encore un jour : le hasard peut me servir et me faire rencontrer cette dame.
En entrant dans un parterre garni de fleurs charmantes, Gustave aperçoit une petite fille qui paraît avoir trois ans au plus; elle est jolie comme les amours, et court seule dans le jardin en cueillant des fleurs comme pour taire un bouquet.
— Que faites- vous donc là, ma chère amie? lui dit Gustave en l'embrassant.
— Je cueille des fleurs pour maman, répond l'enfant en souriant.
— Où donc est-elle, votre maman?
— A la maison.
— L'aimez-vous bien?
— Oui... et mon papa aussi.
Et son père aussi ! diable ! voilà une réponse qui dérange les idées de Gustave : ce père existe donc... pourquoi n'est-il pas avec sa femme?... C'est peut-être à cause de son absence que la dame ne reçoit personne.
Gustave essaie de faire parler encore la petite, mais l'enfant est trop jeune pour pouvoir bien s'exprimer; et sans lui répondre, elle s'échappe de ses bras et regagne la maison.
Gustave rentre pour déjeuner; il pense à cette petite fille dont les traits charmants lui rappellent des souvenirs confus, et à la voix de sa mère qui a retenti jucqu^au fond de son âme. Il est triste, rêveur : il ne touche pas au déjeuner. Benoît cherche en vain à distraire son maître et à le faire parler; Benoît est forcé de manger pour deux; mais il s'en acquitte bien* car il a apporté d'Angleterre l'habitude de manger toute la journée.
— Comment donc faire pour la voir? s'écrie enfin Gustave en sortant de table.
— Qui donc, monsieur?
— Eh parbleu ! la maîtresse de cette maison...
— Ah pardi ! je l'ai vue, moi, monsieur. . .
— Tu l'as vue, maraud, et tu ne m'en parles pas?
— Ah! quand je dis que je l'ai vue... c'est-à-dire je l'ai aperçue par derrière en passant dans le vestibule, et entendue qui disait à sa bonne de porter sa harpe dans le petit pavillon du jardin.
— Elle a dit cela?...
— Oui, monsieur; oh! elle Ta dit.
— Parbleu! je la verrai alors!...
Gustave a remarqué un pavillon au fond du jardin Ce bâtiment n'a qu'un rez-de-chaussée, et au travers des jalousies qui garnissent les fenêtres on doit apercevoir dans l'intérieur. Notre jeune homme descend aussitôt au jardin; il approche du pavillon, il écoute; personne n'y est encore; mais pour ne pas effrayer la jeune dame par
sa présence, il s'éloigne un peu et s'assied derrière une épaisse charmille.
Bientôt il entend marcher; il écarte légèrement la charmille, et aperçoit une dame donnant la main h la petite fille ; mais un voile épais couvre une partie de son visage, et elle entre dans le pavillon sans qu'il ait pu distinguer ses traits.
Gustave se rapproche du pavillon; la clef est à la porte ; ce serait une indiscrétion d'entrer, puisque cette dame ne reçoit personne ; mais du moins il est permis d'écouter, et c'est ce que fait Gustave.
La harpe résonne ; un prélude mélancolique se fait entendre : on chante une romance dont les paroles peignent les souffrances d'un cœur éloigné de ce qu'il aime. Gustave est attentif; il cherche à se rappeler où il a déjà entendu cette voix qui le charme . Il fait le tour du pavillon; il a inutilement essayé d'apercevoir à travers les jalousies... partout les fenêtres sont garnies de rideaux. Mais, ô bonheur ! on a cessé de chanter pour aller ouvrir une des fenêtres. Gustave se rapproche ; il écarte bien doucement la jalousie , et ses regards pénètrent enfin dans l'intérieur du pavillon.
Cependant il n'est pas encore entièrement satisfait : la jeune dame est assise en face de lui, mais elle tourne le dos à la fenêtre où il est, et il ne peut apercevoir sa figure.
La petite fille est sur les genoux de sa mère, et joue avec ses cheveux. — Maman, tu ne chantes plus... tu as du chagrin... tu pleures toujours.
La jeune dame ne répond à la petite qu'en la couvrant de baisers; puis elle appuie son mouchoir sur ses yeux. Gustave est tremblant, il respire à peine : il lui semble que c'est lui qui fait couler les larmes de cette jeune femme.
La petite quitte les genoux de sa mère : — Attends... attends, dit-elle; tu sais bien que je puis t' empêcher de pleurer.
L'enfant va prendre un grand cadre placé sur une chaise, et que Gustave n'a point encore remarqué ; la petite peut à peine porter ce tableau, presque aussi grand qu'elle ; cependant elle le place devant sa mère et lui envoie des baisers. La jeune femme reprend sa fille, l'embrasse, et la fait mettre à genoux devant le portrait. — Prie le ciel, lui dit-elle, pour que ton père m'aime encore, et qu'il revienne un jour près de nous.
Gustave n'est plus maître de son émotion... cette voix lui est bien connue ; il monte sur la fenêtre pour apercevoir aussi le portrait... il reconnaît cette image frappante... ses genoux fléchissent... ses larmes coulent... C'est lui, c'est bien lui qui est représenté sur cette toile... mais cette femme... cette enfant... Il entre dans le pavillon, il approche... peut à peine en croire ses yeux : c'est Suzon qui est devant lui, qui se jette dans ses bras, qui lui présente sa fille... Il tombe accablé sur le siège qu'elle occupait... son cœur n'a pas la force de résister à tous les sentiments qu'il éprouve.
On ouvre la porte d'un petit cabinet et le colonel Moranval paraît. —Mon cher Gustave, dit-il en s' avançant gaiement vers son neveu, tu as bien fait de revenir seul, car je te gardais ici une femme et un enfant.
Gustave ne peut encore répondre : il tient dans ses bras Suzon et sa fille, il les couvre de baisers. — Allons, calme-toi, dit en souriant le colonel, tu dois être bien impatient de savoir comment il se. fait que ta petite paysanne, que tu avais perdue à Paris, soit cette même dame qui possède des talents et a le ton de la société. Peu de mots vont te mettre au fait : ce petit Savoyard qui s'était établi devant la porte de mon hôtel... c'était Suzon!...
— Suzon!... s'écrie Gustave, et je ne t'ai point reconnue!... — Ah! mon ami ! j'étais tellement déguisée!... tellement noircie, que tu ne pouvais me reconnaître; et devant toi j'avais soin de ne parler que fort peu !... — Et pourquoi ce déguisement7 — Pour être près de toi.
pour te voir chaque jour, pour ne point te quitter... — Pauvre Suzon! que de chagrins je t'ai causés! — Ce fat en me sauvant de chez madame Henry que je formai ce projet; je vendis, jo changeai tout ce que je po^édais contre des habits de Savoyard. Hélas!... j'étais mûre... je portais dans mon sein le fruit de nos amours, et lorsque tu passais près de moi, j'avais bien envie de me jetei dans tes bras et de tout t'avouor, mais la crainte d'être m '-parée de toi m empêchait décéder à l'impulsion de mon cœur.
La pauvre petite me craignait, reprend le colonel ; cependant je ne suis pas si méchant que je le parais. Suzon nous avait suivis lorsque nous partîmes de Paris; elle monta derrière notre cabriolet, qui lut renvei^é à Saint-Germain. Tu dois te rappeler, Gustave, que, pour céder a tes désirs, j'allai m'informer de l'état du petit Savoyard. Juge de ma surprise en reconnaissant alors dans cet enfant cette jeune lille qui m'avait intéressé! Je calmai la douleur de Suzon; elle voulait mourir parce que tu partais sans elle ; je la consolai en lui faisant espérer qu'elle te reverrait, et en lui jurant de ne jamais l'abandonner. Cependant je me gardai bien de te faire part de cette aventure ; et je partis pour Paris en emmenant avec moi le petit Savoyard .
Je l'avouerai, le dévouement de Suzon, la force et la sincérité de son amour, sa candeur, sa jeunesse, tout déjà m'attachait à cet le jeune lille. Je la lis loger dans mon hôtel, et je lis soigner son éducation. Elle apprenait avec une facilité prodigieuse, et mettait tout son plaisir a me parler quelquefois de toi. Elle mit au monde cette petite lille que j'aimai bientôt comme sa mère, car elle en avait déjà la douceur et la beauté. Cependant Suzon apprit que sa mère était malade, elle quitta tout pour voler auprès d'elle, et j'approuvai cette conduite. Lanière Lucas mourut, en pardonnant à sa fille la faute que l'amour lui avait fait commettre. Suzon resta à Ermenonville; elle ne voulait plus quitter son père, qui n'avait qu'elle
GUSTAVE ïo(J
pour le consoler. Elle passa huit mois dans son village ; au bout de ce temps une lièvre maligne emporta le bonhomme Lucas. J'allai à Ermenonville, et je forçai Suzon à revenir avec moi ; j'eus quelque peine à l'y déterminer, car elle ne voulait plus quitter son village et le tombeau *de ses parents; mais je lui reparlai de toi, et l'amour remporta.
f Enfin, mon cher Gustave, j'appréciai chaque jour davantage les vertus et les aimables qualités de celle que j'avais recueillie : une maladie violente m'aurait fait perdre la vie, sans les soins, les attentions, les secours de Suzon, qui passa les nuits à me veiller. Tant de dévouement me toucha, et je commençai à désirer que tu ne rencontrasses point dans tes voyages une femme qui te captivât entièrement. Je fis part à Suzon de mes vues •sur elle... Juge de sa joie !... Cependant elle me pria de ne point te parler d'elle ; elle voulait te laisser maître de ton cœur, et ne point t'empècher de former cle nouveaux liens. Mais avec quelle inquiétude elle écoutait la lecture de tes lettres, dans lesquelles elle craignait sans cesse d'apprendre que tu n'eusses fait un choix !
Enfin, tu m'as annoncé ton retour, et je t'ai envoyé Germain, auquel j'avais fait sa leçon pour qu'il t'amenât ici. J'ai voulu piquer ta curiosité ; je connais ton cœur, Gustave ; mais j'ai cherché à l'émouvoir vivement, afin que tu apprécies davantage tout le bonheur que je t'ai réservé. Sois heureux, mon ami : je te donne un entant charmant et une femme adorable, près de laquelle tu no trouveras plus le temps long; d'abord parce qu'elle possède des talents qui embellissent l'intérieur d'un ménage, et que, son esprit étant cultivé, tu pourras parler avec elle d'autre chose que d'amour... C'est une conversation charmante, me - enfants; mais pour avoir toujours quelque chose à se dire à ce sujet, il ne faut pas d'abord l'épuiser, et c'est ce que vous faisiez pendant lo premier séjour de Suzon à l'hôtel.
~ Mon cher oncle! dit Gustave en sautant au cou du
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colonel, désormais-je serai constant. Près de Suzon, de vous et de ma fille, je vais trouver le bonheur que j'ai vainement cherché dans le tourbillon des intrigues et de la folie.
-- Mon ami. il faut que jeunesse se passe : tu as jeté ton feu, tant mieux ; cela me rassure pour ton avenir.
— Ah! Gustave, dit Suzon en prenant la main de son ami, je n'aurais jamais cru être aussi heureuse... Qui m'aurait dit, lorsque tu vins au village, que je serais ta femme?...
— Ma chère enfant, dit le colonel en unissant les deux amants, vous m'avez prouvé que les vertus, La douceur, l'esprit et la beauté,, peuvent tenir lieu cie naissance et de fortune.