‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 33 sur 40 · UN INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

UN INTÉRIEUR

Il y a des gens qui doutent de tout, d'autres qui se moquent de tout, et un fort grand nombre qui se croient aptes a tout. C'est très-commode de douter, car alors on ne se donne pas la peine d'approfondir, d'étudier ;ce qu'on ne comprend pas, on le nie. C'est ainsi que j'ai vu beaucoup de personnes hausser les épaules lorsqu'on leur parlait delà distance du soleil à la terre ; elles répondaient qu'on n avait pas pu y aller voir, et, en partant de ce principe ne voulaient pas croire à l' astronomie La secte des pvrrhoniens est nombreuses.

PUs negare potest asinus quàm probare philosophas.

Se moquer de tout est encore chose très-facile . Eh» mon Dieu, c'est en se moquant des autres que tant de gens passent dans le monde pour avoir de l'esprit Pauvre esprit que celui-là, et dont les cerveaux les plus étroits ont toujours quelques parcelles ! Tout prête au ridicule pour qui veut en chercher ; le sublime même n'en est pas

£42 OND Et Si

exempt (surtout le sublime de notre époque), si trous le voulez bien, vous trouv is moquer en assistani à

la représentation d'un chef-d'œuvre de la scène, comme en

écoutant un discours académique ; il ne faut pour cela qu'un peu de bonne volonté.

Puis enfin, il y a des gens qui ne doutent de rien. à-dire qui se croient toutes les capacités, tout tions. tous les talent- : ce qu'ils ce savenl p qu'ils

n'ont pas voulu se donner la peine de l'apprendre: mais il ne tiendrait qu'à eux d'y exceller. Ce qu'ils ne font pas, c'est qu'ils ne veulent pas se donner la peine de le faire : car, je Le répète, ils .ce Infuse,

ils ont du génie pour tout, ils feraient de l'or... si on en faisait. En attendant, ils vous empruntent un écu, parce qu'ordinairement ces gens qui savenl tout taire ne peuvent pas trouver le moyen de gagner leur vie.

A quoi tend ce préambule ? me direz-voua peut- C'est que M. Edmond Guerval. Le jeune homme dont je veux vous conter l'histoire, était de la dernière catégorie que je viens de citer. Mais, avant de vous le faire mieux connaître, permettez-moi de vous Transporter dan- un petit appartement .vitué au quatrième, dans une assez belle maison du faubourg Poissonnière.

Là, dans une pièce qui sert à la fois de salon et de chambre à coucher, et dont l'ameublement simple, mais de bon cabùt. annonce l'ordre et l'aisance, trois personnes sont assises autour d'une table ronde, sur laquelle est placée une lampe recouverte d'un abat-jour.

Car c'est le soir, et nous sommes en hiver. J'ai envie de vous dire aussi, comme les wmtekmen, l'heure qu'il est et le temps qu'il fait.

D'abord c'est une jeune personne de vingt ansenviron, jolie brune aux» yeux noirs et doux (ce quin'est nullement incompatible), dont les traits, sans être bien réguliers, ont un charme qui plaît et attire sur-le-champ. Ses cheveux, an.- nbenteng >ucles

haut et blanc, sur lequel il semble que la fausseté et le mensonge ne doivent jamais trouver place. Cette jeune nlle se nomme Constance ; c'est la cousine d'Edmond Guerval, dont je vous ai déjà dit un mot.

Auprès de Constance est une autre demoiselle coiffée à la chinoise. Figurez- vous de ces physionomies espiègles et gaies sur lesquelles le sourire est en permanence ; une bouche moyenne, mais agréable, des yeux plus malins que grands, un nez plutôt trop petit que bien fait, enfin plutôt drôle que jolie, et vous aurez le portrait de made moiselle Pélagie, l'amie et la voisine de Constance.

La troisième personne est un jeune homme de vingtcinq à vingt-six ans, plutôt laid que beau, fortement marqué de petite vérole, dont le nez est trop gros, le front trop bas, les yeux trop clairs, mais qui rachète tout cela par un air de timidité qui n'est plus commun chez les jeunes gens.

Ce jeune homme, dont la mise décente, mais fort simple, n'a rien qui sente le fashionable, est assis du côté du feu, et fait la lecture aux deux demoiselles, qui travaillent à l'aiguille.

tf Dans le milieu de la forêt s'élevait une vieille chapelle qui tombait en ruines, et dont les corbeaux, les chouettes et les hiboux avaient fait leur demeure favorite, le vaillant Adhémar... »

— Mon Dieu ! monsieur Ginguet, que vous lisez mal ! dit mademoiselle Pélagie en interrompant le jeune homme au milieu de sa lecture ; vous allez, vous allez!... vous mêlez tout cela, on ne s'y reconnaît plus !

— Cependant, mademoiselle, je m'arrête aux points et aux virgules...

— Je ne sais pas si ce sont les chouettes ou le vaillant Adhémar qui ont fait leur demeure delà vieille chapelle...

— Je vais recommencer, mademoiselle : « Dont les corbeaux, les chouettes et les hiboux avaient fait leur demeure... un point. Le vaillant Adhémar ne craignit pas de pénétrer au milieu des ruines à l'heure de minuit. »

— Vous n'auriez pas eu ce courage-là, vous, monsieu. Ginguet !

— Pourquoi donc cela, mademoiselle ?...

— C'est que je vous crois un peu poltron.

— Mademoiselle, je ne suis pas un crâne, un cerveau brûlé, c'est vrai : mais je vous prie de croire que s* il s'agissait de vous défendre... de vous tirer de péril, rien ne m'arrêterait !

— En attendant, il faut qu'on vous éclaire dans l'escalier quand vous avez oublié votre rat...

— C'est que l'escalier est tellement ciré et frotté au premier, que j'ai toujours peur de tomber.

— Ah! c'est juste: quand on voit clair, c'est moins glissant!... Ah! ah! ah!... Mais continuez donc.

*< Au milieu des ruines à l'heure de minuit. La lune brillait alors dans tout son éclat, et sa réverbération créait dans la foret mille images fantastiques qui... »

— Qu'est-ce que j'ai donc l'ait do mon aiguille?... je la tenais encore tout à l'heure... C'est une véritable anglaise, et j'y tiens...

— Voulez-vous que je cherche à terre, mademoiselle?

— Ah! attendez, la voilà... Suis-je folle! elle était après mon ouvrage...

— Mille images fantastiques qui auraient pu causer de l'effroi à tout autre qu'au noble et preux chevalier dont... »

— Allons... voilà mon dé à présent!... Mon Dieu! j'ai bien du malheur ce soir... Il faut que je le retrouve, mon petit dé d'ivoire, sans quoi on pourrait marcher dessus et l'écraser, et c'est un présent de mon oncle, qui ne m'en fait pas souvent... Ah! le voilà, il était sur mes genoux... Eh bien! continuez donc, monsieur Ginguet; vous vous arrêtez à toute minute; comment voulez-vous que l'on comprenne ce que vous lisez?...

« Qu'au noble et preux chevalier dont la vaillance ne s'était jamais démentie. Mais le jeune Adhémar, tirant son épée, hors du fourreau... »

— Ah! cette bêtise! Puisqu'il tire son épée, il est bien clair que c'est hors du fourreau... C'est vous qui ajoutez cela, monsieur Ginguet.

— Non, mademoiselle, je n'ajoute rien; si vous voulez prendre la peine de regarder.

— C'est inutile, allez toujours.

« Hors du fourreau, entra sans hésiter sous les voûtes sombres de la vieille chapelle, faisant craquer sous ses pieds les dalles moisies par le temps. »

— Dis donc, Constance, est-ce que cela t'amuse, ce livre-là!... Moi, je trouve que ça n'a aucune suite... aucun intérêt; j'aime mieux le Petit-Poucet ou Peau-d'Ane; et puis, M. Ginguet lit d'une manière si monotone ! Il me semble entendre une vieille clarinette d'aveugle.

Jusque-là Constance avait gardé le silence, laissant sa jeune amie Pélagie faire endêver M. Ginguet; elle prêtait peu d'attention à la lecture, mais en revanche ses yeux se portaient souvent sur une petite pendule, placée sur la cheminée, et qui venait alors de sonner la demie après neuf heures.

Constance soupirait en voyant la soirée s'avancer sans que son cousin Edmond arrivât, car la jeune fille aimait tendrement celui qu'elle attendait. Constance avait été pour ainsi dire élevée avec Edmond ; leurs mères étaient sœurs et s'étaient trouvées veuves, toutes deux, fort jeunes encore ; elles avaient juré de ne point se remarier pour se donner entièrement à l'éducation de leur enfant.

Les deux sœurs habitaient ensemble, et leur plus doux projet était d'unir un jour Edmond à Constance, qui n'avait que quatre ans de moins que son cousin.

Tout semblait faire présager que cette union ferait le bonheur des deux enfants ; ils s'aimaient comme un frère et une sœur ; et en grandissant il était à présumer que l'amour viendrait prendre la place de l'amitié. Quant aux rapports de fortune» ils étaient convenables ; chaque sœur avait cinq mille livres de rente, qu'ella

246 EDMOND ET SA COUi

comptait laisser entièrement à son enfant. Cependanl ces dames avaientvn Les Veux Gendreset le Père Goriot, mais

cela ne les avait pas détournées de leurs résolutions; de bonnes mères ne croient point à l'ingratitude des enfants, et elles ont raison. Il est si doux de compter sur l'amour, sur la reconnaissance de ceux que Ton chérit ! D'ailleurs les enfants ingrats ne sont pas dans la nature, ce ne sont que des exceptions.

Mais le sort, qui n'est pas toujours juste, quoi qu'en disent nos optimistes, ne permit pas que les deux bonnes mères vissent se réaliser le projet qu'elles avaient formé. Madame Guerval mourut lorsque son fils venail d'atteindre sa dix-huitième année. Edmond resta chez sa tante près de sa cousine, dont la tendre amitié s'efforçait d'adoucir sa douleur; mais, Tannée suivante, Constance aussi perdit sa mère, et les pauvres enfants se trouvèrent tous deux orphelins.

Edmond avait dix-neuf ans, Constance en avait seize ; ils étaient encore trop jeunes pour se marier. D'ailleurs, il fallait d'abord porter le deuil d'une mère; mais comme il n'eût point été convenable que les jeunes gens continuassent à demeurer ensemble, aussitôt après la mort de sa mère, la ieune Constanee se retira chez M. Pause, l'oncle de Pélagie.

M. Pause était un musicien de troisième ordre; il jouait (Je la basse depuis l'âge de dix ans, il en avait alors cinquante-cinq, et cependant il n'avait jamais pu parvenir à déchiffrer que la clef de fa; il aimait la musique de passion ; il jouait de son instrument avec amour, et pourtant il en jouait très-médiocrement, n'allait pas toujours en mesure, et n'attaquait régulièrement qu'après les autres. Mais M. Pause était un excellent homme, modèle d'exactitude; arrivant toujours avant l'heure à l'orchestre du théâtre où il était employé, ne s'étant jamais fait mettre à l'amende, et ne montrant aucune humeur lorsqu'aux répétitions on faisait recommencer cinq ou six fois le même morceau. Toutes ces

qualités lui avaient valu l'estime de ses chefs et faisaient excuser la médiocrité de son talent.

M. Pause n'était pas riche, quoique nous soyons dans un siècle où la musique fasse de grands progrès et menace d'envahir les carrefours comme les jardins; on no gagne pas beaucoup à jouer de la basse dans un théâtre de mélodrame. Quelques leçons que M. Pause donnait le matin augmentaient peu son revenu, les élèves ayant l'habitude de le quitter dès qu'ils parvenaient à déchiffrer seuls. Malgré cela, le pauvre musicien, qui avait autant d'ordre dans son intérieur que d'exactitude dans son emploi, vivait heureux et satisfait avec sa nièce Pélagie, petite espiègle que vous venez de voir travaillant près de son amie, et faisant enrager M. Ginguet, jeune employé au Trésor, brave garçon dont la bonté frise un peu la niaiserie et qui est éperdument amoureux de la nièce du joueur de basse.

M. Pause allait quelquefois avec sa nièce voir les deux veuves et leurs enfants. Constance et Pélagie s'étaient liées intimement : dans l'adolescence on aime si vite!... et il y a des gens qui conservent toute leur vie cette habitude-là.

Constance avait souvent entendu sa mère vanter la probité, l'excellent cœur de M. Pause; après l'avoir perdue, elle pensa ne pouvoir mieux faire que d'aller demander asile et protection chez l'ancien ami de sa famille. L'oncle de Pélagie accueillit avec joie la jeune orpheline; il l'eût reçue chez lui lors même que Constance eût dû lui être à charge ; mais la jeune fille, qui avait une honnête fortune, n'entra chez le pauvre musicien qu'après l'avoir fait consentir à recevoir la pension qu'elle régla elle-même ; de cette façon la présence de Constance chez Pause y répandit un peu plus d'aisance, en même temps qu'elle y amenait plus de plaisirs.

A l'époque où nous prenons cette histoire. Constance était déjà depuis trois ans et demi chez M. Pause; le jeune Edmond avait atteint sa vingt-quatrième année, et rien

ne r empêchait de s'unir à sa jolie cousine, qui avait dixneuf ans passés, et tout ce qu'il faut pour faire une excellente femme de ménage.

Pourquoi donc cette union n'éiait-elle point encore formée, puisque aucun obstacle ne s'opposait an bonheur des jeunes gens? C'est probablement parce qu'aucune entrave ne venait contrarier ses amours, qu'Edmond était si peu empressé d'être heureux. 11 semble qu< hommes n'attachent du prix qu'à ce qu'ils auront de la peine à obtenir : qu'un but soit facile à atteindre, e1 vous verrez peu de concurrents chercher à y arriver. Ainsi Edmond, bien certain de l'amour de sa cousin.', bien sûr que dès qu'il le voudrait, elle lui accorderait sa main, différait toujours cette union si désirée par leurs mères.

Il vous faut dire aussi que, possesseur un peu jeune de la fortune honnêtequesamèrelui avait laissée. Edmond, ne sachant encore quelle carrière il voulait embrasser, et se croyant capable de réussir dans tout ce qu'il entreprendrait, avait déjà essayé de plusieurs professions, que son caractère changeant et son esprit versatile lui taisaient bientôt abandonner. Cependant, avant d'épouser sa cousine, il prétendait avoir une position, une fortune, et déjà même de la gloire à lui offrir, et c'est parce qu'il n'avait pas encore pu réunir tout cela qu'il reculait l'époque de son mariage.

Vous connaissez maintenant les personnages auxquels vous aurez le plus souvent affaire. Retournons autour de la table ronde pour écouter la suite de leur conversation.

Page 1