PAUSE
Constance n'avait pas répondu à la question de son amie, tant elle était préoccupée; c'est qu'Edmond ne passait pas ordinairement une soirée sans venir chez
M. Pause, et que ce soir-là on ne Pavait pas encore vu, quoique l'aiguille de la pendule eût sonné la demie après neuf heures.
Pélagie sourit et reprit :.
— Ah ! du moins Constance est bien heureuse ; pendant que M. Ginguet lit, elle pense à autre chose, ça fait qu'elle n'écoute pas et ne s'aperçoit pas si c'est bon ou mauvais... On lui lirait le Moniteur qu'elle croirait que c'est toujours les Mystères de la Tour du Sud... Ah ! voilà ce que c'est que d'avoir un cousin qui doit nous épouser...
— Un cousin ! dit Constance en rougissant et en sortant de sa rêverie. Oui, c'est vrai... je trouve qu'Edmond vient tard ce soir.
— Oh ! je savais bien que tu pensais à lui... tu l'aimes tant !...
— Je ne m'en défends pas ; ma mère m'avait fiancée à Edmond, et me répétait souvent que je devais l'aimer, parce qu'il serait un jour mon protecteur, mon mari.
— En voilà un jeune homme heureux ! murmure Ginguet en prenant les pincettes pour tisonner.
— Qu'est-ce. que vous dites, M. Ginguet? demande Pélagie d'un air moqueur.
— Moi!... rien du tout, mademoiselle, je rarrange le feu.
— Mais à quand donc la noce, Constance ? je serais si contente d'y danser ! Je serai ta fille d'honneur... Ma toilette est déjà prête... Oh ! elle sera charmante !...
— Puis-je espérer qu'on voudra bien me faire garçon d'honneur? dit Ginguet d'un air timide et sans oser regarder mademoiselle Pélagie.
— C'est bon, monsieur Ginguet, nous verrons, nous y penserons, mais ne nous ennuyez pas d'avance avec vos demandes... D'abord, comme fille d'honneur, c'est moi qui arrangerai tout cela... -Constance me l'a promis. Ce sera pour le mois prochain, ton mariage, n'est-ce pas ?
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— Mais... cria dépend d'Edmond...
— C'est bien singulier qu'un futur ne se montre pas plus empressé!... à ta place, moi, je lui «lirais : Mon cousin, si vous ne voulez plus m'épouser, dites-Je-moi franchement.
— Ali! Pélagie !... quelle pensée !... Est-ce que je puis supposer que mon cousin ne m'aime plus? Qu'importe quand se fera notre mariage? puisque je suis cerl d'être un jour sa femme... je suis heureuse...
Et en disant ces mots la jeune fille étouffait un soupir ; elle reprit au bout d'un moment :
Edmond veut avoir une position honorable dans le
monde, mais il ne sait pas encore bien quelle profession il doit embrasser. Le désir d'acquérir de la gloire, d'entendre son nom cité avec éloge le tourmente, le préoccupe sans cesse... Je ne puis lui en vouloir de chercher à tenir un rang honorable dans la société, quoique je ne pense pas que la gloire donne le bonheur. D'abord tn qu'il s'est senti beaucoup de goût pour la musique ; il étudiait la composition, il voulait être un Boieklieu, un
Hossini.
— Oui, et de tout cela il est résulté une valse qu'il a fait graver... et dans laquelle mon oncle dit qu'il y a de jolies choses.
— Moi, je n'ai jamais pu jouer sa valse sur mon flageolet dit M. Ginguet ; c'est étonnant comme elle est ditficile .
— Parce que vous n'allez pas en mesure!... Ah! monsieur Ginguet, ce n'est pas vous qui feriez une
valse.
— Mademoiselle, depuis quinze jours je compose un petit galop que je veux vous dédier.
— Un petit galop !... Je crois que cela sera joli... Enfin, ton cousin a quitté la musique pour la poésie... Il a fait une comédie en trois actes et en vers... C'est cela qui est beau !...
— Dieu!... a-t-elle été sifflée!... Quel carillon c'était
EDMOND ET SA COUSiNE 251
le jour de la représentation!... murmure Ginguet en arrangeant le feu et sans s'apercevoir que Pélagie lui fait signe de se taire.
— Mon cousin n'a pas été heureux au théâtre, dit Constance en soupirant, et je crois qu'il n'a pas envie de s'y essayer de nouveau.
— Ah ! que veux-tu... on ne réussit pas tout de suite... Mais il faut toujours de l'esprit pour faire une comédie... lors même qu'elle tombe... Monsieur Ginguet, je crois que vous n'avez jamais fait de vers dans votre vie?
— Pardonnez-moi, mademoiselle, j'ai fait une chanson pour la fête de ma tante, sur l'air : Grenadier, que tu m'affliges! 11 y a huit couplets.
— Ce doit être curieux... Vous me la chanterez un soir que j'aurai "besoin de dormir.
— A présent, Edmond s'est passionné pour la peinture, dit Constance ; il vient de terminer un tableau et de l'envoyer à l'Exposition.
— Est-ce un tableau d'histoire, mademoiselle? demande M. Ginguet en quittant enfin les pincettes.
— Oh! non, monsieur, ce n'est qu'un tableau de genre.
— Mon Dieu, monsieur Ginguet, vous faites des questions qui n'ont pas le sens commun! Vous voulez que M. Edmond, qui ne cultive la peinture que depuis fort peu de temps, débute tout de suite par un tableau d'histoire!...
— Dame, mademoiselle, j'ai un petit neveu qui n'a pas neuf ans et qui fait tous les jours des Brutus et des Epaminondas ; ce n'est pas plus difficile à copier que' les Souvenirs et lesRegrets de M. Dubufie.
— Taisez-vous, monsieur Ginguet; vous me faites mal en parlant comme cela !... On voit bien que vous n'avez jamais appris le dessin...
— Vous vous trompez mademoiselle, je l'ai appris six mois... et je faisais déjà fort bien les moulins à vent... Voulez-vous que je continue la lecture?
— Non, vous voyez bien que nous causons; découpez-moi ce feston-là, ça vaudra mieux ; mais surtout prenez bien garde de couper une dent!...
— Soyez tranquille, mademoiselle, je ferai attention. Et M. Ginguet, prenant le feston et des ciseaux, se met
à découper sans oser lever les yeux, de crainte de faire quelque maladresse.
, — Si le tableau de mon cousin n'était pas reçu au Salon, dit Constance, je suis sûre qu'il abandonnerait la peinture, comme il a abandonné la musique et le théâtre.
— Que veux-tu?... il cherche sa vocation; il voudrait tout faire!... C'est impossible. Il a beaucoup de talent, ton cousin, mais il n'a guère de persévérance.
— Pierre qui roule n'amasse p#s de mousse ! dit à demi-voix M. Ginguet tout en continuant de découper.
— C'est bien, monsieur Ginguet, nous verrons quelle mousse vous amasserez, vous qui êtes dans une administration depuis sept ans, je crois, et qui êtes toujours surnuméraire.
Mademoiselle, c'est qu'on m' a fait des injustices... des
passe-droit... mais il faudra bien que j'arrive !...
— Oui. si cela continue, dans quinze ans on vous fera garçon de bureau!...
— Ah! mademoiselle...
— Prenez donc garde, monsieur, vous allez couper mon feston...
— C'est chef de bureau que vous voulez dire? Pélagie se met à rire ; clans ce moment on sonne à la
porte. La figure de Constance s'épanouit, car elle ne doute pas que ce ne soit son cousin ; mais la joie de la jeune tille est de courte durée.
C'est un petit homme gros, ramassé, bouffi, ayant au milieu de la figure une petite bosse avec deux ouvertures, ce qui est censé représenter un nez, et là-dessous une énorme solution de continuité arrêtée heureusement par les oreilles : ce qui, avec de gros yeux à fleur de tête et des cheveux hérissés dont la naissance tient presque aux
sourcils, achève de faire de cette figure une des plus plaisantes que Ton puisse rencontrer, même parmi la galerie de Bantan.
Ce petit homme est l'honnête M. Pause, Fonde de Pélagie, le joueur de basse le plus intrépide, ce qui ne veut pas dire le meilleur, qui revenait de son théâtre beaucoup plus tôt que de coutume.
M. Ginguet quitte un moment son feston pour saluer respectueusement M. Pause, auquel il cède sa place près du feu.
— Comment! c'est vous, monsieur Pause? dit Constance ; mais il n'est que dix heures, et d'ordinaire votre théâtre ne finit pas si tôt.
— C'est vrai, ma chère amie, mais c'est que ce soir nous avons eu une pièce nouvelle en trois actes, et le public n'a voulu en entendre que deux, ce qui a nécessairement raccourci la soirée.
— La pièce est donc tombée, mon oncle?
— Oui, ma chère amie.
— C'était donc bien mauvais, dit Ginguet sans quitter son feston des yeux.
— Mauvais... mais... cela dépend... il y avait de jolies choses... surtout dans les parties d'orchestre; au reste, on la redonnera demain ; et le directeur a dit que cela serait enlevé...
— De dessus l'affiche?
— Non ! enlevé, c'est-à-dire emporté d'assaut par les applaudissements ! C'est ce qui serait arrivé aujourd'hui si l'on avait donné toute la salle à l'auteur, comme cela se pratique habituellement pour les pièces de nos grands hommes modernes, qui ne veulent pas qu'à leurs pièces il puisse entrer un seul billet payant... parce qu'à une première représentation tout le monde doit se connaître... au moins l'enthousiasme est alors général. Mais aujourd'hui le directeur a eu la faiblesse de vouloir faire une recette ; qu'en est-il résulté? c'est que la pièce est tombée. Belle avance!... Voilà ce que l'auteur lui a
254 ■MONO ET SA COUSIlfl
prouvé comme deux et deux font quatre, en lui disant : Je consens à vous donner des ouvrages... c'est très-bien; mais il ne suffît pas de me payer plus cher que les autres, il faut sacrilier vos recettes pendant six représentations... Voilà, monsieur, le seul moyen de faire de l'argent à présent.
— Mon oncle, puisqu'à la prochaine représentai ion on donnera toute la salle en billets, e>t-ce que vou- n ■ pourriez pas en avoir pour moi et Constance l
— Ah î... ce serait difficile; on ne distribue pai billets légèrement aux premières personnes qui en demandent!... on veut des gens sur qui l'on puisse compter* D'ailleurs, ma chère Pélagie, tu sais que je n'aime pas demander la moindre faveur. Nous avons notre billet de service... un tous les quinze jours... c'est déjà bien gentil !...
— Ah! oui !... ils sont agréables, vos billets de ser\ îce, dit Ginguet tout en découpant ; on paye vingt sou^ personne avec cela, et l'on vous met sur le côté, à une place où il est impossible de voir... Alors on vous «in qu'avec un supplément de vingt autres sous vous pouvez aller en face. Bon. vous prenez le supplément, vous allez en face... Il n'y a plus de place... Vous criez... vous pestez.. . vous voyez des loges vides, mais pour y entrer il faut donner quinze sous de supplément... total, nnquante-cinq sous pour aller à une place qui est marquée deux francs cinquante au bureau... c'est juste cinq sous de plus que vous payez avec votre billet donné, qui vous a fait rester deux heures à la queue... Je ne parle pas encore du petit banc que l'ouvreuse vous glisse presque de force sous les pieds, de ÏEntfacte qu'il faut acheter et du parapluie que vous déposez à la porte... Oh! j?ai les billets donnés en horreur! j'aimerais mieux louer une loge que d'accepter jamais un billet d'administration.
— Ce pauvre M. Ginguet... comme il s'emporte!...
— Écoutez donc, mademoiselle, c'est que je me rappelle
EDMOND Et SA COUSINE 255
la dernière fois que j'ai mené au spectacle mes tantes et mes sœurs... j'avais des billets d'administration!... et toutes mes économies du mois y ont passé!...
— Faites donc attention à mon feston, cela vaudra beaucoup mieux... Là!... vous m'avez coupé une dent! oh! j'en étais sûre!... Donnez-moi cela, monsieur; je ne veux plus que vous y touchiez.
— Mademoiselle... je ferai remettre une dent...
— Non... en voilà bien assez.
Pélagie reprend son feston à M. Ginguet, qui semble consterné; en ce moment, on sonne de nouveau.
— Oh ! pour le coup, c'est lui ! dit Constance.
Un jeune homme à cheveux lisses, à petite barbe pointue au menton, et dont les traits assez réguliers ont malheureusement une expression de suffisance qui leur ôte tout leur charme, entre bientôt dans l'appartement, et, sans saluer personne, va se jeter avec humeur dans un fauteuil en s' écriant :
— C'est pitoyable!... c'est épouvantable! c'est détestable!...
— Quoi donc, mon cousin? dit Constance en regardant avec anxiété le jeune homme qui vient d'arriver.
— Est-ce que vous venez de voir notre pièce nouvelle? demande M. Pause en battant avec ses doigts sur la cheminée, comme s'il conduisait un orchestre. Il me semble cependant qu'il y a de jolies choses...
— Ah! je m'embarrasse peu de votre pièce... c'est de mon tableau qu'il s'agit... de mon tableau qui est délicieux!... un ton... un fini... une couleur!...
— Eh bien ! mon cousin ?
— Eh bien ! on me l'a refusé à l'Exposition : j'en ai eu ce soir la nouvelle certaine.
— Il est refusé !...
— Oui, ma cousine. Ayez donc du talent, du génie, une vocation décidée pour les arts... à quoi cela vous avance-t-il? Maintenant ce sont les intrigants qui arrivent... qui parviennent !.,. qui ont les récompenses, les
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honneurs ! Mais quand vous n'êtes pas prôné par une coterie, vous êtes repoussé: on accumule les obstacles, les dégoûts pour vous faire renoncer à une carrière où vos succès écraseraient vos rivaux...
— Cependant, mon ami, dit M. Pause en essayant de battre avec sa tête une mesure en trois temps, le public n'est pas une coterie, et c'est lui qui fait les vrais succès, on dépit des articles des journaux, qui parfois ne sont pas plus vrais pour les arts que pour la politique, et tôt ou tard le talent perce ; mais il faut en tout de la persévérance!.. • Voyez, moi, j'ai toujours aimé de passion la musique... la basse était mon idole... je faisais des basses avec du charbon sur les murs, j'en faisais partout!... Mon père me répétait souvent: Tu ferais bien mieux d'auner du calicot que de mettre ce gros violon entre tes jambes: tu es né pour être dans un comptoir et non pour racler sur des cordes à boyaux... Moi, je sentais bien que j'étais né pour la musique !... j*ai continué... cela m'a valu mille désagréments, mais enfin j'ose dire que je suis arrivé; c'est fini, à présent je suis classé, et pourtant jamais, je puis le dire avec assurance, jamais un seul journal n'a parlé de moi...
Edmond réprime un sourire ironique qui venait sur ses lèvres, et répond : — Je n'ai pas envie d'attendre vingtcinq ou trente ans pour avoir une réputation; nous sommes dans un siècle où tout marche vite, où l'on veut être tout de suite riche, heureux, admiré !... .Te veux faire comme les autres. Ce ne sont pas les moyens qui me manquent : en musique, j'ai tout de suite compris les règles de la composition!...
— Oui... oh ! vous seriez arrivé... il y a de très-jolies choses dans votre valse ! . . .
— Des pièces!... mais j'en aurais l'ait une par semaine si on les avait reçues!... et des romans!. . . est-ce donc si dit1 ficile d'en écrire?... on entait de si mauvais maintenant! . . .
— Il est certain que cela ne doit pas être difficile d'en taire de mauvais...
— Quant à mon tableau, vous l'avez vu, monsieur Pause: voyons, répondez-moi, est-ce qu'il n'était pas bien ?
— Il y avait de fort jolies choses ! répond M. Pause en jouant toujours avec ses doigts.
Edmond se lève et se promène quelques instants dans F appartement, paraissant réfléchir profondément. Les deux jeunes filles travaillent et se taisent; car l'une songe que son mariage sera encore reculé, et l'autre qu'elle ne mettra pas de sitôt sa jolie toilette de fille d'honneur. M. Pause garde aussi le silence ; il se contente de battre un andante ou un presto; quant à M. Gin guet, depuis qu'il a eu le malheur de couper le feston de Pélagie, il ne sait plus comment se tenir sur sa chaise.
Bientôt le front d'Edmond devient moins soucieux, ses traits s'animent, ses yeux brillent, et il s'écrie :
— En vérité, je suis bien bon de me chagriner pour de sottes injustices... Après tout, n'est-ce pas une duperie de travailler, de se fatiguer pour acquérir un talent que nos concitoyens ne sauront pas apprécier?... qu'ils dénigreront même et dont ils seront jaloux?... Mettez- vous donc en frais pour des envieux! des ingrats!... Sottise que tout cela!... La fortune seule, voilà ce qu'il faut avoir, parce qu'à la fortune on rend tous les honneurs, on accorde tous les genres de mérite. Oui, c'est décidé, je renonce aux beaux-arts, je ne veux plus connaître d'autre dieu que Plutus, et c'est lui que je vais encenser. Ma chère cousine, vous n'épouserez plus une célébrité, une gloire vivante, mais vous épouserez un millionnaire... et vous aurez voitures, hôtel, diamants, laquais...
— Que dites-vous là, mon cousin ? quel nouveau projet vous passe par la tête !
— Oh! c'est un projet bien arrêté maintenant. Je veux devenir très-riche... Ne voyons-nous pas tous les jours des sots, des gens ineptes faire fortune? Il me semble, d'après cela, quand un homme d'esprit voudra bien s'en
£58 EDMOND ET Si COUSINE
donner la peine, il pourra facilement on faire autant....
— Ce n'est pas une raison, dit 001181:1110.' en soupirant ; d'ailleurs, mon cousin, est-ce que de grandes rich Boni absolument d es au bonheur? Nous avons chacun une honnête aisance, et je croyais que cela pouvait nous suffire... Je ne désire ni briller dans le inonde ni éclipser personne...
— Et moi, ma cousine, je veux que vous éclipsiez toutes les autres dames par votre toilette, par vos diamants; je veux que Ton envie le sort de ma femme! qu'on se dise : Madame Guerval n'a qu'à former un vœu, un désir, pour le voir satisfait !... Son mari ne lui refuse rien ! Enfin j'ai déjà en tête les moyens de réussir, et avant qu'il soit peu je viendrai mettre à vos pieds mes richesses et ma main.
— Comme vous voudrez, mon cousin ; mais songez bien que ce ne sont pas vos richesses qui ajouteront à mon bonheur.
Je voudrais bien savoir par quel moyen il espère faire rapidement une grande fortune, se disait l'honnête joueur de basse en hochant la tête d'un air de doute.
— Monsieur Ginguet, il me semble que vous devriez aussi tâcher de devenir millionnaire, dit Pélagie en regardant avec malice le jeune employé, cela vous éviterait un long surnumérariat.
— Oh ! moi, mademoiselle, je ne suis heureux en rien, répond Ginguet en poussant un gros soupir. Que voulezvous que j'entreprenne?
— En tout cas, je ne vous conseille pas d'entreprendre des découpures... car vous n'y brillez pas!
Et la jeune fille se met à rire aux éclats, tandis que le jeune homme baisse les yeux et se sent presque envie de pleurer.
— Mes enfants, dit au bout d'un moment M. Pause, en attendant que M. Edmond soit membre du grand collège, est-ce que nous ne ferions pas bien d'aller chacun nous coucher?
— Bonsoir, mon cousin, dit Constance en se levant et en quittant son ouvrage; nous nous verrons demain, j'espère?
— Oui, ma chère cousine, oh ! je viendrai toujours... et avant peu vous verrez que je ne suis pas un menteur. Mais il se fait tard; venez-vous, monsieur Ginguet?
— Me voilà... je vous suis... je cherche mon chapeau.
— C'est tous les soirs la même chose, dit Pélagie ; vous ne savez jamais ce que vous avez fait de votre chapeau.
M. Ginguet savait fort bien où était son modeste feutre, mais il faisait semblant de chercher dans la chambre, espérant trouver encore l'occasion de se rapprocher de Pélagie, et de lui demander tout bas pardon pour avoir coupé son feston ; car le pauvre garçon sentait qu'il ne dormirait pas de la nuit s'il quittait la jeune fille fâchée contre lui.
Mais Pélagie fit exprès de ne point se trouver près de Ginguet, et il fallait bien s'en aller; déjà Edmond était sur le carré, disant adieu aux deux demoiselles et à M. Pause.
La voix de Pélagie se fit de nouveau entendre, s'écriant d'un ton moqueur qui lui était naturel :
— Monsieur Ginguet, si vous ne trouvez pas votre chapeau, mon oncle est décidé à vous prêter un bonnet de coton pour rentrer chez vous.
— Je l'ai, mademoiselle, je l'ai ! répondit Ginguet en revenant tout penaud, son chapeau à la main. Je suis désolé d'avoir fait attendre à la porte... je suis bien malheureux ce soir... je suis si... je...
— En voilà assez, monsieur Ginguet, bien le bonsoir, Vous nous direz le reste une autre fois.
Et la porte du carré se refermait sur le jeune homme, qui se confondait en saluts. Quand il vit qu'il ne saluait plus que des. murs, il se décida à descendre l'escalier, mais tristement et en murmurant :
— Elle m'en veut beaucoup!... ie suis bien malheureux... Moi qui donnerais tout ce que je possède pour
être aimé de mademoiselle Pélagie!... quand je suis près d'elle, je ne fais que des gaucheries î...
Les jeunes gens étaient arriva dons la rue.; là ils devaient se quitter, car l'un remontait le faubourg et l'autre descendait du côté du boulevard. Mais Ginguet s'était assis sur la borne qui était contre la maison dont il venait de sortir, et il semblait disposé à rester lu. Edmond va lui frapper sur le bras en lui disant :
— Bonsoir, mon cher Ginguet.
— Bonsoir, monsieur Edmond.
— Est-ce que vous comptez passer la nuit sur cette borne ?
— Je ne sais pas ce que je ferai... je suis si malheureux!.,. Ah! monsieur Edmond, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer sans espérance, vous qui êtes certain de posséder le cœur de votre cousine ; mais moi j'adore une ingrate, une tille cruelle, un cœur de rocher... je pleurerais pendant quinze jours de suite que mademoiselle Pélagie ne me demanderait pas seulement pourquoi j'ai les yeux rouges...
— Alors il me semble que vous feriez aussi bien de ne pas pleurer.
— Est-ce qu'on est maître de ça?... Quand mademoiselle Pélagie m'a rudoyé dans la soirée, je sanglotte toute la nuit si fort, que ma voisine d'à côté m'a déjà menacé de se plaindre au commissaire, parce qu'elle prétond que je l'empêche de dormir.
— Ce pauvre Ginguet!... Bonsoir. Je vais rêver à mes projets de fortune.
Edmond s'éloigne, laissant Ginguet assis sur la borne. Enfin le pauvre garçon lève la tête en l'air et considère les fenêtres de l'appartement de M. Pause en se disant :
— Si 'elle pouvait se mettre à la croisée... si je la voyais seulement passer avec sa lumière !...
Et il était resté là, le cou tendu, le nez au vent, les yeux attachés sur les fenêtres du quatrième étage, faisant quelques pas, puis s'arrêtant ; et, comme cet astro-
nome qui regardait la lune et ne voyait point un fossé à ses pieds, l'amant infortuné, en regardant les fenêtres de celle qu'il aimait, ne voyait pas des pavés que Ton avait laissés près du ruisseau, lequel était assez gros parce qu'il avait plu ce jour-là.
M. Ginguet trébuche et tombe justement au milieu de l'eau, dans laquelle un bain n'avait rien de séduisant. Mais comme une sensation physique inattendue fait toujours trêve aux sensations morales, M. Ginguet se relève tout trempé et s'en retourne sur-le-champ chez lui, sans être tenté de regarder plus longtemps les fenêtres de mademoiselle Pélagie.