LES JEUX DE LA FORTUNE
Quatre mois s'écoulèrent ; Edmond ne parlait plus que fonds, hausse, baisse, cinq pour cent et cours fermé à tant; car son moyen de faire fortune avait été simplement de jouer à la Bourse. Il avait réalisé ce qu'il possédait, et se flattait de parvenir en peu de temps à quadrupler ses capitaux.
Le bon M. Pause avait froncé le soucil lorsqu'il avait su comment le cousin de Constance comptait s'enrichir ; celle-ci toujours bonne, toujours douce, ne se permettait pas de blâmer son cousin ; d'ailleurs Edmond commençait bien; il gagnait, c'est presque toujours ainsi que débutent les joueurs et il était d'une humeur charmante quand il allait voir sa cousine. A la vérité, ses visites étaient courtes ; il ne parlait plus que ventes à terme ou tiers consolidé, ce qui amusait fort peu les jeunes filles ; mais il était mis dans le dernier goût, et avait pris un cabriolet au mois, en attendant qu'il eût acheté une voiture.
M. Ginguet allait toujours à pied, et ne sortait pas de sa redingote noisette et de son gilet noir, ce qui lui atti-
2r>2 EDMOND ET SA COUSINE
rait souvent des épigramixiea de la malicieuse Pélagie, Pourtant un soir il se présenta d'un air tout radieux et avec un gilet blanc
— Il est arrivé quelque événement extraordinaire à M. Ginguet. dit aussitôt Pélagie, il a changé quelque chose à son uniforme ; je crois même qu'il a fait cirer ses bottes ce soir !
— Mademoiselle, il me semble que je ne me suis jamais présenté mal tenu et crotté devant vous. D'abord j'ai soin d'essuyer mes pieds à tous les paillassons.
— Enfin, monsieur Ginguet, répondez-moi... n'est-il pas vrai que vous avez quelque chose ?... vous n'êtes pas dans votre état ordinaire... je crois même que vous louchez ce soir...
— Mademoiselle, je ne sais pas si le plaisir me fait loucher ; ce qu'il y a de certain, c'est que je suis trèscontent : a dater du premier de ce mois, je ne suis plus surnuméraire, je suis appoint»1 !...
— Appointé ! oh ! mais c'est superbe cela... Et de combien sont vos appointements ?
— J'ai huit cents francs, mademoiselle.
— - Huit cents francs... par mois?
— Oh ! par exemple... par an ; il me semble que pour commencer c'est déjà bien gentil.
— Mais oui, dit M. Pause, qui n'était point encore parti pour son théâtre. Avec cela un jeune homme peut aller... non pas à l'Opéra ni chez Véfour ; mais à Paris il y a tant de moyens pour vivre. . . on dîne parfaitement à vingt-deux sous...
— Ah! mon oncle!... ne voudriez-vous pas aussi qu'on se mît en ménage avec huit cents francs de revenu ?
* — Ma chère amie, j'ai connu un employé à douze cents francs qui avait une femme et quatre enfants, et tout cela vivait et ne faisait pas un sou de dettes, d'autant plus que personne n'aurait voulu leur prêter.
Le pauvre Ginguet ne soufflait plus mot ; il avait cru qu'en le sachant appointé Pélagie le traiterait un peu
moins mal, et il se voyait encore trompé dans son espérance. Mais en s'éloigant M. Pause lui serra la main en lui disant :
— Je vous fais mon compliment, mon ami, mon com pliment bien sincère... car, à mes yeux huit cents francs d'assurés valent mieux que des millions après lesquels on court ! Au revoir ; je vais accompagner un mélodrame dans lequel il y a de jolies choses.
Habituées à entendre Edmond Guerval ne parler que par cinquante, soixante mille francs, les deux jeunes îilles n'avaient pu être bien émerveillées de la nouvelle situation de M. Ginguet. Qu'est-ce, en effet, que huit cents francs par an, auprès de quelqu'un qui en un coup de bourse peut en gagner cinquante fois autant ?
Cependant Constance, qui était témoin des soupirs que le pauvre commis poussait près de Pélagie, grondait souvent celle-ci sur la manière dont elle traitait M. Ginguet ; mais Pélagie répondait :
— Je peux lui dire tout ce que je veux !... S'il m'aime réellement, ne doit-il pas être trop heureux que je veuille bien qu'il vienne tous les soirs?... n'est-il pas bien amusant?... Quelquefois il entre, s'assied, et reste pendant deux heures sans ouvrir la bouche.
— C'est quand tu ne le regardes pas lorsqu'il te dit bonsoir. Enfin, ce jeune homme désire t'épouser; si tune l'aimes pas, il vaudrait mieux le lui dire que de le laisser espérer en vain.
— Je ne lui ai pas dit d'espérer; nous verrons l... Ne voudrais-tu pas que j'épousasse un employé à huit cents francs, pour que le dimanche il me régalât dans un restaurant à vingt-deux sous !... Bien obligé, je ne trouve pas comme mon oncle que ce soit bien gentil. Je voudrais que M. Ginguet eût l'esprit de faire fortune comme M. Edmond... mais il est trop lourd, trop apathique pour cela. Ah! c'est toi qui vas être heureuse... tu auras un hôtel... des diamants... une "voiture... Tu me mèneras dans ta voiture, n'est-ce pas?...
2f)4 EDMOND ET SA COUSINE
— Ah ! je ne Pai pas encore !...
— Oh ! comme nous nous amuserons alors ! Nous irons tous les matins au bois de Boulogne, à Saint-Cloud, a Meudon... Quand on a sa voiture, on est libre d'aller où Ton veut... Ah ! nous voyagerons... tu me mèneras voir la mer.
— Que tu es folle, ma chère Pélagie !
— Oh ! j'ai une grande envie de voir la mer !... mais avec un mari de huit cents francs, c'est tout au plus si je pourrais aller voir jouer les eaux dans le parc de Versailles, et encore il faudrait nous y rendre en coucou!... Comme ce serait amusant !
— Est-ce qu'on ne s'amuse pas toujours lorsqu'on est avec la personne que l'on aime?
— Ce n'est pas une raison pour avaler de la poussière pendant quatre lieues de chemin... Ah! Constance, il faudra aussi avoir des loges au spectacle... à plusieurs spectacles.
— A l'Opéra, n'est-ce pas ?
— Oui, à l'Opéra... et chez Franconi. J'aime beaucoup les chevaux, moi. Ensuite, tu recevras du monde, tu donneras souvent des dîners, des soirées, des bals... tu auras un bel orchestre avec des cornets à piston, car tu sais que mon oncle nous a dit qu'on fait à présent de bien jolies choses sur cet instrument-là.
— Mais, ma chère Pélagie, sais-tu bien que pour réaliser tous les projets que tu formes il faudrait avoir une très-grande fortune ?
— Il me semble qu'avec trente mille francs de rente on peut satisfaire à peu près toutes ses fantaisies.
— Et tu crois qu'Edmond va m' offrir trente mille francs de rente à dépenser?
— Certainement, et peut-être bien plus!... Il paraît que ton cousin va s'enrichir bien vite; la dernière fois qu'il est venu, il semblait si content, si satisfait de ses spéculations ! Il se frottait les mains en disant : Audaces fortuna... Ah ! mon Dieu! je ne puis pas me rappeler le
reste... Mais c'étaient des mots latins qui voulaient certainement dire : Je suis très-riche.
— Je l'ignore... Mais je sais que mon cousin est resté avec nous bien peu de temps... qu'il répondait à peine à ce que je lui disais, et que je le trouvais bien plus aimable pour moi avant qu'il songeât à devenir riche.
Le soir qui suivit cette conversation, Edmond ne vint pas chez M. Pause. Le lendemain soir, M. Ginguet vint encore seul, et le jeune employé avait une mine singulière ; il était triste, semblait embarrassé, et restait près des deux amies sans leur dire un mot.
— Vous avez encore quelque chose ce soir, lui dit Pélagie ; et quoique vous n'ayez pas un gilet blanc, vous avez la physionomie tout autre ; est-ce qu'on vous a déjà supprimé vos appointements?
— Oh! non, mademoiselle... ce n'est pas de moi qu'il s'agit...
— Pas de vous... Alors ça devient plus intéressant. Voyons, monsieur, expliquez-vous...
— C'est que... en venant ici, j'ai rencontré M. Edmond Guerval...
— Mon cousin?
— Oui, mademoiselle, votre cousin... et il avait aussi l'air tout sens dessus dessous... Il était pâle, défait...
— Mon Dieu! serait-il malade?...
— Non, mademoiselle, il n'est pas malade... mais certainement il avait quelque chose... D'abord, il m'a pris la main et me l'a serrée... à me faire mal...
— Après, monsieur Ginguet? au fait?... vous nous parlez de votre main, et vous voyez bien que Constance est sur les épines !
— Enfin, M. Edmond m'a dit : Ce soir, irez-vous chez M. Pause? Sur ma réponse affirmative, il a sorti une lettre de sa poche et me l'a remise en ajoutant : Donnez cela à ma cousine de ma part... n'y manquez pas surtout !... Je lui ai promis de faire sa commission, et alors il a disparu comme un éclair.
— Et cette lot tiv, M. Ginguet?
— Elle est dans ma poche, mademoiselle...
— Et donnez-la donc vite, dit Pélagie, C'est parla que vous auriez dû commencer...
M. Ginguet présente la lettre à Constance ; celle-ci La prend d'une main tremblante et lit :
« Ma chère cousine, j'ai voulu tenter la fortune, et mes premiers essais furent heureux... Enhardi par ce début, peut-être ai-je été trop vite... Cependant, toutes les chances étaient pour moi ; et je croyais pouvoir bientôt vous placer dans une position digne de vous. Le sort a trahi mon espoir... Une funeste baisse que je ne pouvais prévoir... Que vous dirais-je!... Je suis ruiné je ne perdais pas ce qui m'appartient, je pourrais me consoler encore, mais je dois presque le double de ce que je possède : il me faut donc manquer à mes engagements... Perdre l'honneur! voilà ce qui me désespère! ce qui me tue... Oui, ce qui me tue, car on ne doit plus vivre en perdant l'honneur. Adieu, ma chère cousine, plaignez-moi et ne me maudissez pas. Adieu pour jamais :
« Edmond Guerval. »
La lettre tombe des mains de Constance, qui semble anéantie par ce coup imprévu.
— Ruiné ! murmure Ginguet.
— Ruiné ! répète Pélagie.
Mais Constance reprend ses esprits, et son premier mouvement est de s'écrier : — - Oh ! mon Dieu, il veut donc mourir, puisqu'il me dit adieu pour jamais.. Mourir pour quelque argent qui lui manque!... Mais ce que j'ai, moi, n'est-ce pas à lui?... Edmond douterait-il de mon cœur?... Oh! il faut le sauver... l'empêcher d'exécuter son affreux projet... Pélagie, vite mon chapeau... mon châle... Mais qu'importe; j'irai comme cela... Monsieur Ginguet, vous voudrez- bien me conduire, me donner votre bras... Venez, oh! venez vite, il s'agit de sauver Edmond.
Et Constance prenait le bras du jeune employé, et elle lui faisait descendre l'escalier quatre à quatre. Ginguet sautait les marches pour rattrapper la jeune fille, tout en disant : — Est-il aimé, ce M. Edmond!... est-il aimé!... Ali ! pour être chéri comme ça de mademoiselle Pélagie, je serais capable de m1 asphyxier tous les jours ! „ Arrivés dans la rue, Constance dit à M. Ginguet en lui prenant le bras : — Conduisez-moi, monsieur, et hâtonsnous, car il serait si cruel d'arriver trop tard !...
— Oui, mademoiselle... oui... je vais vous conduire ; mais où voulez-vous que je vous conduise ?
— Chez Edmond... vous savez où il demeure.
— Oui, mademoiselle.
— Pourvu que nous le trouvions chez lui !
— Ah ! c'est ce qui est douteux.
— Enfin... nous saurons peut-être... oh ! il faudra bien que je le voie !
Ginguet se disait : — Si le cousin n'est pas chez lui, je ne vois pas trop où nous irons le chercher? Mais il ne faisait point cette réflexion à Constance, dont le chagrin et l'inquiétude semblaient redoubler à chaque instant.
On arrive chez Edmond ; Constance quitte son conducteur et court s'informer au concierge, car dans les grandes peines on oublie les convenances, et la jeune fille ne songeait plus à ce qu'on pourrait penser en la voyant aller chez un jeune homme.
Edmond n'était pas chez lui ; il était sorti depuis fort longtemps, et il n'avait rien dit au concierge qui pût faire présumer de quel côté il avait porté ses pas.
Constance sent un poids affreux se placer sur sa poitrine; elle retourne désolée près de son compagnon en balbutiant :
— Il n'est pas chez lui... et on ignore où il est allé!...
— Je m'en doutais; quand je l'ai rencontré il n'avait pas l'air disposé à se coucher...
— N'importe... il faut que nous le trouvions; venez. monsieur Ginguet... marchons.
— Tant que vous voudrez, mademoiselle; mais où allons-nous?
— A la Bourse.
— Mademoiselle, on ne va pas à la Bourse le soir, elle est même fermée.
— Dans des cafés... au spectacle... que sais-je?...
— M. Edmond ne me semblait pas songer à aller au spectacle.
— Pourtant, monsieur, il faut bien que mon cousin soit quelque part, et que nous le trouvions.
Et la jeune fille entraînait son compagnon ; ils marchaient au hasard. Quand un jeune homme de la taille, de la tournure d'Edmond venait à passer près d'eux. Constance s'écriait : — C'est lui ! et elle faisait courir M. Ginguet après le passant; mais M. Ginguet revenait en disant : — Ce n'est pas lui, et de près même il ne lui ressemble pas du tout.
Quand on passait devant un café, il fallait aussi que M. Ginguet y entrât pour s'assurer si celui que Ton cherchait n'y était pas.
Il y avait trois heures .que Constance parcourait Paris avec le jeune commis. Constance sentait à chaque instant son espérance s'évanouir; elle ne pleurait pas, mais sa respiration était pressée, son front brûlant, et son regard morne et fixe.
M. Ginguet était entré dans cinquante cafés ; il avait couru après plus de vingt passants, dont quelques-uns ne l'avaient pas fort bien reçu; enfin il tombait de fatigue, mais il n'osait pas le dire, car la jeune fille ne se plaignait pas, et un homme n'ose pas montrer moins de courage qu'une femme, alors même qu'il en aurait envie.
Onze heures et demie venaient de sonner, M. Ginguet se hasarda de dire :
— Il est bien tard; je crains que M. Pause et mademoiselle Pélagie ne soient inquiets de vous.
— Il est bien tard, dites-vous?
— Onze heures et demie sonnées.
— Alors il doit être rentré.
— M. Pause? Oh ! certainement qu'il est revenu.
— Mon cousin, monsieur... c'est mon cousin que nous cherchons. Venez, retournons chez lui.
Ginguet n'ose s'y refuser, quoiqu'il juge cette course assez inutile ; mais tout1 en marchant avec Constance i{ ne cesse de se dire :
— En voilà un homme aimé, un homme heureux ! Et il veut se tuer !... et il se plaint du sort!... Ah ! ce n'est pas l'embarras, on aurait bien dû se dispenser de faire l'Amour aveugle!...
On est devant la maison d'Edmond; Constance s'arrête tremblante ; en ce moment ses forces sont sur le point de l'abandonner, car elle sent bien que si Edmond n'est point rentré, il faudra perdre tout espoir.
Elle se décide pourtant; elle frappe, elle entre...
— M. Edmond Guerval est de retour depuis un quart d'heure, dit le concierge.
— Il est chez lui ! dit Constance en poussant un cri de joie. Et aussitôt la jeune fille monte rapidement l'escalier sans regarder si son compagnon la suit.
Il était temps ! car Edmond, après avoir passé la soirée à marcher au hasard dans Paris en réfléchissant à sa cruelle position, s'était convaincu que pour se tirer d'affaire il ne lui restait plus qu'à se tuer. Il est certain que c'est un moyen beaucoup plus expéditif que de tâcher à force de travail, de patience et de persévérance, de regagner ce que l'on a perdu ; mais dans le temps où nous vivons la patience, la persévérance et l'amour du travail sont beaucoup plus rares qu'un canon de pistolet; et on prétend que nous sommes dans le siècle des lumières, des progrès!... Pour la manière de donner à dîner, c'est possible ; mais pour le bon sens, je n'en crois rien.
Edmond était donc revenu chez lui avec la ferme résolution d'en finir. Il s'était occupé à charger ses pistolets, puis il les avait posés sur une table près de lui, et
s'était laissé aller à quelques regrets qu'il donnait à sa courte carrière. San? doute sa jolie cousine occupait une grande place dans ses souvenirs, du moins la pauvre enfant le méritait bien.
Mais au moment où Edmond se dirigeait vers les armes fatales, Constance entrait dans sa chambre, arrêtai! ses mains prêtes à saisir ses pistolets, et se jetaii à ses pieds en s'écriant :
— Mon cousin, vous voulez donc me tuer aussi \ Edmond s'arrête ; il considère sa cousine dont les beaux
yeux sont suppliants : l'attendrissement succède au désespoir; il se laisse tomber sur une chaise en murmurant :
— Comment voulez-vous que je vive déshonoré'?... et je le suis si je ne tiens pas mes engagements.
— Mais, mon cousin, vous avez donc oublié que tout ce que je possède est à vous ! Disposez de mon bien... je le veux.., je l'exige... au nom de nos deux mères!... qui nous aimaient tant et qui se plaisaient à vous regarder comme mon protecteur, comme le mari que le ciel me destinait...
— Constance, y pensez-vous? que je dispose de votre fortune!... Si vous saviez... quand j'aurai payé ce que je dois... pour cette maudite différence... il ne vous ret presque plus rien.
— Et que m'importe?... je serai heureuse alors... Pensez-vous que je le serais en pleurant votre mort?... Vous acceptez, Edmond, il le faut, je le veux... donnezmoi vite du papier, de l'encre ; que je vous donne une lettre pour mon banquier... Ah! je suis si contente que je puis à peine écrire !...
Et la jeune fille s'était placée devant un bureau ; elle écrivait avec tant de plaisir, que son cousin, debout près d'elle, ne pouvait que se taire et l'admirer. Un peu plus loin, dans un coin de la chambre, M. Ginguet pleurait comme une biche en murmurant :
— uel traQ it!... quel dévouement!... quel attache-
ment!.». Voilà un homme aimé! Ah! mademoiselle Pélagie! que je serais heureux si je vous inspirais seulement la dix-neuvième partie de cet amour-là, • Constance a fini d'écrire, Ginguet a cessé de pleurer.
Edmond a consenti à recevoir les secours que lui offre sa cousine. On est heureux, les peines sont oubliées ; on fait déjà des projets de bonheur pour l'avenir, et Constance ne semble pas regretter la brillante fortune que voulait lui donner son cousin.
M. Ginguet fait remarquer qu'il est fort tard; on se dit adieu en se promettant de se revoir le lendemain ; puis Constance est ramenée chez M. Pause par son fidèle conducteur, qui raconte tout d'un trait ce que vient de faire la cousine d'Edmond, tandis que celle-ci, les yeux baissés et l'air confus, écoute tout cela comme une coupable qui attend son arrêt.
Pélagie embrasse son amie en s'écriant :
— Ah ! si ton cousin ne t'adore pas, s'il ne te rend pas la plus heureuse des femmes, il faudrait qu'il fût bien ingrat !
— Je n'ai pas pensé à tout cela pour l'obliger, dit Constance.
Quant à l'honnête M. Pause, il a écouté avec attendrissement le récit de la belle action de la jeune fille, ensuite il va lui prendre la main et la serre affectueusement dans les siennes en murmurant :
— Ma chère amie, il y a de bien jolies choses dans ce que vous avez fait là ! mais il aurait tout autant valu que votre cousin ne pensât pas à devenir millionnaire. Enfin ce sera sans doute une bonne leçon pour lui, et je présume qu'il va se décider pour une autre profession.
Edmond, grâce à la fortune de sa cousine, paya tout ce qu'il devait: mais quand il eut tout acquitté, il ne restait plus à Constance que huit cents livres de rentes, juste autant que les appointements de M. Ginguet.
Cependant la jeune fille ne donna pas un soupir à son changement de fortune; la seule peine qu'elle éprouva
lut d'être obligée de diminuer la pension qu'elle payait à M. Pause.
Elle n'en fut pas moins bien traitée chez l'honnête musicien. On peut être un pauvre artiste et avoir un excellent cœur; c'est une compensation.