‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 36 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA FAMILLE BRINGUESINGUE.

— Qu'est-ce que M. Edmond pont donc attendre encore pour épouser sa cousine? se disait Pélagie quelque temps après ces événements. D'abord il voulait de la gloire, après cela il a désiré delà fortune; maintenant saura-t-il se contenter de l'amour?

Constance ne disait mot ; mais il était probable que le même sujet l'occupait. Depuis qu'il avait dissipé tout son bien et celui de sa cousine, Edmond était souvent triste, rêveur, ou bien il disait à Constance : — Quel sort vaisje vous offrir? Je n'ai rien ; je ne suis rien ! Quel avenir de bonheur pouvez-vous espérer avec quelqu'un que la fatalité semble poursuivre?...

Et Ginguet se disait à lui-même : — Il ne veut pas l'épouser parce qu'il n'a plus rien ; il ne l'épousait pas quand il avait quelque chose ; quand donc l'épousera-t-il ? Ah! si l'on m'aimait, moi! comme je serais heureux de me marier !

Chaque jour Edmond se disait: — Il faut que je fasse quelque chose. Mais il ne faisait rien que se lamenter contre le sort, les hommes et la rente.

M. Pause avait proposé à Edmond une place de quinte dans l'orchestre de son théâtre ; car quoique le cousin de Constance ne fût pas un instrumentiste distingué.- il en savait assez sur le violon et la quinte pour tenir sa place dans un orchestre des boulevards.

Edmond avait répondu à cette proposition :

— Où cela me mènera-t-il?

— A gagner six cents francs, mon cher ami.

— Eh ! que diable voulez-vous que je fasse avec six cents francs ?

— Mais... avec cela et de l'économie... on peut encore faire quelque chose.

— Non, monsieur Pause, je ne peux pas jouer de la quinte pour six cents francs, car, loin de me donner du goût pour la musique, cela me rendrait à jamais un médiocre musicien!... Quand on sait que Ton gagne si peu, on joue en conséquence.

— Vous vous trompez, mon cher; l'homme qui aime son art ne fait point tous ces calculs, il cherche à acquérir du talent et travaille souvent davantage lorsqu'il gagne peu que quand on le paye fort cher. Je pourrais, à r appui de ce que j'avance, vous citer plusieurs de nos virtuoses, de nos grands artistes, qui ont commencé dans les orchestres ou sur les théâtres secondaires.

Edmond persista à refuser la place de quinte. Quelque temps après, l'honnête Pause, qui cherchait toujours à l'occuper, lui dit qu'il avait parlé de lui à un de ses amis, fabricant de papiers peints.

— Est-ce que vous voulez que je peigne ces papiers ? dit Edmond avec un sourire amer.

— Non, mon cher ami; mais j'ai dit à mon ami que vous faisiez assez joliment le tableau de genre ; alors il m'a chargé de vous prier de lui faire six devants de cheminée... les sujets que vous voudrez... intérieurs ou paysages ; il vous les payera quinze francs pièce.

— Peindre des paravents! dit Edmond en devenant rouge de colère ; que j'abaisse à ce point mon talent!... et pour gagner quinze francs... Ah! monsieur Pause, vous n'y pensez pas !

— Mais, mon cher, six fois quinze francs, cela fait quatre-vingt-dix. . . et d'ailleurs, quel mal y a-t-il à peindre des devants de cheminée?... Je connais de nos grands peintres qui sont aujourd'hui membres de l'Institut, et qui ont jadis fait des enseignes! Croyez-vous que pour

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cola ils en aient moins de talent aujourd'hui?... On sait bien que les artistes sont obligés de manger comme les antres hommes, et qu'avant de travailler pour la gloire il a fallu travailler pour son estomac.

— Vous direz tout ce que vous voudrez, monsieur, mais je ne ferai point des devants de cheminée... J'aimerais mieux faire des cure-don; -. . .

— Eh bien! alors, mon cher ami. faites des curc-donis, mais au moins faites quelque chose.

Ces conversations n'amusaient point Edmond, et pour l'aire diversion aux discours de M. Pause, le cousin do Constance allait encore quelquefois dans ces réunions brillantes où il avait été fort recherché du temps de ses spéculations à la Bourse, et où on le recevait encore bien, parce qu'il n'avait conté à personne sa ruine, qu'il était toujours mis avec goût, qu'il avait une jolie tournure. d<^ bonnes manières, mille agréments de société, et qu'à Paris on peut vivre très-longtemps là-dessus.

Dans une de ces réunions de gens qui ont l'air riche, et dont quelques-uns. comme Edmond, n'ont pas le sou, mais où tout le monde est parfaitement couvert, le cousin de Constance tit connaissance avec la famille Bringuesingue, qui se composait du père, de la mère et de la demoiselle.

Le père était un petit homme que sa taille avait exempté de la conscription ; la tète un peu dans les épaules, 1 œil vif. le nez pointu, M. Bringuesingue avait un air qu'il voulait rendre moqueur, et on pouvait s'y tromper.

Suivant l'habitude des petits hommes, il avait épousé une fort grande femme, qui, avec l'âge, avait pris beaucoup d'embonpoint. Elle aurait pu facilement cacher son mari derrière elle.

Leur fille tenait du père pour la taille et de la mère pour la grosseur. Elle avait été nouée, et il lui en restait quelque gêne en marchant.

Entre son mari et sa fille, madame Bringuesingue dépassait déplus de la tête.

Voilà pour le physique. Passons au moral maintenant.

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M. Vendicien-Raoul Bringuesingue était fils d'un fabricant de moutarde, lequel avait gagné beaucoup d'argent en mélangeant adroitement différentes herbes aromatiques dans les moutardes qu'il confectionnait. Grâce à ce digne industriel, le bœuf quotidien avait paru moins f; de aux bourgeois, qui tiennent toujours à ce plat fondante ital.

M. Bringuesingue fils, loin de démériter de la réputation de son père, avait fait d'heureuses améliorations dans la manière de confire les cornichons; il avait rapidement augmenté sa fortune. Mais n'ayant qu'une fille, et se sentant possédé d'une noble ambition, à cinquante ans M. Bringuesingue abandonna la moutarde, les cornichons et tout ce qui sentait le vinaigre, pour se jeter dans le beau monde et y jouir de sa fortune.

M. Bringuesingue, retiré entièrement du commerce, avait la faiblesse de vouloir faire oublier qu'il s'y était enrichi. Il avait un bel appartement dans la Chausséed'Antin, un domestique mâle avec une livrée : il donnait des soirées, des dîners... auxquels on ne servait jamais de moutarde, tant il craignait les applications; enfin il s'efforçait d'avoir des airs de grand seigneur.

Madame Bringuesingue était une excellente femme, qui n'avait jamais eu dans sa vie que la passion de la danse qu'elle conservait toujours, quoiqu'elle eût quarante-cinq ans' 'accomplis. Dureste, constamment de l'avis de son mari, qu'elle regardait comme un homme supérieur, madame Bringuesingue attendait qu'il eût parlé pour avoir une opinion.

Toutes les affections des deux époux s'étaient naturellement réunies sur leur fille, leur unique enfant. Mademoiselle Clodora avait les traits assez réguliers, et ses parents ne voyaient rien d'aussi beau qu'elle. ïlslui avaient donné maîtres de musique, de dessin, d'anglais, d'italien, de danse, de géométrie, de géographie et d'histoire. De tout cela il était résulté qu'à dix-sept ans mademoiselle Clodora chantait faux, dessinait un œil de

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manière à ce qu'on le prît pour une oreille, disait yes pour tout anglais et sigiior pour toul italien, ne dansait

pas en mesure, croyait que Bàle était en Angleterre e1 Edimbourg en Suisse, et citait Louis XV comme ayant voulu que ses sujets pussent mettre la poule au pet.

M. et madame Bringuesingue, qui n'étaient point en état de s'apercevoir des bévues que leur fille commettait souvent dans la conversation, ne cessaient de répéter que Clodora avait reçu une excellente éducation.

Cependant, pour recevoir du monde, pour bien traiter t<es convives, pour être au fait des usages de la belle société, M. Bringuesingue s'était trouvé souvent fort embarrassé, et ni sa femme ni sa fille n'avaient pu lui dire ce qu'il avait à faire. Une circonstance dont il se hâta de profiter le servit merveilleusement.

Le domestique mâle avait été trouvé plusieurs fois dans la cave totalement privé de sa raison. M. Bringuesingue était décidé à en chercher un autre, lorsqu'un jour il apprend la mort d'un riche seigneur qui occupait un hôtel dans son voisinage. Aussitôt le ci-devant fabricant de moutarde court à l'hôtel, s'informe du valet de chambre du défunt et se l'ait conduire devant lui:

— C'est vous qui serviez M. le comte '.'

— Oui, monsieur.

— - Combien vous donnait-il !

— Six cents francs, habillé, nourri, logé, et de fréquentes gratifications.

— Je vous offre mille francs et les mêmes avantages ; de plus, vous aurez la haute main chez moi ; seulement je compte sur vous pour me donner quelquefois certains... avis..., c'est-à-dire pour me rappeler des usages... que j'ai oubliés: ayant habité longtemps... la province, je me suis un peu rouillé avec les belles manières de Paris. Vous qui serviez un comte qui recevait chez lui ce qu'il y avait déplus élégant dans la capitale, vous devez être au t'ait de tout cela... vous me remettrez au courant.

Comtois, c'était le nom du valet de chambre, accepta

avec plaisir la proposition de M. Bringuesingue ; il comprit sur-le-champ de quels avantages il jouirait chez son nouveau maître. En effet, Comtois devint indispensable a M. Bringuesingue, qui avant de faire quelque chose, ne manquait pas d'aller consulter son domestique.

Voulait-il faire faire un habit, l'ex-marchand de moutarde faisait venir Comtois et lui disait :

— Comment M. le comte se faisait-il faire ses habits?

— A la dernière mode, monsieur.

— Et la couleur?

— Suivant sa fantaisie.

— Très-bien.

Et M. Briguesingue, se tournant vers son tailleur lui disait :

— Faites-moi un habit à la dernière mode... couleur suivant ma fantaisie.

S'agissait-il de changer l'ameublement d'un salon d'une chambre à coucher, on faisait encore venir Comtois.

-Quels meubles M. le comte mettait-il dans son salon?

— Comme partout, monsieur : divan, fauteuils, chaises, piano...

Alors M. Bringuesingue faisait venir un tapissier, et lui ordonnait de meubler son salon comme chez M le comte. Mais c'était surtout les jours de réception, de grands dîners, que Comtois devenait un homme précieux • jetait lui qui faisait le menu du repas, qui indiquait 1 ordre du service, le moment pour se lever de table, la manière de prendre le café; c'était lui qui disait comment le salon devait être éclairé, à quelles places on devait mettre les tables de jeu, comment on saluait et recevait son monde; enfin c'était lui qui ordonnait tout et quelqu'un qui fût venu pendant qu'on faisait toutes ces dispositions, aurait pu facilement prendre le maître pour le domestique.

Comme, malgré les leçons qu'il se faisait donner par

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Comtois, M. BriogueBingue craignait encore devant le monde de commettre quelque gaucherie, il était convenu d'un signe avec son domestique. Lorsque son maître fatsait quelque chose qui n'était pas convenable en bonne compagnie, ou qui blessait les règles de l'étiquette, Comtois se grattait le nez, et M. Bringuesingue, qui avait presque toujours les yeux sur son valet, était alors averti qu'il sortait de la bonne route, et tâchait de réparer sa sotiise.

Voilà quelle était la famille Bringuesingue. qui jouissait de vingt-cinq mille livres de rente au moment où Edmond Guerval lit sa connaissance.

Le hasard voulut que le jeune homme accompagnât mademoiselle Clodora sur le piano, qu'il fit dans. mère pour ne point faire manquer une contredanse, et qu'en se trompant il appelât le papa M. de Bringuesingue. Dès lors il fut trouvé charmant par toute la famille. D'ailleurs le cousin de Constance avait cette superficie de talent qui suffit pour plaire clans le monde : il touchait assez du piano pour faire danser; il chantait, il crayonnait facilement la charge de chaque personne de la société. Enfin, il avait de l' aplomb, de l'assurance; il parlait de tout, même de ce qu'il ne connaissait pas; il tranchait, décidait ou tournait en ridicule. C'est plus qu'il n'en faut dans le monde pour imposer aux sots et quelquefois aux gens d'esprit.

Edmond fut invité à venir chez M. Bringuesingue ; il s'y rendit; et quand il fut parti, le maître de la maison dit à son domestique :

— Comment trouves-tu ce jeune homme-là?

— Très-bien, monsieur : il a de bonnes manières... l'air très-distingué!...

— Comtois lui trouve l'air distingué, dit M. Bringuesingue à sa femme en parlant d'Edmond. — Je veux inviter ce jeune homme à dîner... Je veux qu'il vienne trèssouvent chez nous.

— Il faudra donner un petit bal .. 11 danse très-bien.

— Il m'a appelé de Bringuesingue... Je ne sais pas si c'est qu'il me trouve l'air noble.

— Probablement, mon ami.

Mademoiselle Clodora ne disait rien, je ne vous affirmerai pas qu'elle en pensât davantage ; cependant elle paraissait fort contente de ce que M. Edmond plaisait a ses parents.

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