‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 37 sur 40 · UN GRAND DINER · texte numérisé non relu

UN GRAND DINER

Quelques jours après M. Bringuesingue donna un grand dîner, et le jeune Guerval y fut invité. Il devait y avoir des gens de finance, beaucoup de chevaliers d'industrie, parasites à bonnes manières qui pour des dîners sont toujours prêts à vous jeter de l'encens ; puis encore quelques artistes, quelques militaires, mais point de marchands! La famille Bringuesingue ne pouvait plus les souffrir.

Ce jour-là madame Bringuesingue avait une robe trop courte et des souliers qui la gênaient horriblement, mais elle espérait danser et voulait briller au bal. Mademoiselle Clodora se tenait parfaitement droite, afin de paraître plus grande, et son père se promettait de ne pas ôter les yeux de dessus Comtois dès qu'il aurait dit ou fait quelque chose.

Tout était disposé pour que la société fût satisfaite. M. Bringuesingue regardait avec orgueil son salon meublé exactement comme celui du feu comte, et il se disait :

— Il n'y a rien là-dedans qui sente la moutarde ! Chaque fois que l'on sonnait, M. Bringuesingue avait

pour habitude de courir vers l'antichambre, mais Comtois le retenait par son habit en lui disant :

— Monsieur, vous devez attendre votre monde dans votre salon et ne pas courir ainsi au-devant de chacun,

— Très-bien, Comtois... je ne bouge plus de mon salon... Mais quand il faudra aller dîner?

— Alors vous prendrez la main d'une dame et vous ouvrirez la marche.

— Très-bien. Comtois; ensuite m'assiérai-je à table le premier?

— Non... Vous ferez d'abord asseoir à votre droite la dame à laquelle vous aurez donné la main; vous en choisirez une autre pour la placer à votre gauche. Madame en fera autant avec deux messieurs. . .

Eh ! d'ailleurs est-ce qu'on n'écrira pas les noms des

convives sur des cartes?

— Non, monsieur ; c'est vieux, c'est comraqn, cela ne se fait plus. Le reste de la société se place à sa guise. Cependant il vous est encore facile d'indiquer quelques places pour mettre telle personne près de telle autre avec qui elle se plaira.

— J'entends, Comtois, oh! j'entends tout cela... D'ailleurs, j'aurai toujours les yeux sur ton nez, et si je commettais quelque bévue tu m'en avertirais.

— Oui, monsieur.

La société arriva. M. Bringuesingue salua exactement comme son domestique le lui avait appris ; madame Bringuesingue faisait une grimace à chaque personne qui entrait, parce qu'il fallait se lever et que ses souliers la faisaient toujours souffrir, mais on prit généralement cela pour un sourire; mademoiselle Clodora se tint comme un officier cosaque, et toute la compagnie échangea les compliments d'usage dont elle ne pensait pas un mot, ce qui est l'usage encore.

Edmond Guerval se rendit à l'invitation qui lui avait été faite ; car, la veille, M. Pause lui avait proposé de copier les manuscrits d'un auteur, et cela lui avait encore donné tant d'humeur qu'il avait grand besoin de distraction.

On alla se mettre à table, et soit hasard, soit intention, on plaça Edmond à côté de mademoiselle Clodora.

Le premier service se passa fort bien; les convives étaient aimables, le dîner bien apprêté, et M. Bringue-

singue enchanté de lui, car Comtois n'avait pas encore touché à son nez.

Au second service, M. Bringuesingue se sentant plus en train, voulut trinquer en buvant à la santé de sa femme. Comme il tendait son verre à ses voisins, il aperçut Comtois qui grattait son nez. L'ancien moutardier resta immobile, le bras tendu, n'osant plus ni avancer ni retirer son verre ; puis il balbutia :

— Je vous ai proposé de trinquer... et pourtant je sais fort bien que cela ne se fait plus... les gens comme il faut ne trinquent pas... c'est mauvais genre.

Mais Edmond interrompit M. Bringuesingue en s'écriant :

— Et pourquoi donc ne pas renouveler cet usage antique, si en faveur chez nos bons aïeux? Aujourd'hui que l'on ne veut que du gothique, du moyen âge, pourquoi ne point renouveler dans nos repas ce qu'on tente de faire dans nos costumes? En vérité, M. Bringuesingue, votre idée est très-bonne au contraire, et vous devez vous glorifier d'ouvrir la lice. Allons, messieurs, trinquons, c'est tout à fait chevaleresque.

M. Bringuesingue fut enchanté que son jeune convive eût si bien réparé sa faute ; on trinqua, on but à l'heureuse idée du maître de la maison, et ce qui allait être un ridicule devint un trait de bon goût, parce qu'un jeune homme qui ne doutait de rien y avait applaudi au lieu de s'en moquer.

Le dessert arriva. M. Bringuesingue, qui se sentait tout joyeux, tout lier même d'avoir renouvelé avec succès un antique usage, proposa une petite chanson.

Comme il allait donner l'exemple et entonner le premier couplet, il regarda Comtois ; celui-ci se grattait le nez avec beaucoup d'intention.

M. Bringuesingue était resté la bouche ouverte, il avait l'air d'une figure de porcelaine, et chacun attendait qu'il commençât. Mais au lieu de chanter, M. Bringuesingue murmura :

— Je vous ai proposé de chanter... mais après tout.. c'était une plaisanterie... je sais fort bien qu'on ne chante plus à table... ce n'est plus l'usage... aussi je ne sais plus de chanson...

— Eh! mon Dieu, monsieur de Bringuesingue. 3 'écria Edmond, vous voilà encore avec vos scrupules'.... Vous êtes vraiment trop sévère sur l'étiquette. La coutume de chanter a table ne date-t-elle pas aussi «lu bon vieux temps, qu'on met à chaque instant en pièce et en romans! Pourquoi ne les mettrions-nous pas en action, nous autres? Nous avons trinqué, nous pouvons fort bien chanter; tout cela se tient !... Nous reprenons les modes de nosaïeux, voilà tout... Je gage que cela va devenir en vogue comme les bals costumés ! Voulez-vous que je vous donne l'exemple?... Je le veux bien; je vais vous chanter Bonne Espérance, romance nouvelle deFrédèric Bérat, Fauteur de Ma Normandie et de tant d'autres aharmantea productions, et, à table comme au salon, je suis certain que cela vous fera plaisir.

Edmond chanta et fut très-applaudi ; un autre jeune homme en rit autant, une dame voulut bien ensuite se faire entendre, puis une autre; bref, tout le monde voulut chanter, et M. Bringuesingue ne se sentait pas de joie, et il était surtout enchanté d'Edmond qui changeait ses gaucheries en idées spirituelles.

Après que l'on eut assez chanté, on passa au salon. Là, des tables de jeu étaient dressées ; mais M. Bringuesingue n'aimait pas les cartes. Cependant, on ne pouvait pas encore danser, il manquait du monde pour le bal, et quoique madame Bringuesingue, tout en boitant, se fût déjà mise plusieurs fois en place en demandant un vis-àvis, on n'avait pu former la contredanse, la plupart des convives préférant la bouillotte à la chaîne des dames.

Pour amuser sa femme et sa fille, M. Bringuesingue ne vit rien de mieux que de proposer une partie de Mainchaude, et déjà l'amphitryon se mettait à genoux et allait tendre le dos lorsqu'il aperçut, dans un coin du

salon, son valet qui, tout en plaçant des bougies sur des tables et en disposant des sièges, se grattait le nez sans discontinuer.

M. Bringuesingue reste à genoux devant la société, mais ii ne tend pas le dos, et, après avoir encore regardé Comtois, il se décide à se relever en disant :

— Non, décidément, je crois que ce serait très mauvais genre de jouer à la main-chaude... Il faut laisser ces puérils amusements aux bons bourgeois de la rue Saint- Denis... Mais à la Chaussée-d'Antin...

Edmond, qui s'était mêlé aux petits jeux innocents, ayant ses raisons pour ne point vouloir toucher à des cartes, interrompt encore l'amphitryon, en disant :

— Eh bien ! à la Chaussée-d'Antin, n'est-on pas libre de faire ce qui plaît, ce qui amuse? Moi, je soutiens que les petits jeux innocents valent bien la bouillotte et l'écarté!... On y rit et on ne perd pas son argent; c'est tout bénéfice. D'ailleurs, nos plus grands hommes ont aimé à se distraire aux récréations les plus frivoles ; le cardinal, de Richelieu s'exerçait à sauter à pieds joints dans son jardin ; Caton aimait beaucoup à danser ; Antiochus jouait des charades en action avec Cléopâtre, et le bon roi Henri IV se promenait à quatre pattes dans sa chambre avec ses enfants sur le dos.

— Du moment que Henri IV s'est promené à quatre pattes, se dit M. Bringuesingue, je ne vois pas pourquoi Comtois se gratte le nez lorsque je me mets à genoux. Jouons à la main-chaude, j'y consens.

Déjà Edmond avait pris la place du maître de la maison ; il tenait sa main sur son dos et chacun frappait dessus en riant aux éclats, car on rit beaucoup aux jeux innocents. Ce divertissement se prolongea quelque temps, à la grande satisfaction de mademoiselle Clodora et de son père. Cependant, quelques personnes étant venues augmenter la réunion, madame Bringuesingue, qui soupirait après la danse et ne voulait pas avoir souffert toute la journée dans ses souliers sans faire admirer

son petit pied le soir, trouva moyen d'organiser une contredanse, et pria Edmond de vouloir bien se mettre au piano.

Le cousin de Constance ne se fit pas prier ; il joua plusieurs quadrilles. Madame Bringuesingue était infatigable ; elle n'avait pas plus tôt fini qu'elle cherchait un danseur pour recommencer. Comme les danseurs ne se présentaient pas en foule, M. Bringuesingue se détermina à engager sa femme et se mit à danser, ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.

Mais l'ex-moutardier se brouillait quelquefois dans les figures, et dans un été, pendant qu'on lui jouait le quadrille des Puritains, qu'il prenait sans doute pour la petite laitière, il se mit à courir après la danseuse qui faisait avec lui en avant deux, et voulut absolument l'embrasser.

La danseuse cherchait à esquiver l'embrassade de M. Bringuesingue : celui-ci la poursuivait tout en sautillant, lorsqu'à l'entrée du salon il aperçut Comtois qui allongeait la tête et se grattait le nez de manière à se le faire saigner.

M. Bringuesingue reste une jambe en l'air, un bras arrondi, ayant l'air de vouloir se tenir en équilibre. Enfin il se décide à poser sa jambe à terre, et s'écrie :

— Je ne sais vraiment pas à quoi je pensais ?... Je suis d'une étourderie... Je croyais danser la petite laitière... Mais on ne la danse plus, c'est mauvais genre!...

— Pardonnez -moi, M. de Bringuesingue, dit Edmond sans quitter le piano. On doit la danser de nouveau, puisque les vieux airs ont repris faveur depuis que Musard a îaitun quadrille gothique... et c'est une heureuse idée que vous avez eue de danser la petite laitière : vous allez la remettre en vogue Attendez, je vais vous la jouer.

Et après avoir fini son quadrille des Puritains, Edmond se met à jouer la petite laitière, de façon que tous les danseurs sont obligés de faire la figure que le maître de la maison avait commencée.

— Décidément ce jeune homme-là a beaucoup plus d'esprit que Comtois, se dit M. Bringuesingue pendant qu'on dansait en riant la figure de la laitière: l'un ne fait que se gratter le nez pour m' avertir que je fais des sottises, l'autre arrange tout cela si bien que je ne fais au contraire que des traits d'esprit. Et puis, il m'appelle de Bringuesingue! Ceux qui l'entendront en diront autant, et petit à petit le de me restera, ce qui finira par me rendre noble tout à fait. Ah! si j'avais toujours ce jeune homme-là près de moi, comme je me conduirais bien en société !

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