‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 38 sur 40 · UNE PROPOSITION · texte numérisé non relu

UNE PROPOSITION

Quand tout le monde fut parti et que la famille Bringuesingue se trouva seule, on ne tarit point en éloges sur Edmond Guerval; car, outre tous les bons offices qu'il avait rendus au maître de la maison, il avait tenu le piano et joué à la main-chaude avec tant de complaisance que la mère et la fille lui en savaient beaucoup de gré. On en conclut qu'il fallait engager ce jeune homme à venir très-souvent, et ne puint donner de dîner sans qu'il en fût.

Cependant M. Bringuesingue, qui avait plus que jamais la manie de faire le seigneur, allait beaucoup dans le monde, où ses vingt-cinq mille livres de rente le faisaient recevoir ; mais Edmond n'était pas toujours là pour réparer les gaucheries du ci-devant moutardier, et alors celui-ci, bien que averti par son valet, ne savait plus comment se tirer d'affaire.

Enfin, à un grand dîner chez un avocat, où M. Bringuesingue avait été invité, il commit tant de bévues que le nez de Comtois, à force d'être gratté en devint tout rouge comme une cerise. En s'en retournant chez lui, le maître se disputa avec son valet.

— Je ne puis pas couper mon pain ou demander du

bouilli, dit M. de Bringuesingue à Comtois, sans vous voir toucher votrenez... Cela me trouble, m' emba] ■

ce que je fais.

— C'est qu'on ne coupe pas son pain et qu'on ne demande pas du bouilli, dit Comtois, c'est très-mauvais genre; vous m'avez dit de vous avertir quand vous feriez des choses inconvenantes, je voua avertis ; ce

pas ma faute si vous en faites à chaque minute.

— Si M. Edmond avait été là, il aurait arrangé cela de manière qu'au lieu d'avoir commis une sottise., j'aurais l'ait quelque chose de fort spirituel... Alors ça me redonne de l'aplomb, de l'assurance; je redeviens aimable... tandis que vous me troublez, et je ne sais plus où j'en suis. .

— Ma foi ! monsieur, cela ne m'amuse pas non plus d'être si souvent obligé de vous avertir de vos bévues!.. Depuis que je suis à votre service, mon nez est grossi d'un tiers!

— Cela n'est pas vrai!...

— Je veux cent écus d'augmentation, ou je ne reste pas chez vous.

— Vous avez mille francs chez moi, où vous ne faites à peu près que vous gratter le nez; il me semble que c'est bien assez; je ne vous augmenterai pas.

— Alors je quitte monsieur.

M. Bringuesingue laissa sans regret partir son domestique ; depuis qu'il avait vu Edmond applaudir à tout ce que Comtois blâmait, le valet du comte avait perdu beaucoup de son mérite à ses yeux ; en revanche, le jeune Guerval lui était devenu indispensable, et presque chaque jour la famille Bringuesingue lui envoyait des invitations.

Lorsque Comtois fut congédié, M. Bringuesingue se dit :

— Quoique j'aie acquis de très-bonnes manières, je sens bien que dans le grand monde je suis parfois un peu embarrassé. Il n'y a que M. Edmond qui sache présenter mes moindres actions sous un jour avantageux. Si ce

EDMOND El SA COUSINE 28?

jeune homme était toujours avec nous, j'aurais toujours de F esprit et on me prendrait tout à fait pour un gentilhomme. Comment fixer M. Edmond près de nous?... Parbleu! en lui donnant ma fille en mariage. Ce jeune homme m'a avoué que de malheureuses spéculations lui ont enlevé sa fortune; mais il a bon ton, L'habitude du monde... 11 m'appelle toujours de Bringuesingue ! Je n'ai qu'une fille, et j'aime mieux qu'elle épouse un homme comme il faut, dont elle fera le bien-être, qu'un riche lourdaud qui aurait mauvais genre, ou qui me plaisanterait sur la moutarde ou les cornichons.

M. Bringuesingue fit part de son projet à sa femme, qui en sauta de ioie; car avec un gendre qui jouait trèsbien des contredanses au piano, elle espérait danser tous les jours.

On fit part ensuite du projet à Clodora, qui, en fille soumise, fit la révérence et répondit qu'elle obéirait avec plaisir à ses parents.

Il ne restait plus à instruire que le jeune homme. M. Bringuesingue, qui ne doutait pas qu'Edmond ne se trouvât fort Heureux d'épouser sa fille, se chargea de lui apprendre ce qu'il voulait faire pour son bonheur.

11 invita Edmond à déjeuneren tête à tête avec lui, et, au dessert, lui frappa dans la main en lui disant :

— Mon cher ami, vous êtes d'une bonne famille, je le sais; vous avez reçu une superbe éducation, cela se voit ; vous avez de l'esprit, cela me va beaucoup: ainsi quoique vous n'ayez pas de fortune, je veux faire votre bonheur. A cet effet, je vous donne ma fille en mariage. C'est mon unique enfant; j'ai vingt-cinq mille livres de rente, je lui en donne sur-le-champ la moitié, nous vivrons tous ensemble, et c'est vous qui conduirez la maison.

Edmond fut étonné de cet offre, à laquelle il était loin de s'attendre. Tl resta quelques instants muet, incertain ; enfin il se rappela sa cousine, et répondit :

— Monsieur, je suis touché de votre proposition ; mais.. . je ne puis pas me marier...

— Vous ne pouvez pas vous marier !... Est-ce que vous Têtes déjà?

— Non, monsieur.

— En ce cas, je ne vois pas ce qui vous empocherait d'épouser ma fille...

— Monsieur, c'est à regret que...

— Vous n'y pensez pas, mon cher ami... mademoiselle Clodora Bringuesingue!... un parti superbe!...

— C'est justement pour cela...

— Ah ! j'entends: délicatesse de votre part: vous voudriez être riche aussi, ne pas tout devoir à votre épouse. Mais je vous répète que nous ne tenons pas à cela... Tenir à l'argent. . . fi donc ! c'est bon pour des parvenus ! Un air distingué... l'habitude du bear monde, voilà à quoi je tiens, moi. Vous me convenez ; j'ai renvoyé Comtois... je ne veux plus suivre que vos avis... Dès ce moment, regardez-vous comme de la famille... Oh! je ne veux rien entendre; vous réfléchirez, et vous verrez que vous ne pouvez pas refuser ma fille.

Edmond quitta M. Bringuesingue. et la proposition qu'on venait de lui faire devint en effet le sujet continuel de ses réflexions.

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