‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 7 sur 40 · CATASTROPHE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE

Les larmes de Julie se tarirent. L'amour d'une femme augmente par les sacrifices qu'elle fait à son amant : plus elle donne, plus elle s'attache. Chez les hommes il n'en est pas de môme : le plaisir les fatigue et la continuité du bonheur les ennuie. Le dé^ir les enflamme, la jouissance les refroidit, et la volupté dénoue les nœuds formés par l'amour.

Que faudraii-il donc faire? Vivre ensemble suivant la doctrine de Platon?... Oh! alors l'amour durerait beaucoup plus longtemps, mais il Unirait aussi par se h d'attendre. D'ailleurs cette manière d'aimer deviendrait funeste à la population; ensuite elle n'est pas dacti la nature ni dans l'Evangile, puisqu'on nous a dit : — Croissez et multipliez.

Il faut donc prendre philosophiquement les cbo&ee comme elles sont, et c'est surtout en amour qu'il est bon d'être philosophe. Faut-il se désoler lorsqu'une maîtresse nous trompe... lorqu'un amant est infidèle?... D'abord, c'est un mal sans remède: et puis, pourquoi une infidélité prouve-t-elle l'indifférence? On peut avoir un moment d'oubli.

Errare humanum est.

Si l'on se faisait franchement l'aveu de ses faiblesses.» alors la confiance ramènerait l'amour, la jalousie tourmenterait moins les cœurs, et la discorde cesserait d'agiter ses torches et ses serpents sur les esclaves de l'amour et de l'hymen.

Mais je ne vois pas pourquoi j'ai dit tout cela, ni le rapport que cela peut avoir avec les amours de Gustave et de madame de Berly. Prenez donc, lecteur , que le n'ai rien dit.

Gustave, à force d'amour, avait calmé les craintes, les soupirs, les pleurs, les remords de Julie. Ils jouaient tous les jours au billard ; ils y jouaient le matin, le soir, et je crois même dans le petit bois, dans la grotte, dans le labyrinthe.

Ce n'est point un crime déjouer au billard; mais lorsqu'on veut le faire en cachette, encore faut-il prendre ses précautions. Voilà ce qu'ils ne faisaient pas.

Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire adieu prudence.

Un soir que la partie de trictrac avait fini plus tôt que de coutume, M. de Berly était descendu au jardin poui voir sa femme et Gustave jouer au billard, où ils étaient allés.

Le cher époux approche des charmilles .. mais il estfort surpris de ne pas voir de lumière — Il paraît, dit- il en lui-même, qu'ils auront changé d'idée! Ils sont sans doute au salon de musique.

Il va retourner sur ses pas... mais une voix qui lui est bien connue prononce alors ces mots : — Ah! Dieu!... que je suis heureuse! quel plaisir!...

— Eh mais, parbleu ; c'est ma femme ! dit notre homme. Et il entre dans la salle de jeu, où l'on ne voyait pas clair.

— Comment diable! vous jouez sans lumière, vous autres?.. Le cher époux ne voyait rien: il s'embarrasse les pieds dans quelque chose... il tombe...- il roule... et se trouve sur Gustave, qui, je ne sais pourquoi, était alors à genoux près d'un banc de verdure.

— Quoi! c'est vous monsieur? j'allais au-devant de vous... Permettez que je vous aide à vous relever...

— Comment, c'est toi, mon ami'' dit madame de Berly en s'éloignant très-vite du banc de gazon. — Sans doute, c'est moi... Peste soit de votre idée de jouer sans lumière!... Je crois que je me suis fait une bosse au front... — Mais, monsieur, il ne fait nuit que depuis un

moment... nous allions faire allumer... — Parbleu! vous êtes bien habiles de jouer comme cela!... Vous ne deviez pas trouver les trous... — Pardonnez-moi, monsieur. — Sans la voix ûc; ma femme je ne serais pas entré !... mais je l'ai entendue qui poussait une exclamation de joie... — Ah ! c'est que madame venait de mettre dedans. — Allons, je vais voir votre force... Ma femme, dis qu'on allume... Je veux vous faire la chouette.

Madame de Berly lit allumer. On joua. M. de Berly fit la chouette comme il Pavait désiré; Gustave eut soin de jouer tout de travers; Julie n'avait pas la main sûre; le mari gagna toutes les parties; il fut enchanté!... C'est toujours une compensation.

Mademoiselle Aurélie ne partageait pas la joie de son oncle. Les manières de Gustave avec Julie lui semblaient dune familiarité choquante: la froideur du jeune homme lorsqu'elle chantait Mon cœur soupire lui paraissait bien extraordinaire. Elle n'osait rien dire à son oncle, mais elle commençait à épier Julie et Gustave et, sans trop savoir pourquoi, désirait découvrir quelque chose.

Le derrière de Benoît était guéri, mais le pauvre garçon n'en était pas plus déluré; seulement, pour éviter en voyage que pareil événement ne lui arrivât encore, il s'exerçait tous les matins à monter à cheval, et commençait à s'y tenir un peu mieux.

M. de Berly avait écrit au colonel Moranval une longue lettre dans laquelle il lui détaillait la manière édifiante dont son neveu se conduisait, son amour vertueux pour mademoiselle Aurélie, sa complaisance pour sa femme et son amitié pour lui.

Le colonel Moranval répondit à M. de Berly qu'il était charmé que Gustave fût corrigé; que sa goutte le laissant ur peu tranquille, il allait partir pour aller les retrouver et conclure le mariage : mais qu'il n'en fallait rien dire à son neveu, parce qu'il voulait le surprendre par son arrivée inattendue.

Les choses en étaient là, lorsqu'un matin on vie.U

annoncer à M. de Berlv qu'on croit avoir découvert les traces d'une louve à trois lieues de là. du côté de Montaigny. Cette nouvelle pique l'amour -propre de notre chasseur. Quelle gloire pour lui s'il tuait une béte qui peut désoler les environs!... Cependant il ne paraît pas décidé à se mesurer avec une louve, mais Gustave l'anime, l'excite... le nomme d'avance le libérateur du pays. Desjardins se vante d'en avoir jadis tué quatre le même jour. — En ce cas, dit de M. de Berly, vous m'accompagnerez cette fois, je veux voir si vous êtes encore en état d'en tuer une.

Desjardins s'est trop avancé pour oser reculer ; il se cuirasse de la tête aux pieds. Quant à Gustave, il s'est laissé tomber la veille en courant dans le petit bois avec madame ; il souffre beaucoup au côté ; il n'est donc pas en état de suivre ces messieurs. D'ailleurs, il se reconnaît trop mauvais chasseur pour lutter avec eux.

— Mais, dit M. de Berly, il est possible que nous ne puissions pas aujourd'hui même découvrir la retraite de l'animal; je ne veux pas aller si loin pour rien. J'ai justement une petite ferme près de Montaigny, nous y coucherons cette nuit, Des jardins et moi ; par ce moyen, demain, dès la pointe du jour, nous serons sur les lieux !... Je te déclare, ma femme, que je ne reviens pas sans te rapporter quelque chose de la bête.

Madame de Berly applaudit à cette idée de son mari. Gustave trouve dans ce projet un dévouement noble et héroïque. Il est donc arrêté que M. de Berly ne reviendra pas coucher : cela arrange tout le monde.

Nos chasseurs sont armés de pied en cap ; les chiens sont détachés, les chevaux sellés, les fusils chargés et les adieux terminés.

Tout au bonheur d'être ensemble, Gustave et Julie veulent en jouir entièrement. Mademoiselle Aurélie est Incommodée et garde la chambre : cette circonstance augmente la sécurité. Madame de Berly déclare qu'elle ne se sent pas bien non plus; elle va s'enfermer dans son

appartement et ordonne ;m\ domestique* de i. e personnes qui pour oîr.

Les choses ainsi arrangées, àâs lia heures du soi/- . mafdame esi rentrée dan sa etiambra à nmrhnr, i rentrée es1 intepdifte aux p

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ne Tient qu'a près de seul heures», il I que huit.

■ ii.v M. de i {• 'il.\- : les domestiques lui annoncent qu'il ae trouvera persane A qui parler, que madame est malade, et que BMBfliae à la chasse pour deux jours.

— Eh! mille cartonenee, g'éerie ta

(car c'était lui-même), ie ne rats pas aenti pour aller : si de Berly n'y irai: je «l'ins-

talle dans la I

Le colonel avait un ton qui n'admettait ; irva-

tions : les domestiques le lai-- i- : il aperçoit

Benoît dans la cour : — Tir . e'aal ta**, mon-

sieur le colonel? — Oui, moi on ne m'ai londaii

pas ici?... — Ma loi. non. monsieur. — <>u est mon neveu? — Monsieur le colonel, il est malade, à ce qu'il m'a dit ce matin ; il est chfiï lui... où il dorr m car il m'a défendu d'aller le déranger. — Et maton Berly? — Elle est indisposée... elle a bien ordonné qu'on n'allât pas dans sa chambre... — Mais mademo Aurélie, il faut espérer que je pourrai la voir... elle ni à la chasse, ni malade, je pense? — Au contraire, monsieur, elle a la lièvre... elle est couchée depuis ce matin.

— Morbleu! c'est donc un hôpital que cette maison' Allons... j'attendrai seul, puisqu'il le faut !...

Comme le colonel disait ces mots, un grand bruit de chevaux se lit entendre: on courut à la porte regarder qui arrivait... on aperçut M. de Berly et Desjardins, dant ia chasse était déjà terminée.

Le colonel embrasse son ami. — Comment, te voilà!... res gens me disaient que tu serais deux jours absent !.,.

— Je le croyais aussi, mon cher colonel, mais le sort en a décidé autrement. On m'avait parlé d'une louve dont on croyait découvrir le gîte : quand nous sommes arriva. Desjardins et moi, on venait de tuer la béte. J'en ai été vraiment désespéré; je me sentais un courage... une ardeur !... Eh bien ! as-tu vu ton neveu? — Non ; j'arrive a Tinstant... Mais tout le monde est malade chez toi : ta femme et mon neveu sont rentrés pour se reposer... — Bah!... et ce matin il n'y paraissait pas! ce ne sera rien... Mon ami, je te fais compliment de ton neveu : c'est un charmant, garçon. Comment, tu écrivais que je verrais nn mauvais sujet! c'est au contraire un jeune homme très- sage, très-rangé... Tout son plaisir est de jouer au billard avec ma femme!... il ne sort pas de la maison!., il est d'une complaisance... d'une douceur!...

— En vérité? Parbleu! l'air de ce pays fait des prodiges. Je suis impatient de l'embrasser... — Va le trouver... il sera bien surpris de te voir... il ne t'attend pas : oh ! je n'ai rien dit, je suis discret!... — Allons, Benoît, conduismoi près de ton maître, — Mais, monsieur, il m'a défendu... — Morbleu ! il n'y a pas de défense pour son oncle, imbécile! allons, marche devant!...

Le colonel suit Benoît, qui ne le conduit qu'en tremblant ; de son côté, M. de Berly se prépare à surprendre sa femme, qui ne l'attend que le lendemain. On lui dit que madame est couchée, qu'elle est mala <e, mais rien ne l'arrête; quand il a quelque chose en tête on ne peut le faire changer de dessein, et, persuadé qu'il va causer une surprise agréable à son épouse, il monte avec vivacité à son appartement.

La chambre à coucher de madame de Berly était au premier et donnait sur le jardin, M. de Berly entre dans le cabinet qui la précède... Il veut aller plus loin, la porte est fermée en dedans ; mais M. de Berly, qui ne fait pas chambre commune, a une double clef, ami de

pouvoir la nuit, lorsque l'amour réveille, venir partager la couche de sa femme.

C'est une terrible chose qu'une double clef!... cela expose à bien des dangers. Il y avait pourtant un verrou à la porte, mais un n'avait pas songé à le mettre : on était si tranquille ! on croyait le mari si loin !... Funeste imprévoyance !...

M. de Berly va droit au lit de madame... il tire un rideau... et baise le derrière de Gustave en croyant baiser le sein de sa moitié. La tête de Méduse, d'Euryale, de Scylla, les yeux du basilic, du sphinx, les dents de Cerbère, les griffes d'Astaroth, auraient produit moins d'effet sur le pauvre époux que le derrière de Gustave. Il demeure immobile... les yeux fixes... la bouche ouverte... les bras tendus. Julie s'est fourrée sous la couverture ; mais Gustave, qui ne perd . pas la tête, se lève, prend au hasard quelques vêtements, ouvre la fenêtre et saute dans le jardin : il tombe juste sur le dos de son oncle, qui, après l'avoir inutilement cherché dans sa chambre, parcourait les jardins avec Benoît, dans l'espoir de l'y rencontrer.

Le colonel tombe sur le nez ; Gustave, reconnaît son oncle et n'en court que plus vite ; l'oncle reconnaît son neveu, il se relève et court après lui; Benoît reste ébahi en voyant son maître en chemise ; celui-ci gagne du terrain, il passe alors son pantalon et son habit; puis, franchissant les murs, les haies et les fossés, se met à courir dans la campagne, où il aperçut Lucas et Zéphire, ainsi que j'ai eu l'avantage de vous le raconter au commencement de ce volume.

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