‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 8 sur 40 · LE DIABLE ET LA VACHE NOIRE · texte numérisé non relu

LE DIABLE ET LA VACHE NOIRE

— Comment! c'est toi, Benoît? dit Gustave en sortant sa tête de la mare et en regardant le cavalier qui le

poursuivait depuis quelque temps et venait enfin de l'atteindre lorsque Zéphire s'était embourbé.

— Mon Dieu, oui, monsieur ; c'est moi qui galope après vous avec cet autre cheval que j'ai emmené aussi par précaution. Ah ! dam' ! c'est qu'il ne fait pas bon là-bas : votre oncle est d'une colère!... il jure, il crie encore plus fort que de coutume. Moi, quand j'ai vu cela... — C'est bon, tu me raconteras tout cela dans un autre moment : tu vois bien qu'il faut d'abord me débarrasser de ces maudits canards... et relever ce brave homme qui, j'espère, n'est pas blessé.

Le père Lucas avait eu plus de peur que de mal. Gustave ne parvint qu'avec beaucoup de peine à lui faire voir qu'il n'avait rien de fracturé. On le plaça sur Zéphire, dont la fougue était calmée... Le jeune homme monta sur le cheval que Benoît tenait en laisse, et Ton se remit de nouveau en route.

Gustave riait de la peur que Benoît lui avait faite, car il l'avait pris pour son oncle. Cependant lorsqu'il se reportait à l'événement de la soirée, lorsqu'il pensait à Julie, qu'il avait laissée dans une position si critique, il devenait sérieux et pensif. — Comment aura-t-elle fait?... Voilà où ses réflexions le ramenaient sans cesse. Il était bien persuadé que les femmes, qui ont toujours l'esprit du moment, savent se tirer des circonstances les plus difficiles; mais il est des cas où tout l'esprit féminin ne peut rien, et madame de Berly se trouvait précisément dans cette fâcheuse position.

Cependant, comme notre héros n'était pas d'un caractère à s'affliger longtemps, il prend son parti, et, réfléchissant que ses soupirs ne changeraient rien à ce qui était arrivé^, il s'en remet à sa bonne étoile du soin d'arranger les événements.

> Enfin on arrive à Ermenonville; on passe plusieurs petits ponts (il y a beaucoup d'eau dans ce pays-là), on arrive devant une maison villageoise... ce qui, à Paris, s'appelle une bicoque. Lucas retrouve la parole en re-

voyant sa demeure, et Zéphire des jambes eu approchant de l'écurie.

— Nous y v'ià... morgue ! ça n'est pas sans peine que j' sommes arrivés. — Eh Lien ! père Lucas, nous réveillerons tout le monde.

On descend de cheval; Gustave et Benoît frappent comme des sourds pendant que Lucas appelle à tue-tète : — Marie-Jeanne!.... Suzon!... Nicolas Toupet!...

— Et votre femme, dit Gustave, vous ne l'appelez pas?...

— Oh! pas si bête!... je n' voulons pas la réveiller; aile m'en voudrait!... Hola! Marie-Jeanne! Nicolas!...

On ouvre enfin une lucarne sur les toits. — Est-ce que c'est vous? demande une grosse voix enrouée. — Eh oui! Nicolas, viens m' ouvrir, mon garçon; mais prends garde de réveiller not' femme.

Au bout de dix minutes (car les paysans sont lestes comme des poules mouillées), Nicolas ouvrit la porte de la cour. 11 pousse une grande exclamation en apercevant Gustave et Benoît. — Ce sont des bourgeois de la ville qu'il faut que nous logions, dit le père Lucas en conduisant Zéphire à l'écurie, tu vas les mener dans la chambre où couche not' cousin germain Pierre Ledru quand il vàent ici, et demain not' femme dira si c'est bien.

Nicolas se disposait à obéir; Gustave l'arrête. — Estce que vous comptez nous envoyer coucher sans souper, père Lucas? Quant à moi, qui n'ai pas mangé depuis trois heures après midi, et qui depuis ce temps ai gagné beaucoup d'appétit, je vous préviens que, si vous ne me donnez pas au moins une omelette, je mets la maison sens dessus dessous.

Le père Lucas était fort embarrassé ; sa femme avait les clefs dn buffet et du garde-manger. Pendant qu'il réfléchissait, Dn entendit un carillon d'enfer dans une chambre au premier; le bonhomme, reconnaissant la voix de sa femme, alla se mettre derrière de vieilles futailles ; Nicolas entra dans l'écurie, et Benoît, qui n'était

pas fort tranquille, se cacha dans rétable. Gustave seul resta pour faire tête à Forage.

Une petite femme, grosse, rouge et les yeux animés par la colère, descend quatre à quatre Y escalier du fond. — Que signifie ce tapage au milieu de la nuit?... Est-ce que ce polisson de Lucas croit que je souffrirai un tel désordre? .. Pourquoi n'a-t-il pas couché à Louvres?... L'ivrogne !... me réveiller quand je dors ! il aura encore fait quelque sottise...

Comme madame Lucas achevait de parler, elle aperçut Gustave qui, tranquille au milieu de la cour, attendait que la villageoise se calmât. Epouvantée à la vue d'un homme qui n'est pas du pays et dont la mise est plus que suspecte (la vase de la mare couvrait les vêtements de Gustave, et son visage était ensanglanté par suite des coups de patte et de bec que les canards lui avaient administrés), madame Lucas ne doute point que des voleurs ne soient entrés dans la maison ; elle pousse aussitôt des cris perçants, jette une fourche, une pioche et un balai à la tête de Gustave ; pendant que celui-ci se détourne pour éviter d'être atteint, elle sort de la cour et traverse le village en criant de toutes ses forces : — Au voleur... à l'assassin!

Les paysans dorment fort; ceux d'Ermenonville ne répondaient pas aux cris de madame Lucas, elle prend le parti de jeter des pierres dans les carreaux et décrier qu'on va mettre le feu au village. A ce mot de feu, qui regarde tout le monde (car un village est bientôt brûlé), les paysans s'éveillent et accourent, tant il est vrai que nous entendons toujours ce qui nous intéresse personnellement, et Que pour les maux des autres... mais point de réflexions; madame Lucas est en chemise et en camisole dans les rues d'Ermenonville; et il ne faut pas la laisser là,

— Où est le feu?... ouest le feu?... demandent les villageois à madame Lucas. — Mes enfants, c'est bien pis que cela!... Je crois que ce sont des Cosaques qui sont

entrés dans le village. — Des Cosaque?;... — Oui vraiment ; ils se sont déjà emparés de ma maison !... et peutêtre bien que ma petite Suzon et Marie-Jeanne sont déjà...

— Faut aller les secourir ! disent toutes les commères, qui ne craignent point les hasards de la guerre. Mais les hommes sont beaucoup moins empressés. Ils proposent de se retrancher chez eux et d'y attendre l'ennemi. Un des plus futés de l'endroit fait observer qu'on ne parle pas de guerre depuis longtemps et que ce ne sont pas des Cosaques que madame Lucas a vus.

— Ce sont au moins des voleurs, reprend la paysanne, ils ont fait un tapage d'enfer et enfoncé ma porte; j'croyais que c'était mon homme qui revenait de Louvres, et je descendais pour lui laver la tète... quand je me sommes trouvée nez à nez avec un grand homme rouge et noir...

— Ah! mon Dieu! c'est le diable, disent les femmes.

— Vous avez dû lui voir des griffes et une queue?...

— Je n'ons pas vu positivement sa queue, mais je crois bien qu'il en avait une? Pour ses yeux, ils brillaient ni plus ni moins que des charbons de brasier !

— Faut voir ça! disent les hommes, qui craignent moins le diable que les Cosaques.

— Faut éveiller M. le curé, disent les femmes, pour qu'il vienne chasser le démon.

Les villageois s'arment de fourches, de pioches, de pelles, de bêches, de tout ce qu'ils trouvent, ils forment un bataillon très-serré ; madame Lucas se met au centre, les autres femmes à la queue, et l'on se met en marche pour combattre le diable, qui est venu réveiller les habitants d'Ermenonville.

Cependant Gustave, après avoir évité le manche à balai de madame Lucas, se décide à entrer dans la maison et à se servir lui-même à souper sans s'embarrasser des cris de la paysanne et de la terreur du pauvre mari, qui n'ose pas sortir de dessous les futailles. Benoit

s'en tenait à son étable; il avait attrapé le pis d'une vache et il se régalait de lait pendant que l'alarme était partout. Quant à Nicolas, les cris de sa maîtresse l'avaient frappé de terreur; et croyant aussi que des voleurs étaient dans la maison, il n'osait plus sortir de l'écurie et se tenait couché à plat ventre à côté de Zéphire.

Notre jeune héros monte l'escalier du fond, il grimpe deux étages, il écoute... il entend du bruit; il ouvre une porte qui- n'était fermée qu'à peine; on pousse un cri... Gustave a reconnu la voix d'une femme; il avance... il trouve un lit... il tâtonne... il s'assure que quelqu'un est couché là... ce quelqu'un est une paysanne sans doute; mais cette paysanne a des appas fermes, des formes rondelettes, et elle se laisse tâter si complaisamment ! — Ma foi! dit Gustave, je vais essayer de l'attendrir ; peut-être obtiendrai-je ensuite qu'on me fasse une omelette.

Et oubliant Julie, qui sans doute pleure, se désole et le regrette, Gustave s'amuse avec Marie- Jeanne !... voilà les hommes : croyez donc à leur fidélité !

Les paysans armés arrivent devant la maison du père Lucas au moment où il se décidait à quitter ses futailles : le cher homme, effrayé par le bruit qu'il entend, se jette tout effaré au milieu de la foule. — En v'ià déjà un! s'écrie madame Lucas ; tombez-moi dessus ! voyezvous qu'il est rouge et noir !

En effet, Lucas, noir d'abord par la crotte qu'il avait ramassée dans le bourbier, venait de se frotter contre des futailles fraîchement vidées et encore empreintes de lie de vin rie pauvre homme n'était pas reconnaissable. On se jette sur lui à coups de bâton ; il crie et se sauve. Pendant qu'on le poursuit, sa femme entre dans la cour à la tête des plus hardis de l'endroit ; elle appelle Suzon... c'est la fille du père Lucas, et la mère craint que le diable ne l'ait déjà emportée.

Suzon ouvre sa fenêtre ; elle demande pourquoi tout

ce tapage : on lui apprend que l'esprit malin s'est glissé

chez ses parents.

La jeune fille ne veut pas rester seule dans sa chambre; elle croit déjà voir Satan sur son lit. Comme les fem ne sont pas élevées, elle passe une jambe? puis l'autre, et se laisse glisser... mais un clou retient le pan de sa chemise, et le joli derrière de Suzon se trouve exposé en espalier.

— Fermez les yeux ! crie la mère Lucas. Les rosi

au contraire, lèvent leurs flambeaux afin de mieux distinguer les objets...

— Ah! ma mère! s'écrie Suzon, je suis sûre que c'est le diable qui retient ma chemise... M. le maître d'école dit que c'est toujours par là qu'il agrippe les filles.

— Attends, mon enfant ; il y a une échelle dans Tétable: j'allons te décrocher... Compère Thomas, allez donc nous la chercher.

Thomas s'avance vers l'étable, dont la porte était poussée: il l'ouvre... aussitôt une vache noire en sort, renverse Thomas et s'élance furieuse au milieu des villageois en poussant des beuglements épouvantables.

On doit se rappeler que Benoît s'était réfugié dans Fétable; et- qu'aimant beaucoup le lait chaud il s'occupait à presser le pis d'une vache qui ne pouvait alors avoir beaucoup de lait, puisque Marie-Jeanne avait coutume de la traire tous les soirs. Benoit, voulant à toute force se désaltérer, pressait tant qu'il pouvait les mamelles de la pauvre bête, qui linit par se lasser de ce manège. Déjà des mugissements sourds annonçaient l'impatience et la colère de l'animal. Benoît, ne sachant pas quelle vache mugissait, continuait à pressurer les pis de celle qu'il tenait : il allait être victime de sa gourmandise lorsque Tlixmas, ouvrant la porte de l'étable, changea l'ordre des événements.

Les paysans, épouvantés en voyant au milieu d'eux une vache furieuse au moment où ils cherchent un diable, ne doutent point que la pauvre bête ne soit possédée du

démon. C'est justement une vache noire, et vous savez, ou vous ne savez pas, que les esprits malfaisants aiment beaucoup cette couleur-là. C'est avec une poule noire que Ton conjure les démons, les farfadets, les lutins. A la vérité, la maréchale d'Ancre fut brûlée à Paris pour avoir tué un coq blanc dans la pleine lune; mais nul doute que si le coq eût été noir les diables eussent pu sauver la maréchale.

Les poètes ont adopté cette couleur pour tâcher d'avoir le diable au corps, car Voltaire a dit qu'il fallait être endiablé pour faire de bonnes pièces ; il appelle même les ouvrages dramatiques des œuvres du démon.

Les médecins sont en noir, quelques plaisants ont dit qu'ils portaient le deuil de leurs malades; je crois, au contraire, que c'est pour se rendre le diable favorable et pour qu'il leur enseigne les moyens de guérir la peste, la gale, la lèpre, l'hydropisie, l'épilepsie, la phthisie, la manie et autres jolies maladies qui certes ne nous viennent que de l'enfer.

Les magiciens enfin portent de longues robes noires ! . . , Vous allez peut-être me demander ce que c'est que des magiciens. Je vous répondrai que ce sont des gens qui prétendent renverser l'ordre de la nature, c'est-à-dire faire la chose impossible. A la vérité, je n'ai jamais vu de sorciers ; mais il faut bien qu'il y en ait eu, puisque jadis on a vu en Europe une jurisprudence établie sur la magie, comme nous en avons aujourd'hui sur le vol et sur le meurtre ; et les peuples ne pouvaient manquer de croire aux magiciens, puisque les magistrats y croyaient.

11 paraît que les sorciers aimaient à se faire cuire : car, tant qu'on en a brûlé, on en a vu sortir de tous les coins de la terre. Aujourd'hui que l'on se contente de les mettre aux Petites-Maisons, on ne voit plus ni sorciers ni magiciens. Nous avons quelques tireuses de cartes, quelques diseurs de bonne aventure : voilà tout, et encore le métier tombe tous les jours.

Les villageois se poussent, se pressent, se renversent et laissent tomber leurs flambeaux. La vache furieu e sort de la cour et va se promener dans le village. Suzon remonte et se met à califourchon sur sa fenêtre, flottant entre la crainte du diable et de la vache noire.

Les paysans ne voient plus clair, ce qui augmente leur terreur. Cependant la mère Lucas ranime leurs esprits, leur assure que la vache est partie, que le diable a probablement pris la fuite dans le corps de ranimai, et qu'il ne s'agit plus que de rétablir la paix dans la maison.

Pour cela il faut commencer par y voir ; et, pour se procurer de la lumière, on monte à la chambre de Marie-Jeanne, qui a un briquet et de l'amadou. C'est la mère Lucas, à la tète des moins poltrons, qui se' décide à grimper a la mansarde.

On arrive devant la porte de Marie- Jeanne ; on entend des plaintes, des soupirs, des gémissements étouffés. — Ah ! morguenne, dit la mère Lucas, v'ià le diable qui s'empare de Mar ie- Jeanne !

Les paysans n'osent pas ouvrir la porte ; ils se serrent les uns contre les autres.

— Dis donc, Marie-Jeanne, crie la paysanne, est-ce que le diable est entré dans ta chambre?...— Oui... oui..., mais laissez-moi faire... j'saurai ben le combattre toute seule... — Prends garde qu'il n'entre dans ton corps. . . il prend toute sorte de formes ; retiens ben ta respiration!... — Il est déjà entré trois fois, mais il ne reste pas!..- J'savons ben le chasser. . Tenez, c'est fini... le v'ià qui sort...

Les villageois, qui s'attendaient à voir Satan sortir de la chambre et sauter sur eux à coups de griffes, dégringolent les marches de l'escalier et reviennent plus effrayés dans la cour, où une autre terreur leur était réservée. Les femmes, qui étaient restées près de 1 étable, persuadées que le diable venait de se sauver sous la forme d'une vache, voulurent, pour s'assurer de îa vé-

rite, regarder si îa vache noire était effectivement partie : le jour commençait à poindre, mais on distinguait difficilement les objets. Quelques paysannes se trompent et vont dans récurie, les autres entrent bien dans Tétable; elles avancent, marchent sans regarder à leurs pieds et attrapent, les unes la tête de Benoît, les autres les jambes de Nicolas. Ces messieurs s'étaient endormis sur le fumier... Ils poussent des cris en se sentant marcher sur le corps.

Les villageoises se sauvent en criant plus fort ; elles croient avoir marché sur des lutins. C'est dans ce moment que les paysans, effrayés par les discours de Marie-Jeanne, descendaient l'escalier quatre à quatre. - La maison est pleine de sorciers, disent les femmes. Le diable est entré trois fois dans le corps de Marie-Jeanne, disent les hommes. Ne restons pas ici !... sauvons-nous !... sauvons-nous ! . . . tel est le cri général.

Suzon remet ses deux jambes en dehors de la fenêtre, elle saute et cette fois arrive à terre ; elle pousse Thomas, Thomas pousse la mère Lucas, qui pousse le tonnelier : celui ci pousse la fruitière, qui pousse l'épicier, et ainsi de suite. En se poussant les uns sur les autres', ils arrivèrent devant le château : là, ils cessèrent de se pousser ; et ils firent bien, car ils seraient tombés dans l'eau dont cet endroit est entouré.

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