CARACTÈRE POÉTIQUE ET PRINCIPES DIRECTEURS
Nomina numina, disait le vieil adage.
Certes, les noms harmonieux et grandioses que nous venons de transcrire, ces noms familiers à notre orcille autant qu'à notre esprit, ne présagent aucune singularité archéologique, aucune recherche d'épisodes inédits ou bizarres; pour être touché par leur vertu musicale, au contraire, il ne faut pas être celui qui fuit la lumière du jour, renic la vie et se confine dans la lecture
de grimoires ténébreux. Il suffit de se livrer naïvement au souvenir des rythmes et des cadences qui tintent encore dans la mémoire de nos races, pures
sonorités des poètes du vieux Parnasse, lyrisme lapidaire de l'Ancien
Testament ou versets attendris des Évangiles. L'âme humaine en est à jamais parfumée ; nul spasme social ne les arrachera de nos cœurs. Lancez, au milieu du bruit des choses, les belles syllabes d’un hymne de Lucrèce ou d'Hésiode, les molles assonances d’un Racine ou d’un Chénier, et des voiles se déchirent; l’art hérité qui sommeillait en chacun de nous s’éveille. Prononcez seulement les noms de miel des héros de la Fable, et l'enfant même tressaille. Car l’homme, dès le matin de sa vie, alors qu’il marche «à quatre pieds », comme dans l’énigme du Sphinx, aime les contes de fées, et c’est par de beaux noms qu’il connaît l’art d’abord.
Qui dira que ce soient là les cadres d’un art savant ou littéraire ? Gustave Moreau s’est toujours contenté des plus simples images du lieu commun classique. Point de magasins fermés à qui n’est pas détenteur du mot de passe, du « Sésame, ouvre-toi ». Il écoute chanter la légende élémentaire des races japhétiques, et c’est assez d’un thème limpide, que l’écolier récite dans sa leçon journalière, pour ouvrir à son imagination une immense percée; transporté par le ravissement de peindre selon son goût, par la frénésie de faire parler la ligne et la couleur aussi haut que la poésie et la musique, il ne cherche, en réalité, dans le répertoire du mythe, que des prétextes supérieurs.
J'irai plus loin, et je ne crains pas de dire que l’art de Moreau abhorre la littérature et répugne à tous les moyens qu’emploie celle-ci. Volontairement, ce maître s’est interdit de rechercher
l’action, le caractère, la vérité immédiate des sentiments — tout ce
dont est composé d'habitude un bon tableau et un bon livre ; — et, pour remplacer ces éléments d'émotion, ces agents d'illusion consacrés, il a fait résider le prix de ses œuvres dans leur perfection intrinsèque, dans leur extrême richesse matérielle, dans l’accompagnement, pour ainsi dire, que les artifices matériels du pinceau peuvent apporter au thème le plus vulgarisé.
Je n’ai garde de me laisser entraîner ici dans un paradoxe de commentateur. J'ai dit plus haut que Gustave Moreau s'était confié à deux principes dirigeants : le Principe de la belle Inertie et le Principe de la Richesse nécessaire. Je l'ai entendu développer ces principes avec une éloquence admirable, au cours d'entretiens que je ne puis oublier, et si, en les exposant aujourd'hui, je trahis quelque nuance de sa pensée, du moins ai-je l'assurance de ne pas la dénaturer.
GUSTAVE MOREAU 37 PRINCIPE DE LA BELLE INERTIE. — Au début, et — Je l'ai indiqué — lant que vécut Théodore Chassériau, Moreau chercha des sujets,
comme tous les peintres jeunes.