‹ Gustave MoreauChapitre 15 sur 53 · ÉTUDES POUR (HERCGULE ET L'HYDRE DE LERNE · texte numérisé non relu

ÉTUDES POUR (HERCGULE ET L'HYDRE DE LERNE

(Musée Guslave Moreau.)

Chassériau fut un enchanteur de qui la séduction semble venir d'une double ascendance, d’une illustre hybridité ; Ingres et Delacroix s’amalgament en lui, et leurs doctrines adverses se fondent

dans son sein; à son tour, il suscite deux disciples libres, il fomente

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deux esprits d'essence opposée, qui seront les deux maitres intuilifs et spirituels de l’art français : Puvis de Chavannes et Gustave Moreau. Pour qui ne connaît pas les compositions décoratives que

Chassériau a exécutées dans l'église Saint-Merry (1843), et surtout

dans l'escalier d'honneur du palais d'Orsay ! (1844-48), il manque

forcément un chaîinon dans la filiation des génies français. Du panneau de la Paix protectrice sort l'esthétique fondamentale de Puvis de Chavannes ; du panneau qui représente Le Conumerce rapprochant les peuples, de tous les tableaux, de tous les essais de Chassériau sortent la discipline initiale de Gustave Morcau et son style.

Chassériau avait la grande conception de l'antiquité, du chefde ses affinités ingresques; il avait la hantise de la couleur, du chef de son adhésion convaincue au romantisme. Son jeune ami de la trentième année le trouva rafiinant ces deux belles formules d'art, ayant inventé des sujets charmants, tels qu'une Andromède attachée au rocher par les Néréides, une Jeune fille pleurant auprès d'un mausolée, Sapho se précipitant ou roulée sur la grève, La Toilette d'Esther, Les Femmes troyennes pleurant leur patrie au bord de la mer. En imitation directe, le débutant cherche des sujets hors du courant: ce sont : La Mort de Darius (&. m.), la scène du Cantique des cantiques où la fiancée est entraînée par les soldats, Ulysse et les Prctendants (&. m.), Hercule et les filles de Thestius (a. m.\, ces deux derniers en un sens comparables au Tepidarium de Chassériau, Les Athéniens au Minotaure, les Esclaves jetés aux murènes ; il projette de représenter Les Mauvaises servantes (celles qui trahissent Pénélope et dont Ulysse tire vengeance), Le Survivant des Thermopyles, Le Mauvais riche, etc.

Puis, Cha

formules classées. Les sujets, même les sujets vierges, le rebutent ;

sériau disparu, en 1856, Moreau s'isole et s'éloigne des

l'obéissance imposée à l'artiste qui suit un texte pas à pas lui semble une collaboration qui emporte une sorte de servilité, un abaissement. Alors, condamnant la confusion des arts si chère au romantisme, et surtout celle de la peinture avec l’art dramatique, il lance la gageure d’égaler, sans déranger l’harmonie de la ligne et par le seul prestige de la décoration environnante, toutes les suggestions provoquées dans la littérature par l’arrangement des mots, à l’orchestre par l'ordonnance des sons, au théâtre par la succession des gestes.

Baudelaire a dit excellemment, dans son 474 romantique : « La

4. Voir notre article sur ces peintures, Gazette des Beaux-Arts, 1898, p. 89.

passion est chose naturelle, trop naturelle même pour ne pas introduire un ton blessant, discordant, dans le domaine de la Beauté pure, trop familière et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Désirs,

Jaime -

DESSIN POUR (CSALOMÉ »

(Musée Gustave Morcau.)

les gracieuses Mélancolies et les nobles Désespoirs qui habitent les régions surnaturelles de la poésie. » Cela s'applique absolument à l'art d’un Gustave Moreau. Ne pas déranger l’eurythmie est bien sa préoccupation première; en composant, il se soumet de plein gré aux règles qui restreignent le domaine de la sculpture et de la glyptique ; il choisit un instant décisif au point de vue moral et non

pas un instant pathétique au point de vue scénique. L'amour et la haine lui échappent ou, pour mieux dire, il les écarte et retourne à sa méditalion sereine.

Voici donc un peintre qui rejette non seulement l'agitation, mais l’action, non seulement la mimique violente, mais le geste précis. Il en a peur comme d’une trivialité: la traduction des sentiments humains par les mouvements des membres, par les flexions du corps, par les expressions du visage, lui paraît une élude inférieure. [l peint non des actes, mais des états, non des personnages en scène, mais des figures de Beauté. « Que font-ils? » demande le spectateur ; à vrai dire, ils ne font rien : ils sont inoccupés, ils pensent.

Pour la majorité des peintres, il n'y a pas de plastique hors d’une action définie ; car, en somme, le public leur demande surtout d'illustrer des faits connus, des épisodes touchants, des moments d'un spectacle où tous les acteurs soient «à leur affaire » 1, et L'Enlevement des Sabines est, en ce sens, un chef-d'œuvre, comme le Laocoon en parut un à nos pères. L'école francaise, jusqu’à l'apparition d'Ingres, le statuaire inspiré, a compris l'antiquité comme un mélodrame assez vulgaire. Elle aimait le clinquant et la pompe, l’outrance des sentiments, la machination du décor. les expressions convulsées et les groupements en apothéose : elle transporta dans le domaine des arts plastiques les effets des tragédies cornéliennes et les moyens de l'opéra. Quand la fatigue vint de voir tous ces bras à jamais levés au ciel, tous ces visages apprôtés, tous ces pralicables immobiles, l'antiquité était discréditée. x

Mais, à l'inertie des figures de Gustave Moreau ne trouve-t-on pas de nobles archétypes ? Ils se présentent d'eux-mêmes au regard, el nous n’insisterons pas sur leur profond caractère.

Le demi-geste rituel, l'attitude suppléant à l’action triomphent, à vrai dire, aussi.bien sur le fronton du Parthénon que dans le plus bel art italien. Laissons pourtant l’issus et les Parques pour citer deux exemples dont Moreau se réclamait le plus souvent. C'était d'abord Léonard de Vinci, le calme dieu qui ne sait que sourire. Voyez la Sainte Anne et la Vierge aux rochers du Louvre : peu ou pas d'adaptation du geste; les figures’ sont dè même âge, d'un sexe

re Le

peu accusé, lentes, réservées, dénuées de passion ; les mains

1. Gela est sensible quand on emploie des modèles : italiens pour la plupart, ceux qui sont rompus au mélier sont désorientés, au point de montrer de l'humeur ou de somnoler, lorsqu'on ne les fait pas mettre en action tous leurs muscles dans une ‘pose‘qui leur ‘paraisse plausible.

GUSTAVE MOREAU A n'agissent pas, les pieds posent à peine sur le sol ; le sentiment est ambiant, la mollesse générale ; l'expression n’est pas à fleur de peau, elle est profonde et comme voilée. Voyez encore le Christ dans la

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