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CLASSIQUES

OEdipe et le Sphinx, Jason et Médée, le Jeune homme et la Mort, la Jeune fille thrace portant la tête d'Orphée (Salons 1864, 1865, 1866), — on dirait de quatre cariatides qui

de

soutiennent un portique idéal — sont des œuvres engendrées dans un élan un:que et qui suffiraient seules à désigner un créateur infiniment réfléchi.

Dans ces quatre toiles de même dimension, ou peu s’en faut, et comportant des figures faiblement au-dessous de la grandeur naturelle, le métier pictural se

trouve poussé à son absolue

sentiment féconde un art de coupelle, un

perfection, le plus beau goût sans défaillance, une matière sans tache; mais quel sentiment

enfin, sinon le frisson poétique et musical où ne se retrempera jamais en vain notre culture moderne ?

Dès ce prologue d’une sorte de Divine Comédie dont il enchainera les chants, Gustave Moreau rompt avec le siècle; il se lance dans un périlleux voyage à travers le grand cimetière des croyances et des formes ; il semble s’enfoncer dans la forêt des apparences et, là, réveiller les simulacres endormis, les baigner d’eau lustrale, les oindre de baumes et les interroger. C'est une sorte de nécyomancie plastique, une évocation de fantômes, si l’on veut; mais l’âme du pèlerin évocateur avait toutes les nuances que préfère notre humanité songeuse ; dans les arcanes de la tradition, l'artiste entrait avec le respect et la pitié d'un croyant.

« Je sens mille cœurs en moi », dit un héros de Shakespeare. Or, aimer tant ne va pas sans souffrir : des émotions incorporelles, de fugilives harmonies, des nostalgies imprécises et surtout des récurrences très lointaines hantent les créateurs, et Moreau, si intuitif, si passionné, a naturellement doté les figures de son rêve de cette spiritualité suraiguë, de ce dédoublement des sens et des facultés dont il souffrait lui-même. Au rebours de l'opinion vulgaire, on verra donc bien vite dans tous ces dieux et toutes ces décsses des entités sorties d’un cerveau philosophique toujours maître de soi, mais vraiment scellées d’un sccau nouveau, et, ajoutons-le, exemptes du maniérisme où les écoles étrangères cherchent encore péniblement l'expression sentimentale. Comme Évhémère, nous reconnaîtrons en ces entités notre propre image épurée, ct les Grecs, cependant, les eussent admises au Pœcile.

Nous l'avons dit, la source du symbole est tarie; depuis qu'il a perdu sa foi aux légendes, l'homme n’a su les remplacer -par aucune imagination qui charme les sens. Mais l’art a sauvé l'antique symbole, et nous-mêmes, fils d’un âge anxieux de l’avenir, nous interprétons encore selon notre fibre les inconscients chefs-d’œuvre des premiers inventeurs. Noustransportons nos passions ondoyantes dans des récits vieux comme le monde ; nous acceptons les théogonies les plus obscures; nous supposons aux êtres de raison que célébrèrent d’humbles conteurs, bien avant l’usage de l'écriture, nos joies, nos douleurs et nos doutes; nous embellissons le panthéisme même, tout en goûtant sa naïveté originelle ; nous recomposons sur les bases de notre philosophie des cultes que nous connaissons à peine, établissant une symbolique adultère où nous mêlons toutes nos sensations personnelles à l'esprit des générations disparues ; enfin, nous retou-

chons et nous modelons à notre ressemblance tous les dieux et tous les héros d'un Hésiode ; nous nous justifions en disant qu'liésiode a procédé d’après un instinct identique, et non point Hésiode seulement, mais tous les compilateurs de l’antiquité.

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