ÉTUDE POUR « HERCULE ET L'HYDRE DE LERNE
(Musée Gustave Moreau.)
« Les qualités mêmes de l'esprit grec, ce charmant génie qui convertit en or tout ce qu’il touche, ont fait des Hellènes d'assez mauvais conservateurs des traditions. Toute fable devient entre leurs mains un sujet de composition individuelle, un prétexte à d’ingénieuses fictions et à des œuvres d'art d'une éternelle beauté. Jamais on ne se mit plus à l’aise avec les dieux. De leurs généalogies, diversement tressées, les poètes tiraient sans cesse, comme Glycera faisait
de ses bouquets, des combinaisons originales, dès arrangements inattendus. Voilà pourquoi plus on étudie le passé de l'humanité, plus la Grèce devient unique et incomparable. »
Ainsi s'explique le fait que le nombre des sujets traités par l'art antique se soit accru progressivement et qu’il n'ait admis certaines représentations qu’à son ère de décadence. À la grande époque, bien des variations littéraires et plastiques n’élaient pas encore inventées; ce qui est malière à récilalion poétique n’est pas d’ailleurs toujours matière à images. Puis, les deux broderies vont s'enrichissant et se superposant l’une à l’autre. La littérature nous offre le répertoire toujours grossissant des thèmes exploités par l'artiste. La Bibliothèque d'Apollodore et les Argonautiques d’Apollonius de Rhodes, Hygin, Philostrate, Quintus de Smyrne, sont d’une heureuse prolixité; les continuateurs des chants homériques abondent en descriptions là où ceux-ci n'ont qu'une épithèle pour peindre les choses. Que dire enfin d’un Virgile, d'un Ovide, véritables spicilèges de la Fable, dont on ne saurait décider si leurs poèmes, si propres à provoquer Léclosion d'admirables œuvres d'art, ne sont pas déjà la descriprion de visu de
tableaux accomplis ?
On sait, d'autre part, que bien des mythes antiques n'ont, pour ainsi dire, point été illustrés par l'antiquité. De maints épisodes de l'Iiade, de l'Odyssée, du périple des Argonautes, des métamorphoses les plus populaires, ce semble, de figures sporadiques telles qu'Orphée, Sapho; on aurait peine à trouver mieux qu'une repré-
sentation sommaire sur quelque miroir ou quelque vase.
Il est un sentiment, d'essence rare, auquel on peul infailliblement mesurer la finesse d’une œuvre peinte et dont Gustave Moreau tire des ressources supérieures : c'est celui que Baudelaire a nommé le premier-le sentiment de la correspondance. L'expression du critique est désormais consacrée et ce n’est,pas ici Île lieu d'en étudier toute la portée; mais, en développant le parallélisme secret qui, dans les créations poétiques, doit unir chaque état de
l'âme: à un’ état correspondant de la nature inanimée, en s’eflorçant de-définir l'attitude mystéricuse que les objets näturels tiennent devant: lé regard dé l'hômmé, Baudeläire en vient-à ceci, qui*coïncide ‘point’ pour - point ® avec. l'esthétique d’un «Gustave ‘Moreau : € Comme’ un rêve est placé dins une atmosphère colorée qui-lui est propre, de même une conception, devenue composition; à besoin
1. Eïnest Renan, Nouvelles études d'histoire religieuse, pe 39,
de se mouvoir dans un milieu coloré qui lui soit particulier. Il y a un ton particulier, attribué à une partie quelconque du tableau qui gouverne les autres tons... Tous les personnages, leur disposition relative, le paysage ou l’intérieur qui leur sert de fond ou d'horizon, leurs vêtements, tout, enfin, doit servir à illuminer l’idée générale et porter sa couleur originelle, sa livrée, pour ainsi dire. Un tableau fidèle et égal au rêve qui l’a enfanté doit être produit comme un monde. »
Paysagiste d'illumination, Gustave Moreau ouvrit, en effet, à la Fable, des horizons dignes d'elle. Il les voulait parfois, comme elle, hors de mesure, artificiels, distillant l’effroi ; lui qui proclamait Corot le plus grand maître du siècle n’a que bien rarement goûté le repos de la naïve idylle. Pour évoquer un peuple de héros, il fallait créer une terre épique, un cosmos exagéré qui parût sortir du chaos; il fallait tailler des montagnes menaçantes, car les premiers hommes redoutaient les montagnes : ils y plaçaient la demeure des dieux et les repaires des monstres, c'est-à-dire le siège des grands météores ; il fallait amonceler les blocs, bâtir des tours aussi hardies que les congélations des séracs, aussi hérissées d’aiguilles que la banquise polaire ; il fallait ménager des corniches en surplomb, évider des cavernes, des pertuis et des arcades, creuser des laes de pestilence, des abîmes de vertige. Dans les plans basaltiques de ces sommets et de ces gouffres, le coloriste a d’ailleurs libre carrière; les bleus profonds, les roux sanglants s’écrasent sur la toile, se strient d’arêtes cristallines, se veinent de coulées et d'irisations; mais toujours le décor obéit à des pondérations pour ainsi dire architecturales ; Moreau ne devait-il pas, dans l’évolution de son génie, devenir un prodigieux constructeur de palais imaginaires, à qui ne coûtaient pas tous les trésors d’Ophir ?
Quand l’OEdipe parut, un grand succès l’accueillit, mais on crut y discerner, dans l'affirmation volontaire et rigide du style, une imitation sporadique des premiers maîtres naturalistes italiens. Le reproche était futile el ne marquait autre chose que l’étonnement de la foule devant une conception de l'antiquité si éloignée de la tradition des ateliers et de l’Académie. C'était un temps mauvais, où le peintre ne devait pas se hausser, sous peine d’ostracisme, à réfléchir, et l’art officiel de cette époque est pour la France une honte historique. Or, le tempérament de Moreau le portait à aborder, dans le plus dangereux corps à corps, des ficlions peu familières au public
et rarement représentées, et nous avons dit qu'il s'était fait une doctrine propre qui devait l’isoler dans le cercle de ses contemporains. Nous sommes donc en réalilé aujourd'hui ses premiers juges experts et désintéressés.
De par cette doctrine même, on sent bien que la rencontre d’OEdipe et du Sphinx femelle a pour un Gustave Moreau de hautes significations. Beaucoup de légendes furent bâties autour de la donnée du secret qui sauve et qui tue; et les paroles obscures et terribles proférées par la fille d'Échidna ressemblent au fracas du tonnerre, voix prophétique intelligible aux dieux seuls. Mais déjà les Grecs ont humanisé la cosmogonie védique en artistes consommés ; ils tiraient argument d’un vieux mythe solaire pour s’effrayer euxmêmes au récit des mauvaises heures que l’homme a traversées, pour admirer les détours de la fatalité, pour exalter les héros qui purgèrent la terre des monstres primitifs. L'esprit moderne n’a rien pu substituer à de pareilles affabulations ; il use encore aujourd’hui des métaphores séculaires. Elles transportaient Moreau, surtout lorsqu'une dose de mystère y complique les mobiles initiaux, et c'était le cas ici. Au nombre des monstres helléniques, tous si ingénieusement articulés, le Sphinx est le plus fascinant ; il incarne la perversilé par une malignité sans exemple , par l’ascendant d’une intelligence savamment meurtrière, et doit perdre sa force avec la vie quand, dans ses yeux de velours, l’initié que les oracles ont prédit Lira le mot célé. En un jeu cruel et raffiné, les dieux ont d’ailleurs fait de l’énigme une arme virtuelle dont le tranchant est double ; indomplable aussi longtemps que nul n'aura percé le secret, la créature de ruse doit mourir aussitôt devinée. Elle est à la fois victime vouée et bourreau détestable.
Point de violence ni de sang, mais seulement deux regards qui se croisent. Point de duel ni même de dialogue explicite entre les beaux antagonistes, mais un calme groupe où l’homme et la bête
affrontés découpent sur un seul plan leur profil net et grêle — à peine, auprès d'eux, quelques accessoires fragmentaires. — C'est
moins un tableau qu’une combinaison héraldique refouillée, à patients coups de stylet, sur le champ d’une étroite intaille. L'homme, au corps nerveux comme celui du Persée de Benvenuto, adossé à la muraille de roc dans le nonchaloir des êtres intangibles, s'appuie sur un javelot; le chapeau rejeté sur la nuque, le manteau précieusement abandonné et traînant à la hanche sont d’un
voyageur qui fait halte; le cou ployant, le visage allongé et taci-