‹ Gustave MoreauChapitre 19 sur 53 · LE SPHINX DEVINÉ · texte numérisé non relu

LE SPHINX DEVINÉ

peu, à mêler son haleine au souffle de l’ennemie, le héros thébain couvre d’un regard assuré la froide face qui darde le défi : il va prononcer, sans avoir frémi, le verbe mortel et bref comme l'éclair. La bête à triple nature, lionne ailée à gorge de vierge, au masque de reine invaincue, est petite et formidable. De la lionne, elle a

l'échine forte et souple qui se cambre en are, le ressort gracieux de la croupe ramassée par le bond félin, les fortes pattes qui caressent et déchirent. Ses ailes de rapace, insérées puissamment aux flancs, dessinent leurs pennes sur l’azur ct s'éploient dans le battement du vol plané. Mais, femme enfin, les seins pointant, crispée dans ses muscles de fauve et dans l’épanouissement de sa chair en fleur, elle offre une fois de plus le combat fatidique. Verticalement accolée au torse de l’éphèbe, rampant à demi et adhérant sans pesée, par le seul effort de tout son désir, elle prend possession de la proie qui semble promise à ses appélits par les dieux éternels.

Quelle incomparable minute d'angoisse à jamais suspendue !

Or, on voit, dès cette œuvre, où tend l’art de Moreau. Lui aussi nous propose un problème, trace devant nos yeux une équation plastique et s’en remet à nous du soin de la résoudre. Il ne fait cas que des attributs spirituels, et nous ne devons nous attacher qu’à ceux-là. Un grand silence règne ordinairement sur la scène, car les décrets du Destin s'exécutent avec solennité; une invisible égide en rend l’exécuteur invulnérable, et par là se justifie la majestueuse inaction des héros prédestinés.

Les Anciens ont bien souvent dessiné sur l'argile le monstre issu de leur imagination et qui fut fréquemment confondu, à partir d'Hérodote, avec ces lions couchés et à buste humain dont étaient bordées les avenues des temples égyptiens. Overbeck a recueilli ces naïves illustrations. Il en est où OEdipe met le Sphinx à mort sans qu'il résiste. Moreau revint après des années à cette histoire de guet-apens grandiose, pour en tirer des éléments d’effroi nouveaux. Dans Le Sphinx deviné (x. v. 1878), il ne se tient plus dans les mêmes réserves, pour ainsi dire sculpturales, que dans l'œuvre maitresse, et il atteint à un diapason d'horreur romantique étrangement élevé : au lieu d’une perspective abrégée, il ouvre dans les monts de lapis un gouffre où la bête vaincue se précipite; elle a perdu sa raison d’être et, déchue de sa fière hégémonie, blessée à mort dans sa force et dans son honneur, plonge éperdue dans l’abime, avec un hurlement de féminine détresse dont l'écho nous obsède. Pivot du drame, OEdipe mesure le monstrueux suicide ; dressé parmi le charnier maudit, il découpe sur les flancs du Phikion sa vengeresse et placide image.

Dans une autre variante, le voici poussant du pied dans le vide sa lugubre adversaire: ou bien, remontant aux origines de la terreur

thébaine, Moreau nous figurera l'être mauvais dans son antre et

pr

surpris en ses sanglantes agapes ; guerriers, poètes et rois, toutes les castes du monde épique, expirent sous sa griffe, cependant qu'un imprudent voyageur apporte encore au Destin sa pâture.

Jason et Médée !

Après les dures arêtes d’un cslampage d’airain, toute la mollesse d'un marbre malléable ct pétri de chaste abandon. Après l'anxiété d'une inhumaince tragédie, le sourire et la volupté de l’âge d’or. La seconde œuvre, en son relief apaisé, semble un grand camée onctueux et ambré, dont les couches se fondent.

Est-ce donc là la vénéneuse Colchide ? Est-ce là la « prudente » Médée, vouée au mal par la jalousie divine et dont les philtres commandent aux éléments? Est-ce là Jason l'aventurier? Un jet de nudités heureuses au sein d’une nature impolluée ; un val trempé de rosée, jardin clos, paradis de la Genèse aryenne entr'ouvert pour les fiançailles d'un couple édénique ; le bruissement de la création se résolvant en suave épithalame. Deux tendres pubertés, gorgées de sève amène, unissent leur candeur et marient leur triomphe : le héros et la fée ont conclu le pacte; leurs membres fuselés, leurs délicats visages ignorent les travaux et les peines; impassibles de corps et d'âme, ils s’ignorent eux-mêmes et le monstre que foulent leurs pieds d'ivoire ne les fit pas trembler; car une subtile magie préside à leur conjonction comme à leur victoire, et les incantations de Médée furent ses premiers gages d'amour.

Quel plus parfait exemple de la souple verdeur et de l'enveloppante innocence par quoi Moreau vivifiait les héros toujours jeunes? Ces deux êtres sveltes et inoccupés, d'une indolence divine, laissant errer leurs fines mains — leurs doigts se serrent si peu sur de très simples hochels! — ces deux simulacres d’une humanité sans tache, n'habitent-ils pas, plus loin encore que la Colchide bienheureuse, le miraculeux royaume d’Utopie ?

Regardons de plus près. Moreau n’a peint nulle part une gloire de chair plus radieuse, et on pensera sans doute qu'il a donné ici le canon de son plus beau dessin. L’arabesque des deux figures épouse les courbes les plus harmoniques ; leur modelé s’arrondit en ressauts de nacre polie ; la pulpe de leur épiderme respire sous les vitrifications d'une pâte translucide. Ce n’est plus vers un Pollaiuolo, vers un Mantègne ou même vers les séides d’un Vinci que le souvenir remonte ; c'est vers les attraits androgynes d’un Sodoma profane. À peine ému de l'absolu repos, Jason lève un bras, et c’est assez,

puisque son poing droit, muni du stylet rituel, se hausse, pour le rompre, jusqu'au lien de perles par quoi la tête du bélier est attachée au cippe ; une élégante écharpe coupe ses hanches, une mince épée au fourreau glisse presque de la main gauche ; ses longs cheveux de soie sont coiffés d’un petit armet de parade... Et pourtant, le drame est révolu ; ce mièvre chevalier vient d'abattre le dragon ; la guivre aux replis de serpent expire, l'aile brisée, lamentable, sous le talon de l’enfant ; la Toison d’or, enfin, dépouille du bélier solaire, avec les pierreries, les chapelets, les amulettes, tous les menus fétiches suspendus à la colonne votive, la Toison d’or et Médée ne sont plus qu'un même trophée vers lequel il ne se détourne pas.

Ingrat! Médée n'a-t:elle pas préparé les voies? Admirez-la, déceinte, appuyant sa main mignonne et despotique sur l'épaule de l'étranger pour qui elle a trahi son père; elle attend que Jason — muneris auctorem secum spolia altera portans — l'emmène dans Argos, afin qu'elle y sème des crimes dont la scélératesse fera frémir la douce Hellade. Son front est d’une Madone ; elle semble jouer à l’'Ève immaculée; un lacis de floraisons festonne sa gorge nue ; mais un aspic s'y mêle; elle tient en son giron la minuscule ampoule où se conserve je ne sais quel opium exécrable, et la séduction de ses artifices maudits n’est qu’un nouveau défi de la Fatalité

Gustave Moreau se meut à plaisir dans les conflits de sentiments, dans les psychologies ambiguës, dans les éenchevêtrements mystérieux du Bien et du Mal. C’est pour cela qu'il fut accusé de magie lui-même. Et, de fait, il ne connut pas de tempérament à son ardeur. Plus de trente ans après qu'il avait subi la séduction première du mythe de la Toison d’or, le libretto ne lui parut point épuisé. Le Jason et l'Amour de ses dernières années nous montre un Jason déployant le même geste large, assuré d’impunité par le souriant Éros ailé qu’il porte sur la bras gauche. Et Moreau voulait encore, quand la vie l’abandonna (1897, c. m.), peindre cette‘Argo dont le mât, fait d’un chêne de Dodone, émettait des oracles. Il y aurait eu là une figuration d’apothéose; oisivement groupée sur une nef théâtrale, bosquet flotiant aux antennes inutiles el fleuries, un tableau de ces poèmes disparus qui célébraient les périples des premiers conquistadors et leur prince aimé des dieux. La toile est à peine ébauchée.…:

C'est en parlant des deux œuvres suivantes que Moreau me

disait : « Mon cher enfant, si vous les aimez, c'est que vous en goûtez

la musique, notre musique à nous qui devons être avant tout des peintres... »

Le Jeune homme et la Mort est, en effet, un aboutissement supérieur qui dépasse les fins ordinaires de l’art de peindre, où la matérialité des formes s’efface étrangement devant l’abstraction de pensers complexes, où l’image tangible s’éthérise hors du cadre en fumées d’encens, en douloureux accords. Moreau tira du chagrin de son cœur cet emblème et en consacra la pieuse invention par cette épigraphe qui fait penser au « Salut ! » des épitaphes grecques : À LA MÉMOIRE DE THÉODORE CHASSÉRIAU.

Et c’est bien, à la vérité, un hommage poétique à un adolescent brusquement disparu. Où donc était allé le maître, l’ami, la jeune créature fauchée ? Dans les musées de l'avenir, on se demandera si, devant cette peinture sépulcrale, nous n'avons pas entretenu quelque lampe... On ne saura pas nos oublis, notre ingratitude ; l’œuvre de Moreau sera comme une offrande réparatrice à ce génie infortuné.

Mais la délicatesse innée de Moreau lui fit adopter ici tous les ménagements de la poésie antique à l'égard de la Mort. Oh! non, point de colère divine ni d’humiliation humaine ; point de rites macabres ni de rapt brutal; point de larmes même ni d’inquiétantes couleurs. Les Moires d'Homère étaient belles et tristes, ct jamais les Anciens n'ont commis l'erreur de prêter à la Mort des caractères repoussants. Ils évitaient de la représenter ou le faisaient par des symboles empreints d’une grâce douloureuse, par des figures telles que les Harpyies désolées, les Psychés en pleurs. On parlait un langage ami aux défunts ; l’Anthologie nous a conservé mille dictons affables à l’adresse des êtres jeunes prématurément ravis, et les stèles funéraires attiques, avec leurs mâles apostrophes, avec leurs sentences consolatrices, sont les plus touchants monuments érigés à l'euthanasie.

La mort était un enlèvement, un voyage qu'on faisait entre les bras des deux fils de la Nuit, divinités ailées qui volaient sans bruit, comme des grands papillons. Moreau la concoit ici sous la forme d’une apothéose élyséenne. Nul trouble dans ce grave /n memoriam. D’une héroïque enjambée, l’éphèbe a passé le seuil de Hadès, les portes d'ivoire de la vallée des Mânes; intact en son élégance terrestre, il vient vers nous dans la demi-nudité des forts et, d’un large geste augural, couronne de laurier son beau masque viril. Dans sa droite, un bouquet de narcisses; à ses pieds, l’Antéros éploré manie le flambeau qui s'éteint; puis, allongée dans l’inconscience et la méditalion

non pas volante, mais ne touchant point terre, un bras étendu pour maintenir l'épée et le sablier, l'autre plié vers son visage, coiffée de fleurs, une larve assoupie, gardienne des silences éternels. Certes, le thème de l’œuvre, c’est la déification du génie vainqueur du néant et se décernant à lui-même les suprêmes honneurs. Cette belle figure

qui coupe la composition en diagonale — nous la retrouverons ailleurs — n’est que le symbole atténué de l’irrémissible tristesse,

l'hiéroglyphe imagé, j'oserai dire, de la Fatalité.

S'il fallait choisir un type unique de l’art de Moreau, cette œuvre-ci pourrait prétendre à la première place '. Elle est issue d’une inspiration spontanée ; elle a des significations simples et profondes — une page de Platon n’a pas un plus noble accent religieux; — elle condense aussi, dans une matière au grain parfait, cent traits de pureté technique. L'expression du spiritualisme y atteint à sa plénitude, sous les espèces d’un art singulièrement sobre et fort ; mais, surtout, l’œuvre contient la plus noble émotion humaine. Elle est musicale et rythmée à l’égal des plus poignantes symphonies : tel, sous des voûtes d'ombre, un pathétique andante.

Enfin, venons à la quatrième œuvre classique, plus tendre encore, s’il se peut, et plus prochaine de nos intimes harmonies. Le beau nom d'Orphée semble y réveiller mille échos plaintifs: on dirait qu'elle fut peinte aux sons mêmes de la lyre aimée.

C'est dans le lit d’un fleuve dont les tristes méandres se perdent en lagunes parmi d'ingrates rocailles, sous un ciel morne et pesant qui roule des nuées. Du poète lacéré par les Ménades la tête incorruptible a surnagé, la lyre échoua sur le sable ; et l'être qui recueille la double épave est une fille de cette barbarie hyperborée où il semblait aux Anciens que la terre fût à jamais de glace. Toute vêtue de soies fines, strictement ajustées, et de brocarts d'Asie, elle n’est pas la Grecque au sein nu, mais la Thrace qui descend des montagnes neigeuses; elle emporte à pas lents son doux fardeau funèbre, et de sa paupière abaissée tombe un regard indécis, humide à peine d'ignorante songerie, chargé d’une tiédeur discrète où l’âme dort. Et, plutôt que la sienne, c’est bien notre mélancolie qui déborde, toute notre compassion inexprimable qui s’anime et qui promène en les berçant les premières reliques d’un culte indéfini.

Ainsi l’a voulu le peintre, continuateur inspiré du touchant

1. Une aquarelle du musée du Luxembourg (don Charles Hayem) permet, par d'imperceplibles variantes, de pénétrer toutes les intentions du maître,

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