‹ Gustave MoreauChapitre 20 sur 53 · DE | EE · texte numérisé non relu

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roman que le bon Protée racontait avec des larmes au petit Aristée. Il a mis là tous les tressaillements de son âme. Or, il n'est pas d'œuvre moderne qui témoigne d'un tact plus exquis en une rencontre de sentiments mieux concertée. La pitié de l'idée s’enveloppe, en effet, d'atours matériels qui lui font une adorable livrée de deuil ; il semble que des parfums musqués se mêlent à de pieux aromates, que, sur la gracicuse figurine, toutes ces éloffes ouvragées, ces robes aux menus plis, ces bijoux rendent plus navrante l'énigme d'un si tendre visage sans flamme.

Laissons nos regards errer sur tous ces objets si doux, suivre la ligne juvénile des membres dans leur souple fourreau, caresser les mains fines, descendre aux pieds sans défauts. L'œil s'étonne du bel ajustement, unique en rareté, en scrute chaque pièce à loisir, en recherche le style et l’origine, hésite ct reprend avec ravissement. La coupe et la monture de la longue tunique à manches étroites ct de la robe vert d'émeraude au pectoral brodé de palmettes, le châle, la ceinture, l'épaulière mêlent étrangement au goût grec et à des traits empruntés au costume phrygien une imperceptible saveur indienne : il s’en faudrait de peu que cela ne convint à une Apsara glissant aux bords du Gange. Puis, grâce peut-être au type humanisé de la tête, laissée nue et privée de tout ornement, des similitudes apparaissent avec un vêlement féminin idéal qui, sans nous être familier, obéirait à des raffinements contemporains. Enfin, l’harmonie colorée des tissus — des bleus, des verts, des roux exquiscment rompus, — leur duvet, pour ainsi dire, el leur miroitement rappellent les discrètes parures que revètent certains lépidoptères ; leur éclat sobre se rehausse au voisinage des tons fauves qui imprégnent cetle berge stérile, où le maigre citronnier sauvage perce à regret, où se traînent les petites tortues des torrents asséchés. Comme d'une chrysalide lustrée, ocellée de gaufrures, le col virginal jaillit du corselet. La tête blonde, inclinée, savamment coiffée de tresses enfantines, paraît lourde d’un rêve hésitant; mais le pas balancé de la paresseuse femmelette contraste amèrement avee le navrant débris qu'elle emporte. Et nous crions miséricorde ; car, la tête d'Orphée, disposée sur la lyre magnifique, découpe entre les bras de l'étrangère ses traits délicats, apaisés, détendus, sa bouche d’Art et d'Amour pâlie, fermée sur le dernier soupir d'une agonie divine.

Pour le peintre, pour nous comme pour la tradition, Orphée est la première et la grande victime poétique, l’apôtre inspiré qui

mua la face du monde, Ce qui meurt avec lui, c’est l’art civilisateur,

la miraculeuse musique. Mais notre pensée est conviée à voler outre encore. Ne remonte-t-elle pas jusqu'à la fatalité d'Eurydice deux fois perdue? Ce nom flottait naguère parmi les brumes ; ces lèvres de marbre l'ont redit sept mois durant :

Septem illum totos perhibent ex ordine menses, Rupe sub aeria, deserti ad Strymonis undam,

Flevisse et gelidis hæec evolvisse sub antris,

Mulcentem tigres...

L'écho n’est plus; l’âme est envolée; la lyre est morte, cette lyre qui charma Cerbère et les dieux infernaux... Comment en serait-elle émue, cette fille de Ciconie, une de celles peut-être dont Orphée dédaigna les appels ?

Une mystérieuse concordance, cependant, fait sympathiser la nature à ce drame silencieux, à ces froides obsèques. Un demi-jour opalin éclaire ces confins du monde ; un sommeil subtil, une stagnalion de malaria engourdissent les choses ; on entend seulement une petite flûte, un refrain ironique, modulé par des bergers, là-bas, sur une roche de l'Ébre.

Parvenus ici, nous pouvons désormais marquer un dernier trait capital, lire une orientation dominante dans une portion de l’œuvre de Moreau. Au fond de ces vastes sujets, comme au fond de toutes les légendes humaines, n’y a-t-il pas un thème inspirateur unique : la beauté de la femme ; et un axe philosophal sur quoi tourne tout l'organum : la Fatalité ?

Oui ; on aperçoit sans peine que Moreau n'a pas plus séparé l’une de l’autre que ne l'ont fait toutes les littératures du monde. On neniera pas, en effet, que les deux termes ne s’aimantent et ne s’attirent mutuellement dans tous les arts et depuis des siècles; autant vaudrait nier que le Désir et la Fatalité ne soient les grands dieux de l’Iliade et de l'Odyssée et qu'aux Sirènes des poètes antiques ne réponde la fata Morgana celtique ou la Lorelei de Henri Heine. On le sent assez pour qu'il soit inutile d’insister : la fusion est intime; l’abstraite fatalité prend un sexe dès les origines et s’exerce par la femme dans les plus vieux agadas comme dans le cycle de la Table ronde, dans l’Orestie grecque aussi bien que dans le roman à la mode. Oui, c’est bien sur le thème de la fatalité féminine que la moitié de l’œuvre de Moreau, peut-être la plus caractérisée, est fondée; mais, si l’on nous a compris jusqu'ici, à Dieu ne plaise qu'on voie

là l'effet de quelque morbus sæcularis où d'un pessimisme infécond : c’est simplement le plus fort des ressorts dramatiques, et le plus traditionnel aussi, que le peintre a su remettre en vigueur.

La femme tient donc, sur le théâtre héroïque de Gustave Moreau, un personnage inconscient et cruel, un rôle qui prête à des nuances infinies, à des accompagnements, à des toilettes de tous les styles. La Némésis antique s'incarnait dans la Sphynge, dans les Gorgones, dans Scylla, dans les Harpyies, les Sirènes et bien d’autres phantasmes, et le peintre a retrouvé le sens et la poésie de pareils épouvantails. Mais, plus fatal cent fois que ces êtres stigmatisés est le cortège des créatures de beauté purement humaines par lesquelles l'homme a souffert jusqu'à la mort; et le peintre à retrouvé, au bord du Léthée, leur reine, la tragique Hélène d'Homère :; il a même retrouvé une de leurs sœurs, cachée — chose horrible et merveilleuse — au fond du harem oriental.

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