LA FASCINATION DE L'ORIENT
Dix ans ont passé.
| Qu'on se rappelle les Salons de cette décade de 1866 à 1876. Quelle stagnation! Quel niveau constant dans la médiocrité! Quelle servilité dans les esprits ! En réalité, l’art véritable s’élabore loin des Salons et les dates révolutionnaires s’annoncent au dehors. L'art officiel est en train de perdre la partie : par haine de l’histoire et de la fiction, dont le pédantisme académique a souillé les sources,
le jeune sang des peintres va les rejeter
vers la nature naturante. Un arc-enciel semble apparaître, pendant que grandit Puvis de Chavannes, l'arbre immense sous les rameaux duquel s’abriteront des générations frémissantes comme un essaim…
Gustave Moreau a fui les Salons; il a poursuivi son rêve et ce rêve l’emporte de plus en plus outre la sphère humaine et les spectacles prochains, dans une sorte d'éther raréfié où de la mort il
fait germer la vie.
Le tableau et la vaste aquarelle représentant Salomé dansant devant Hérode qui furent exposés en 1876, frappèrent grandement les esprits armés pour l'examen et laissèrent la foule sous l’impression d’une surprise des sens analogue à celle que procurent l’opium et les incantations des derviches. OEuvres d’éclosion purement cérébrale, on ne pouvait rattacher ces images à aucun prototype d'inspiration païenne ou sacrée; imprégnées d’une poésie sauvage et rythmée, elles sortaient de la dramaturgie picturale en un élan brusque et puissant et s'émancipaient de toutes les classifications connues. Pour beaucoup de contemporains, elles résumèrent l'esthétique de Gustave Moreau ; une littérature adventice les a prônées et commentées avec le parti pris d'y découvrir des dépravations occultes : il est nécessaire de les purifier de ces paraphrases suspectes et, pour ainsi dire, de les exorciser.
Certes, le sujet n’est pas d'invention nouvelle et se laisse aisément pénétrer ; la danse de Salomé devant Hérode n’a-t-elle pas été figurée maintes fois. La liste serait longue à dresser, mais quelles rencontres charmantes et infiniment variées chez les miniaturistes, puis chez les peintres et les sculpteurs de toute l'Italie, et jusque chez les artistes lointains des Flandres! Rien que dans Florence, il faudrait interrroger Giotto, à Santa Croce ; Andrea Pisano, sur les portes, et Verrocchio, sur le dossale d'argent du baptistère ; Ghirlandajo, à Santa Maria Novella ; Andrea del Sarto, au Scalzo; à Prato, ce seraient Filippo Lippi et Mino de Fiesole ; et aux maîtres toscans répondent, avec la même émotion naïve et pure, Memling à Bruges, Quinten Massys à Anvers, van der Weyden, etc. Sans parler des Salomé recevant de la main du bourreau ou emportant sur un plat la tête du premier martyr — figures qui furent chères surtout à l’école lombarde, justement pour l'ambiguïté de leur personnage et la perversité de leur sourire. — La séduction du tétrarque par la danse de l’odalisque précédait logiquement, dans les histoires peintes, la décollation de saint Jean-Baptiste dont elle est le prologue ; et le caractère profane, cruel — j'allais dire romanesque — et volontiers licencieux de l’épisode, est sans doute ce qui l’em-
pêcha de tomber franchement dans l'iconographie populaire. Gustave