‹ Gustave MoreauChapitre 22 sur 53 · EU · texte numérisé non relu

EU

Moreau pinx

Moreau se saisit du thème incomparable, y mit, pour ainsi dire, sa griffe et le fit sien.

Or, il était sien, en effet, par son essence intime. Loin de sortir du cercle des pensers philosophiques où il a puisé l'inspiration de la Sphynge et de Médée et d’où naîtra une Hélène, Moreau reste fidèle à cette prédilection que nous lui reconnaissions tout à l’heure pour les inconscientes tragédies de la Fatalité. Le voici vivant de

longues années sous l’obsession de ce nom de femme, hanté par la vision d'un geste impitoyable, par l'horreur de ce sang de juste versé pour la grâce d’un être fatal et beau; car, ce qu’il demande à l'amer récit de l'Évangile, c’est encore un monstre à peindre, un monstre femelle encore, dont la force réside à la fois dans sa beauté charnelle, dans la pratique d'artifices maudits, dans une malignité spontanée ou suggérée. La syrienne Salomé devient ainsi, par le désir qu'elle a conçu ou par la vengeance qu’elle sert, l’incarnation d'une harmonieuse et navrante énergie du Mal, l’ouvrière d’un de ces crimes démesurés qu’il appartient à l'art de magnifier.

Le harem, en son abside la plus reculée, prison d’onyx incrustée d’émaux, crypte monumentale aux portiques emplis de silence, baigne dans une religieuse pénombre et dans l'aura spéciale aux longues minutes d'attente dramatique, dans l’awra qui glace les moelles et prépare aux pires hallucinations les esprits vacillants. Émanée de baies lointaines, la poudre d’or du couchant flotte bien entre les fortes colonnes, comme pour rattacher à la terre des vivants cette architecture sépulcrale ; mais des lampes luisent, des parfums brûlent, d’insaisissables richesses scintillent à la facon des cristaux et des stalactites dans les abîmes ; et des êtres animent cette immense caverne : les sons étouffés d’une mandore s’égrènent, on entend un cliquetis de joyaux, un froissement de soies et d’orfrois. Quels acteurs suppose donc un décor où suinte la peur mystique, où la mort plane, sinon de merveilleux automates, des spectres engendrés par la fièvre, des créatures pâlies, énervées et déchues?

Tel est le triste Hérode. Immobile et décharné comme un yoghi, accablé sous le poids de sa tiare de satrape, il semble une momie roulée dans ses mousselines, un ascète insensible, ankylosé dans sa majesté de larve royale ; et, du haut de son alvéole d’or, pareil au cataleptique absorbé dans un nirvana sans fond, ses yeux vides regardent les destins s’accomplir. On dirait d’un de ces fétiches taillés dans une racine de mandragore au nom desquels les races

sauvages se lancent au carnage; le trône avec lequel il fait corps a la structure d'un autel ; un porte-glaive, muet exécuteur, attend la sentence exécrable ; et la blême Hérodias, avec la musicienne, se sont blotties dans l'ombre, des fleurs jonchent le pavé, une pelite panthère noire, le nimnr du désert, bâille et s’étire, flairant l'odeur du sang.

Cumque introisset filia ipsius Herodiadis et saltasset et placuisset Herodi, simulque recumbentibus, reæ ait puellæ : Pete a me quod vis, et dabo tibi.

Et juravit illi: Quia quidquid petieris, dabo tibi, licet dimidium regni moi.

Quæ cum exisset, dixit matri suæ: Quid petam? At illa dixit : Caput Joannis Baptistæ.

Cumque introisset statim cum festinatione ad regem, petivit dicens : Volo ut protinus des mihi in disco caput Joannis Baptistæ.

Et contristatus est rex!

Elle plut à Hérode.…. Avec un artinfini, où l'intuition le disputait à la fantaisie, Moreau résolut du premier jet la plus difficile de ses créations. Dans le champ d’un décor surabondant en richesse arbitraire, Salomé lui apparut magnifique et presque sacrée. Si rien ne devait rappeler la débauche vulgaire, tout devait concourir à exaller la sensualité supérieure que la danse orientale éveille. Blanche de fard, grasse et le visage atone, la docile esclave, formée

pour le plaisir au fond du gynécée, ignore encore quel prix paiera

son triomphe ; dressée sur les orteils, rigide et crispée sous la charge des picrreries qui constellent ses écharpes, ses ceintures, ses robes trainantes, un sommeil magnétique la possède et la ravit toute; et ce glissement à menus pas, c’est un exercice solennel, vaguement lilurgique, pour lequel l'officiante a revêtu des atours qui emprisonnent ses membres et coilfé la haute tiare ovoïde qui raidit sa nuque. Telles les hiérodules des temples dansant devant le Saint des Saints.

Elle entre, et le vent du Désir la suit ; dans les plis de ses voiles l'iniquité réside ; el sa face est pure.

Sa chair se fond en tièdes effluves; mais son corps reste droit, sans fléchir, tant est grave le rite qu'on lui apprit pour se faire aimer.

Son gesle ordonne déjà; son bras tendu désigne sans doute un emblème terrible ; mais elle élève aussi la fleur dans ses doigts nonchalants.

Par le serment du roi, la tète de saint Jean prisonnier sera {ranchée bientôt et le sang du juste rougira le pavé devant Salomé.

Page 1