Ev. sec, Marcuun, VI, 22 et suiv
L'APPARITION, AQUARELLE (1"05 x 0"72)
(Musée du Luxembourg.)
Miracle ! Voici la tête coupée! Voici le pavé rougi!
Les maîtres tels que Gustave Moreau creusent leurs sujets avec une passion dont le profane ne saurait se faire une idée ; ils vivent avec leurs héros dans une muette et fiévreuse communion, et se résignent avec peine à n’éterniser qu'un moment de la légende et de l’histoire. La grande aquarelle connue sous le nom de L’Apparition est née du besoin qu'éprouva Moreau d’accentuer la signification fatale de cette scène de danse à laquelle il donna d’abord l’allure d'une cérémonie si compassée, si hiératique et grave. À quoi doit aboutir la séduction qu’exerce la bayadère impie, sinon au plus vil des marchés ? Quelle faveur arrachera-t-elle au roi surpris, sinon le don d’une tête saignante en un plat, in disco? Que cette tête apparaisse donc à Salomé pendant le vertige même de sa danse, comme un intersigne précédant le crime, et qu’elle voie resplendir déjà devant elle, dans une gloire de rayons vibrants, la face auguste du martyr ! Que cette confrontation surnaturelle la frappe au cœur d'épouvante et de rage, mais que seule elle en ressente les affres, car le prodige ne saurait être perceptible que pour ses yeux hallucinés !
Dans aucune figure de son œuvre, Moreau n'a mis tant d’accent tragique, ni tant demandé à une mimique expressive. Cette fois, Salomé demi-nue, la gorge. encerclée d’ors et de gemmes, frissonne d’un frisson douloureusement humain ; ses membres, arrondis par les longues siestes oisives, se tordent dans un spasme lancinant et, rejetant le corps en arrière, un bras porté au sein, l’autre tendu vers le vivant météore dont les éclats la transverbèrent, elle souffre par toutes ses fibres, sans que le roi se trouble dans sa pompe, elle se pâme en suspens, sans que la mandore se taise. Paroxysme d'horreur poétique ! La tête d’où stille une rosée de sang, la tête ascétique de Jean le Précurseur, darde un regard d’acier au fond des yeux de Salomé.
On dirait que la raison reste prisonnière dans le tournoiement lent que dessinent ces petits pieds d'ivoire, et, à coup sûr, Moreau témoigne ici d'une exaltation singulière. Il s’est épris follement de cette figurine ; il y a comme l'hommage d’une secrète tendresse d'artiste dans les magnificences dont il l'enveloppe ; toutes les richesses que les dragons gardent au fond des veines de la terre, il les voudrait épandre sur le beau corps du monstre, et le voici qui, pour ne le pas quitter encore, suit l’action jusqu'au fatal
dénouement, pas à pas. Moreau, nous le disions à l'instant et nous l’avions remarqué déjà, aime à suivre les péripéties d'un drame; de la succession des épisodes, il tire, à côté de l’œuvre-type, des variantes plastiques qui, le plus souvent, sont d'un prix égal. Il
n'abandonne, en un mot, son sujet qu'après en avoir scruté toutes
SALOMÉË A LA PRISON
les beautés latentes ; de là d’autres Salomé encore, attentives à l’exécution de leur vengeance ou se délectant dans le forfait accompli.
C'est d’abord, dans le délicat petit tableau de Salomé à la prison, la scène de la décollation, mais combien transposée du thème consacré ! Nous y retrouvons une de ces précieuses statuettes de l'indifférence, de la suprême et impitoyable froideur qui sont familières à Moreau. L'odalisque lasse est descendue dans la crypte
du palais, dans la geôle aux nefs de cathédrale. Fine comme une bète de proie, elle a jeté un manteau royal sur ses velours chamarrés, sur ses gazes lamées, sur tout l’apparat de sa victoire; elle a conservé son haut diadème qui s'éraille au granit du caveau; car, appuyée contre une colonne, tournant le dos au groupe du bourreau qui frappe le prophète agenouillé, elle attend dans l’infamie du lieu, abandonnée, fléchie, et, d’un joli geste coquet, respire de tout près le parfum d'une rose...
Puis, ce furent des aquarelles diaprées, hardies entre toutes (Salomé au léopard, au jardin, à la colonne, etc.), étincelantes narrations de la dernière phase du drame. Consummatum est : dans le parc oriental, dans le bosquet de cyprès sombres, l’exécuteur se retire après sa besogne achevée ; le trone du martyr gît parmi les herbes ; Salomé a reçu le prix de son impudeur. La signification morale, la portée édifiante de telles œuvres résulte de l'énigme qu’elles recèlent, de l’indéchiffrable mystère qui affronte en elles le Bien et le Mal, la Vie et la Mort. Splendidement ignorante de son abomination, Salomé plongera donc un regard insensible au fond du bassin sanglant ou bien s’en détournera par dédain, pour qu'on frémisse de voir tant de cynisme et tant de grâce en une créature, et le muet rapprochement de ces deux faces excitera la colère et la pitié grandes des poètes.
Les deux compositions maîtresses qui nous ont retenu si fortement sont nées tout entières d’un incocrcible caprice pittoresque ; elles n’ont aucun trait de vérité ni d’exactitude topique; ce serait se tromper lourdement que d'y rechercher quelque rigueur archéologique où même un effort de reconstitution plausible. Moreau n'eut point ici, il n'eut jamais de ces préoccupations et jamais ne s'imposa de pareilles chaînes. Sa vaste curiosité le fit feuilleter bien des recueils d'érudition pure ; il se complut à calquer et à combiner bien des monuments somptuaires de l’antiquité classique ou asiatique avant de s'arrêter, comme à regret, au décor, à l'ajustement, à l’accessoire définitifs; mais le principe de la Richesse nécessaire suffit pour l’autoriser à toutes les fantaisies, à tous les anachronismes qui, loin de blesser le goût, l’excitent el le charment. Si l'artiste s’en fût référé à la réalité, telle qu’on peut la reconstituer sans trop de peine, l'épisode de Machærous eût été sans doute dépouillé d’un si grand appareil de mystère. Veut-on, en effet, approcher cette réalité, il convient de lire, dans les 7rois contes de Flaubert (1877), le récit
du martyre de laokanann, le mangeur de sauterelles, récit que le
styliste émérite s’est imposé de maintenir dans la couleur précise de la tradition évangélique et de l’histoire ; or, c’est saint Marc qui, plus détaillé que saint Mathieu, fournit la substance de la tragédie en termes brefs et prosaïques, et l’on sait que le nom même de la ballerine résulte de l'interprétation douteuse donnée à quelques lignes obscures de l'historien Josèphe.
J’ai foulé jadis le sol sur lequel la forteresse d'Hérode Antipas dressa ses tours, et dominé du regard la Mer Morte, le Ghor étincelant, le ruban de verdure qui ourle le Jourdain, là précisément où le Précurseur baptisa Jésus. Lisez Josèphe : dans ce burg, Hérode faisait figure de tyranneau méchant et vil; muni de l’intronisation romaine et posté par la politique de Tibère en garde avancée, au point stratégique de surveillance des Scénites, ni son château, ni son harem, n'avaient certes de luxe imposant : et cependant, felix culpa! la légende a fait d'Hérode un tout-puissant monarque de l'envergure du Salomon mythique ; l'imagination lui édifie des apadana de féerie, l’art l’'emblématise et le pare à l’envi.
Gustave Moreau se sent donc aussi libre devant le texte de saint Marc qu'il l’est devant ses chers mythographes classiques. Relèverons-nous, par exemple, qu’au lieu d’étaler une scène d’orgie terminant un festin, il nous initie au secret spectacle d’une sorte de cérémonie, d'exercice fatidique accompli dans le fond d’un sérail transformé en sanctuaire? Certes, un pareil huis-clos est bien contraire à la narration traditionnelle; les maîtres candides du passé, dont nous citions les noms tout à l'heure, ne raffinaient pas ainsi avec les textes saints. Mais quelles plus foncières déformations la poésie et le théâtre font subir aux scénarios antiques, pour y introduire la forme de passion dont l’une et l’autre s’accommodent !' Le peintre qu’on accusa si souvent d’inclinations littéraires à plutôt souffert, au contraire, de la littérature, qui commenta son œuvre en dénaturant ses intentions. Dans le cas présent, les aspirations de Moreau sont restées celles d’un peintre véritable, malgré la portée
1. Qu'on relise seulement les strophes d’Afta Troll, dans lesquelles Heine jongle si impudemment avec le même récit évangélique :
« C'était vraiment une princesse; c'était la reine de Juda, la belle épouse d'Hérode, celle qui convoita la tête du Baptiste. — Pour ce forfait, elle fut chargée des saintes malédictions ; comme un spectre, il faut maintenant que, jusqu'au Jugement dernier, elle chevauche dans l'infernale chevauchée. — Dans ses mains elle porte toujours ce fatal bassin et la tête de Jean ; et elle la baise, oui, elle se la tète avec ferveur. — Parce qu'autrefois elle à aimé Jean... On ne le dit pas dans la Bible, mais dans le peuple vit une légende sur l'amour sanglant d'Hérodiade. — Sans cela, on ne pourrait guère expli-
mystique de son sujet; elles se traduisent surtout en recherches d'effets saisissants. D'une danse après boire, il lui faut ennoblir et surhumaniser à tout prix et le cadre et le geste; aussi le voit-on colorer la scène d’une horreur artificielle grâce à des stratagèmes de peintre, et défier tout parallélisme avec la vraisemblance cou-
rante et la précision scientifique. De là cette architecture composite, dont les éléments généraux sont bien inspirés par celle de l'Orient musulman et indo-chinois, mais où le mobilier et la décoration fourmillent de détails hétéroclites, profusion de colonnes portant des kerubim, reliquaires émaillés, brûle-parfums cloisonnés, jusqu'à cette Diane d'Éphèse que nous avons invoquée, se découpant au pinacle du trône. De là ce prodigieux ruissellement de richesses jeté sur la chair des deux Salomé, ces lourdes orfèvrerics de l'Égypte pharaonique qui bruissent sur les plis du cachemire persan ou du byssus de Tyr.
C'est ici l'Orient des songes, celui qu’évoque la magnificence de certains noms. Le capiteux mystère qui teinte les pays du soleil levant d’un chatoiement magique, le vertige des lieux morts et pétriliés, des villes disparues, des civilisations anéanties, le mirage enfin qui transfigure les terres où tant de dieux sont nés, ont subjugué plus d'un esprit d'élite. Patrie des dyinns, qui construisent en une nuit des palais aux mille coupoles, insondable mine de tous les trésors, cassolette immense où brülent tous les aromates, cet Orient sans temps ni lieu appartient en propre aux poètes, el ceux-ci, dans leur cymbalum mundi imaginaire, y ont centralisé tous les prodiges, toutes les fascinations. Son nom seul dévergonde la raison de l'arliste, éternel conquérant du mythique Eldorado.
Je viens de nommer Flaubert et de l’opposer à Moreau. De pareils rapprochements sont souvent spécieux ; on ne doit pas en user sans un mot d'excuse. Il n'y eut, entre les deux artistes, aucun échange direct d'influence; mais il y a souvent parité dans leur optique, dans la percée qu’ils ouvrent sur le passé reculé, dans les quer le désir de cette dame. Une femme peut-elle bien désirer la tête d'un homme qu'elle
n'aime pas? — Peut-être était-elle un peu fâchée contre son amoureux; elle lui fit trancher la tête; mais quand, dans le bassin, la tête aimée lui apparut, — Elle pleura et perdit
la raison et elle mourut folle d'amour. — De nuit elle se lève et porte, comme je l'ai dit, la tête sanglante dans ses mains, pendant la course infernale. Mais, par un caprice de femme insensé, — Elle lance parfois la tête en l'air, elle rit comme un enfant, et vite,
après l'avoir lancée, elle rattrape la tète, comme dans un jeu de balle, »
Le librettiste d'un opéra moderne a longuement délayé la donnée de ce roman parodique.
nobles libertés d'art qu'ils s’octroient l’un et l’autre. Dans Salammb, qui parut en 1863, l'écrivain ne s’abandonnait-il pas tout à l’orgie plastique de la Richesse nécessaire, et n’a-t-il pas fait de sa Carthage le fabuleux magasin de tous les 1rabilia du monde antique ! ? Puis, dans la Tentation de saint Antoine (1874), ne fait-il pas défiler, au son de vocables rarissimes, l’idéale caravane des dieux abolis? Tant il est vrai que mille ondes d'harmonie s’éveillentdans le cerveau des poètes à l’euphonie d'un nom qui fait sourire ou trembler!
Trois œuvres importantes se rattachent à la même époque, aux mêmes recherches, et furent montrées ensemble à l’Exposition universelle de 1878 : David méditant, Moïse exposé sur le Nil, Jacob et l'Ange.
Le sujet du David semble purement pittoresque. Aucune velléité d'action, mais un prodigieux {ableau vivant, une apothéose de féerie qui pourrait aussi bien convenir à quelque Salomon. Le grand roi, plein d'années, médite, accoudé tristement, un lys à la main, tandis
qu'au pied du trône un génie SALONÉ A LA COLONNE jeune, un séraphin resplendis- (Aquarelle)
sant veille et frôle des doigts les cordes d’un cinnor. Est-ce, pour adoucir les remords du pécheur, un messager porteur du pardon divin, dit que la musique rappelle au vieillard le temps où il calmait lui-même, aux sons de la harpe, les fureurs de Saül ? Peut-être; mais on peut aussi se demander si Moreau n'a pas voulu représenter ici le David repentant à qui l'exé- 4. Les dernières fouilles opérées à Carthage ont mis à jour les échantillons d’un art fort composite, dont les archéologues ont pu dire qu'il répondait étrangement, a posteriori, aux descriptions de Flaubert,
gèse orthodoxe attribue les Psaumes dits de la Pénitence. D'ailleurs tout, dans le décor, invite à la sérénité ; le soir d’un beau jour emplit au loin les horizons fuyants ; la flamme d'une lampe et l'encens qui brûlent sous la galerie ouverte montent droit dans la paix de l'heure. Mais Morceau a construit, pour encadrer le fantôme royal et son beau gardien, une sorle de terrasse en jardin suspendu ; il a dressé de lourdes colonnes, disposé un trône somptueux, et les marbres, les tapis, les airains, les mosaïques, les jonchées de fleurs glorifient à terre même le principe de la Richesse nécessaire. On peut dire que de la mise en scène du David aucun élément n’a plus le moindre cachet asialique. Arrivé à un certain point, le caprice des artistes visionnaires écarte tous les galbes qui ont déjà servi à l'art, pour ne plus s’alimenter que de combinaisons de formes chimériques.. En même temps, les exigences de son œil deviennent pour le coloriste de plus en plus absorbantes ; elles font de lui, depuis qu'il a pénétré dans la gazophylacie orientale, un insaliable amateur de trésors
Le Moïse — un pulto naïvement modelé dans sa nudité d’enfant endormi — se découpe ainsi, non sur la nappe d'un fleuve de notre planète, mais sur un fond de ruines terrifiantes : les lacets du Nil s’encaissent entre des substructions chao iques et ravagées, alfectantle profil de pagodes, de temples et de pylones géants, queles siècles
ont défigurés hideusement. Puis, autour du berceau flottant, éclôt
soudain un bouquet de fleurs miraculeuses, et, près des nelumbo, les ibis, les lamants roses s'ébattent. On dirait, encore une fois, que les trois lettres du nom du Nil ont féru le poèle de cette peur qu'avaient, au moyen âge, les peuples occidentaux pour celte Égypte qu'ils croyaient peuplée de monstres : /4i monstra, disent les vicilles cartes.
Tout autre est la portée du groupe de Jucob et l'Ange. Quels que soient le sens obscur ct l'imporlance généalogique attachés par le peuple d'Israël à la lutte de Jacob avec le mysléricux étranger dont la Genèse laisse deviner si discrètement le caractère surnaturel, ce n'est pas moins à la vicloire de la force spiriluelle sur la force matérielle que doit aboutir le corps-à-corps symbolique; et l'Esprit de Dieu s'y manifeste sous une forme tangible el avec un relief bien propres à surexciler l'imagination. Un illustre maïître s'est efforcé de montrer les antagonistes dans la fureur de l'assaut: Moreau n’en veut naturellement connaître que l'issue et, d'accord avec les prin-
cipes que nous lui connaissons, semble avoir attendu le moment où