‹ Gustave MoreauChapitre 24 sur 53 · TA GUSTAVE MOREAU · texte numérisé non relu

TA GUSTAVE MOREAU

l'antique pasteur est humilié dans sa force, ou plutôt confondu de l'audace qu'il a eue de se mesurer avec l'Anonyme. Les muscles frémissants encore, l’homme courbe son corps d’athlète, fléchit la hanche et s'incline dans le renoncement de sa force : il a vu Dieu devant lui «et son âme a été délivrée » ; car Dieu est descendu dans la figure ailée dont le regard flamboie ct qui va disparaître à la nuit finissante : grave et roide, inerte en ses robes plaquées, frangée d’une gloire aux fulgurants rayons, elle s'appuie, comme pour sonder l'avenir, sur l'arbre symbolique de la noblesse d'Israël et, d’un geste impérieux, touchant Jacob abaissé, le « bénit 1à », le consacre.

La poésie biblique s'est révélée d’un coup à Gustave Moreau dans sa majesté grandiose, et peu s’en faut qu'elle n'ait absorbé et transformé le génie premier du peintre polythéiste. Cela n'arriva pas ; mais, au sortir de ce long commerce avec la légende asiatique, l'artiste aura contracté certaines inclinations auxquelles il cèdera souvent plus tard, sans presque le savoir. Telles ces plantes qui, fécondées par un pollen étranger, donnent des floraisons où l’hybridité développe et multiplie les organes.

Ce n’est pas impunément, en effet, qu'un esprit si passionné pouvait explorer les mystérieuses archives de l'univers et voir s’ouvrir béantes les portes du palais des songes. Dans les œuvres que nous venons de grouper, Gustave Moreau ne connaît guère de frein à la prodigalité décorative. Les proportions du décor asiatique lui apparaissent colossales: elles doivent, d'après lui, outrepasser ‘la mesure classique, et il les rehausse d’un luxe d'ornements et d’accessoires pour ainsi dire barbare, immodéré dans sa splendeur hétérogène, hors d'échelle avec toute humanité. Le vêtement des figures devient d'une si grande richesse que le jeu de leurs membres en semble embarrassé; et jusqu'aux auréoles qui nimbent les têtes sacrées sont émaillées, ciselées, ponctuées de perles et de cahochons. Eh bien! l’éblouissement d’avoir ouvré tant d’or et serti tant de pierreries persista chez Gustave Moreau; loin de refermer le coffret magique où il avait puisé tant de merveilles, il en tira sans relâche de nouveaux échantillons. Les œuvres de ses dernières années dépassent en complication ornementale celles qu'il créa d’une seule portée sous l'inspiration biblique ; un réseau scintillant les habille, y fait miroiter les ombres même. Mais il y a plus : au cours des ans, on voit l'artiste, sous le coup d'une irrésistible tentation, reprendre aux murs de son atelier les compositions de sa jeu-

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