‹ Gustave MoreauChapitre 3 sur 53 · Tbid., S IV · texte numérisé non relu

Tbid., S IV

ment et cependant se forma seul; mais il faut s'entendre sur ces mots. On se figure banalement que les artistes se forment uniquement par les yeux et par limitation ; on dira, par exemple, que Puvis de Chavannes trouva sa voie devant les fresques d'Italie, devant Fra Angelico et les Primitifs, ou bien que Moreau subit l'obsession de Mantegna. Voilà qui est dit trop vite : le premier ne connut rien du grand art mural de la Renaissance ; quand il étudiait, la pléiade des Primitifs était tout à fait ignorée; le second fut toujours foncièrement éclectique et n'eut aucune propension marquée vers le maître padouan, avec lequel il n'a vraiment que de spécicuses analogies.

Un voyage de deux ans en Italie (1858-1860) fit connaître à Moreau Florence, Venise, Rome et Naples; après avoir copié sans choix au Louvre, il copia là-bas des Carpaccio, des Raphaël, Léonard, Véronèse; or, à l’époque de ce voyage, l'esprit de Moreau était mûr; il laissait e derrière lui, à Paris, vingt se Spin Du Hasisde

grandes compositions, où ÉTUDE POUR QI

4° , D ÉSIODE ET LES MUSES toute son esthétique s’aflir- Ë 4 à Per à à —. (Musée Gustave Moreau.) mait déjà. Il quittait d’ailleurs à contre-cœur son atelier, ignora l'Espagne, n'alla qu'en 1885 en Hollande.

Et pourtant, nul ne connut mieux l'essence d’un Velazquez ou d’un Rembrandt. C'est lui qui donna à Fromentin les indications fondamentales de ses études sur les maîtres d'autrefois. C’est au

Louvre qu'il envoyait invariablement les débutants, et, dans ses

entretiens, il évoquait à leur tour, avec une incomparable éloquence, les beaux morceaux de peinture des Vénitiens, un clair de lune de van der Neer, la fraîche imagination d’un Watteau. La technique picturale l’intéressait en effet par-dessus fout, et nous verrons qu'une de ses ambitions fut de retrouver la matière et la facture incorruptibles des grands ouvriers de jadis.

Un seul maître moderne eut sur Gustave Moreau une influence nettement accusée; ce n’est ni Ingres, ni Delacroix, c’est le grand oublié envers qui l’ingratitude ne cesse point encore : Théodore Chassériau. L'art de celui-là, parfumé, sensuel et rythmique, jaillissait comme une source enivrante et tiède dans un vallon de l’Atlantide ; le moule des figures était d’une suavilé latente, d’une austère langueur; l'invention plastique respirait une poésie inconnue, une sérénité majestueuse et diffuse. Moreau l’aima, lui voua un culte et, certainement, lui dut maintes leçons fécondes.

Gustave Moreau se forma donc en pleine indépendance. Son goût d'artiste était inné et son intuition suffit à le guider hors des chemins battus. Dès l'atelier, il s’est fait une poétique et une technique personnelles, il s'est dressé un répertoire d'images: à peine conscient, son art s’est refermé sur lui.

Nous en jugeons maintenant : sa doctrine n’a point varié; dans ses dernières années, il remaniait encore les tableaux de ses primes débuts, il reprenait les thèmes qui l'avaient séduit de bonne heure. Seulement, les œuvres dont il s’est séparé avec déchirement, qui sont dispersées dans quelques grandes collections particulières, sont les variantes les plus adéquates à sa volonté, les versions parfaites

du large poème qu'il a conçu.

Gustave Moreau ne peignit pas l’homme; il peignit la pensée et l'imagination humaines.

L'Histoire n'avait pas de grâces pour lui; la Nature ingénue ne le contentait pas; l’une et l’autre lui paraissaient limitées ou trop positives, dans leurs lignes conerètes, arrêtées.

La Fable fut le domaine spirituel où il se plut. Il est le peintre élu des mythes, des légendes, des sentiments symbolisés.

Or, la Fable est immortelle. C'est le livre où les races ont consigné les joies et les terreurs, les tristesses et les espoirs, les enchantements et les déceptions de l'espèce. Mais le livre est complet; tout

a été dit dans le langage figuré qui s’est transmis de siècles en

siècles ; sans être suranné, il est clos depuis des milliers d'années. 1 u

Prenons pour exemple l’apologue du fabuliste. Toute la morale,

toute l’expérience, toutes les aspirations, toutes les revendications

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